Afrique du Sud: le retour du droit coutumier

Ferial Haffajee, journaliste au Johannesburg Financial Times.
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Avant l’ouverture officielle de la campagne présidentielle sud-africaine, le candidat Thabo Mbeki a été béni par les anciens de son village de Idutywa (province du Cap-Oriental) en janvier 1999.


















Où finit la loi commence la tyrannie.

John Locke,
philosophe anglais (1632-1704)

Les femmes sont parmi les plus actives à réclamer la valorisation du droit coutumier dans la société post-apartheid. A condition qu’il respecte l’égalité des sexes.

Quand l’ex-président Nelson Mandela a épousé Graça Machel en 1998, la cérémonie officielle s’est déroulée simplement, dans la plus stricte intimité. Le mariage coutumier dans les montagnes de Xunu (Transkei) a eu droit, lui, au faste des grandes solennités. Les satellites ont diffusé dans le monde entier l’accueil de l’épousée en costume traditionnel par les anciens du clan Tembu de Nelson Mandela. Ceux-ci avaient négocié la dot (lobola) de Graça Machel avec ses parents mozambicains.
Au sein de la société sud-africaine, l’événement a souligné l’importance de lois et de coutumes traditionnelles en voie de marginalisation. Il a marqué le retour en force du droit coutumier, que l’Etat de l’apartheid traitait en «parent pauvre» de la common law.
Le changement en cours est une lame de fond, qui veut donner au droit coutumier une autorité, des ressources et une dignité nouvelles. Pas seulement pour réparer une injustice historique, mais aussi pour renforcer la confiance dans la justice pénale et inspirer le respect de l’état de droit. Le défi est d’édifier un système judiciaire intégrant la common law et le droit coutumier dans le cadre de la nouvelle Constitution, qui proclame des principes fondamentaux tels que l’égalité des sexes. «Finis les vieux rapports inégaux entre common law et droit coutumier, constate le professeur Thandabantu Nhlapo, membre de la commission sud-africaine du droit. Les deux doivent être maintenant considérés au regard de la Constitution.» Ce processus d’harmonisation constitue une autre étape importante dans la tâche herculéenne qu’est la réforme du droit en Afrique du Sud. La première a été l’abolition des lois de l’apartheid. Ensuite, il a fallu recomposer la commission du droit, que dominaient des juges racistes de l’ancien régime. Celle-ci doit à présent concevoir de nouvelles lois, pour un nouvel ordre social.
Le droit coutumier a subi en Afrique du Sud les mêmes vicissitudes que dans d’autres anciennes colonies africaines. Les gouvernements afrikaners ont hérité des Britanniques une justice duelle, faite de common law et de coutume. Ils l’ont codifiée dans le Native Administration Act, devenu en 1986 le Black Administration Act: conçu en tant qu’outil de division, il définissait dans les moindres détails le régime d’administration séparée des Noirs. Aux termes de cette loi, le droit coutumier était toléré tant qu’il n’était pas jugé «contradictoire» avec la common law, auquel cas il était nul.

Justice rapide et abordable
Le droit coutumier est la seule forme de justice que connaissent beaucoup de Sud-Africains. Environ la moitié de la population est rurale; des tribunaux traditionnels existent dans plus de 80% des villages et dans certains bidonvilles. Ils traitent des litiges de la vie quotidienne: vols, différends de propriété et affaires familiales (mariage, divorce, successions, etc.). Ils n’ont pas le droit d’imposer des amendes de plus de six dollars et les affaires graves relèvent du système judiciaire officiel.
Leur justice est rapide (les formalités sont minimales) et abordable (une audience coûte moins d’un dollar). Les juges s’expriment dans la langue de tous les jours. Les règles de la preuve permettent à la population locale d’intervenir et d’interroger les témoins. Ces tribunaux sont proches des habitants qui n’ont pas les moyens ou le temps de saisir la justice officielle à la ville.
Mais ce système s’attire des critiques, en particulier celles des femmes, qui n’ont pas le droit d’être juges et sont souvent lésées. Les organisations du Mouvement des femmes rurales ont cependant été à l’avant-garde de la campagne pour faire reconnaître le droit coutumier et l’adapter à la société post-apartheid. Les débats sur la nécessité d’assurer l’égalité des sexes portent sur trois thèmes prioritaires: le mariage coutumier, le droit d’hériter et le statut des tribunaux traditionnels.

Reconnaissance des mariages coutumiers
Sous l’apartheid, les mariages coutumiers n’avaient aucune valeur légale. On les assimilait à des unions de fait. Si un couple ne pouvait s’offrir un mariage devant la common law, la femme était considérée comme une «mineure» qui n’avait même pas le droit d’ouvrir un compte chez l’épicier du village. Or, la plupart des rurales élèvent seules leurs enfants, puisque les maris travaillent souvent loin, dans les mines et les centres industriels. «Ces femmes ne pouvaient rien acheter. Elles devaient attendre le retour de leur mari pour vendre un bien», rappelle Likhapa Mbatha, du Center for Applied Legal Studies (CALS), organisme de réflexion sur le droit. Voilà pourquoi, en 1998, la nouvelle loi sur la reconnaissance des mariages coutumiers a été adoptée, fruit d’une étroite collaboration entre la commission du droit et le mouvement des femmes. «On a reconnu que l’Afrique du Sud était en Afrique», résume Likhapa Mbatha.
Reste à garantir l’égalité des sexes. D’après le droit coutumier, seuls les mâles peuvent hériter. Le comité de Thandabantu Nhlapo a proposé d’aligner la nouvelle loi sur les concepts non discriminatoires de la common law. Le parlement doit trancher prochainement. En attendant, le C
ALS a découvert, à l’issue d’une enquête, que beaucoup de villages s’arrangeaient déjà pour faire hériter les veuves et les filles.
Troisième priorité: réformer et reconnaître les tribunaux traditionnels. La justice pénale de la common law, mal gérée, avec un budget en forte baisse, croule sous la charge, de l’aveu même du directeur du parquet. Thandabantu Nhlapo estime que le problème pourrait être en partie résolu en élargissant les compétences des tribunaux traditionnels, qui jouissent du respect de la population — élément essentiel au renforcement de l’état de droit. Mais il faut investir financièrement dans ces tribunaux et les amener à se conformer à la Constitution. Pour commencer à démanteler les barricades sexistes décriées, la commission du droit recommande que ces tribunaux soient présidés par des conseillers élus, aux côtés des chefs traditionnels. Mais ces derniers n’inspirent pas pleinement confiance aux femmes. Avant que ces tribunaux ne soient officiellement reconnus et leurs pouvoirs étendus, elles préféreraient qu’on les considère comme de simples cours d’arbitrage locales. Une proposition qui a évidemment déclenché une guerre ouverte avec les chefs, soucieux de renforcer leurs tribunaux...
Les délibérations se poursuivent. Quelle qu’en soit l’issue, elle fera date dans l’histoire d’une Afrique du Sud en quête de justice.

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