
Federico Mayor
NDLR
Au moment de mettre sous presse, l’élection du futur directeur général
de l’UNESCO est en cours.
C’est le Conseil exécutif, une sorte de conseil d’administration de l’Organisation,
composé des représentants de 58 Etats membres, qui propose le nom d’un
candidat à la Conférence générale. Organe souverain de
l’Organisation, où chacun des 187 Etats membres
dispose d’une voix, la Conférence générale se prononcera le
12 novembre sur la proposition du Conseil. Le directeur général entrera
en fonction quelques jours plus tard.
Le Courrier reviendra
sur cette élection dans son prochain numéro. |
En matière politique,
cette fin de millénaire a été marquée par des avancées
remarquables de la démocratie. Partout, des peuples asservis goûtent
enfin ou de nouveau à la liberté. Ils doivent ces victoires d’abord
à eux-mêmes, à l’intelligence, à l’obstination, voire
au génie dont leurs citoyens ont su faire preuve.
Pourtant, cette liberté restera fragile aussi longtemps qu’on voudra la couler
dans un moule unique, sous couvert d’une mondialisation uniforme, univoque et avant
tout marchande. Les principes sont universels, mais les mécanismes qui leur
donnent vie se nourrissent aussi d’une myriade de spécificités qui
appartiennent en propre à chaque société. Aucune vision de la
démocratie, qui dépasse de loin le champ politique pour embrasser aussi
les champs économiques, sociaux, culturels, ne peut se développer durablement
si elle obéit à un mimétisme stérile, si elle n’intègre
pas l’histoire et les mythes, les valeurs et les traditions de chaque peuple. A l’inverse,
il faut rappeler que ce nécessaire enracinement ne saurait justifier l’invocation
d’on ne sait quel «relativisme culturel» pour contrevenir aux principes
fondamentaux sur lesquels reposent les droits de la personne humaine: le respect
de l’«identité culturelle» ne peut légitimer des pratiques
antidémocratiques.
Le deuxième danger touche à l’incomplétude du champ dans lequel,
trop souvent, ces droits sont élaborés puis exercés. La commémoration
de la Déclaration universelle des droits de l’homme a donné l’occasion
de le rappeler avec une insistance renouvelée: ils ne se limitent pas aux
libertés politiques et civiles mais incluent, exactement sur le même
plan, les droits économiques et sociaux, comme le droit à un travail,
à un logement, à la santé, à l’éducation, etc.
Aujourd’hui, un milliard et demi de personnes dans le monde vivent dans une effroyable
pauvreté. Leur droit le plus fondamental – le droit à la vie, dont
découlent tous les autres – est en permanence menacé. Le combat toujours
inachevé pour étendre et affermir les droits humains impose donc le
devoir de promouvoir le développement.
Cette obligation n’est pas dictée seulement par formalisme juridique ou exigence
éthique: partout où tentent de cohabiter les libertés fondamentales
et la misère, l’exclusion et les inégalités, les tensions restent
si fortes que ces libertés demeurent infiniment fragiles. Or, la dynamique
de la mondialisation pousse certes à l’instauration du droit, mais surtout
du droit qui asseoit les règles nécessaires à la bonne marche
des affaires. Et elle aiguise les tensions économiques et sociales beaucoup
plus qu’elle ne les réduit.
Enfin, l’élan né de l’instauration, plus ou moins aboutie, de l’état
de droit dans un nombre croissant de nations se heurte désormais à
un obstacle majeur. Alors qu’elles encadrent de plus en plus étroitement la
vie de chaque nation, l’éthique et les règles dominant les relations
internationales sont loin, très loin, d’obéir à des critères
démocratiques: la raison du plus fort prédomine.
C’est vrai vis-à-vis des Etats. Réduits à la portion congrue,
ils voient leurs légitimes prérogatives rognées par la montée
en puissance d’une sorte d’absolutisme privé. Celui-ci tend à confiner
la puissance publique à des fonctions de sécurité et de médiation.
Il paralyse ainsi son rôle de garant de l’intérêt général,
jusqu’à l’amputer des moyens indispensables pour donner une vie concrète
à l’état de droit.
C’est vrai aussi vis-à-vis de la communauté des Etats, parce qu’il
n’existe toujours pas de structure mondiale qui soit juridiquement acceptée:
unique enceinte démocratique internationale, l’ONU a vu son autorité affaiblie
d’abord par près d’un demi-siècle de guerre froide puis par les initiatives
unilatérales des grandes puissances, au mépris des principes qu’elles
proclament.
Le droit ne se divise pas, ni entre libertés et bien-être, ni entre
nations et globe.
Le Courrier de l'UNESCO
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