
Des ouvriers du textile manifestent
en avril 1997 à San Francisco (Etats-Unis) pour le respect de leurs droits
dans leurs usines, lors d’une journée de mobilisation nationale.

Dans une usine textile d’une
zone franche du Nicaragua, en 1990. |
Consommateurs
du Nord et travailleurs du Sud s’allient pour forcer les entreprises à adopter
des codes éthiques sur l’amélioration des conditions de travail au
Sud.
De Londres
au Nicaragua, consommateurs et ouvriers s’unissent pour donner l’assaut à
un vieux fléau: les «bagnes» industriels. Les grandes campagnes
de consommateurs menées en Europe occidentale et en Amérique du Nord
convergent avec les ONG et les syndicats du Sud pour exiger le respect des droits
fondamentaux des travailleurs.
Tout a commencé à la fin des années 80: ONG et syndicats ont
entrepris d’œuvrer ensemble pour mobiliser une opinion publique de plus en plus consciente
et indignée de l’exploitation des travailleurs, à une époque
où les pays, notamment ceux du Sud, rivalisent pour attirer les investissements
étrangers (en déniant aux ouvriers leurs droits fondamentaux comme
celui de se syndiquer), et où les grandes sociétés relocalisent
leurs usines en cherchant une main-d’œuvre bon marché.
Ces campagnes regroupent d’une part les initiatives dites de «commerce équitable»:
il s’agit d’aider des petits producteurs des pays en développement à
recevoir un juste prix pour leur travail. Les ONG les soutiennent en développant
des «niches» de marché pour leurs produits (tapis tissés
main ou café, par exemple). Ces producteurs finissent par accéder ainsi
à la grande consommation, avec un label indiquant que leurs produits relèvent
du «commerce équitable». D’autres initiatives relèvent
du «commerce éthique»: ONG, syndicats et consommateurs font pression
(par des pétitions et des manifestations) sur les grandes multinationales
pour les contraindre à adopter des codes de conduite, à travers lesquels
elles s’engagent à respecter les critères minimaux du droit du travail
dans leurs usines et dans celles de leurs fournisseurs.
Ces deux types d’initiatives peuvent se compléter, mais elles ont des buts
différents. Les labels visent à aider des producteurs des pays en développement,
les codes à améliorer les conditions de travail de secteurs industriels
— textile, habillement, chaussure, jouet —, à la fois dans la vente au détail
et dans la fabrication, tant au Nord qu’au Sud.
Nike, gros producteur de chaussures de sport a ainsi accepté un code de conduite,
après une campagne très virulente de consommateurs nord-américains
et européens, à la suite de révélations médiatiques
sur l’exploitation d’ouvriers en Indonésie, en Chine et en Thaïlande.
Dans l’habillement, des sociétés comme Levi-Strauss, Liz Clairborne
et Gap ont également adopté des codes éthiques pour protéger
leur image de marque. En 1998, l’Organisation internationale du travail (OIT) a dénombré
215 codes de ce type, dont plus de 90% concernaient des multinationales, la plupart
basées au Nord.
Nouvelles
bases de coopération
Cette mobilisation
peut être vue comme une réaction: les gouvernements et les institutions
multilatérales ne contribuent guère à assurer aux ouvriers et
aux petits producteurs une juste part des profits commerciaux. De plus, depuis la
fin des années 80, gouvernements et milieux d’affaires sont de plus en plus
hostiles à l’idée de règlementer le commerce. Les organisations
qui mènent ces luttes s’appuient donc sur les mécanismes mêmes
du marché pour atteindre leurs objectifs sociaux et écologiques.
Il a été plus facile, pour les ONG du Nord et du Sud, de s’entendre
sur une mobilisation autour de ces codes que sur les projets visant à réformer
le commerce mondial. Lorsque, au milieu des années 90, les syndicats ont,
par exemple, proposé d’ajouter une clause sur les droits des travailleurs
aux statuts de l’Organisation mondiale du commerce1, beaucoup de pays en développement
ont réagi avec la plus grande méfiance. Ils y ont vu un nouvel avatar
du protectionnisme du Nord, destiné à fermer ses marchés aux
produits moins chers du Sud. Ils se souvenaient aussi du fiasco de certains boycotts
des consommateurs, qui avaient fait plus de mal que de bien: les entreprises avaient
simplement changé de fournisseurs ou transféré leurs usines
ailleurs. Résultat: des pertes d’emplois et pas d’amélioration des
conditions de travail.
En privilégiant la coopération, les codes partent sur de nouvelles
bases. Les entreprises sont incitées à s’engager à long terme
avec leurs fournisseurs en vue de l’amélioration progressive des conditions
de travail, au lieu de se retirer — choix plus simple mais plus dangereux — lorsque
des cas d’exploitation du personnel sont révélés à grand
bruit.
Image
de marque, moral des ouvriers et productivité
Pour être efficaces,
les codes doivent répondre à plusieurs conditions. Il faut que toutes
les parties concernées — et en particulier les travailleurs — soient associées
à leur élaboration et à leur application. Les codes doivent
non seulement se conformer aux sept grandes conventions de l’OIT (respect des droits
de l’homme sur le lieu de travail, dont la liberté d’association et de négociation
collective notamment), mais aussi répondre à des problèmes locaux
concernant, par exemple, les travailleurs migrants. Il faut aussi, là où
c’est possible, qu’ils s’appliquent à la main-d’œuvre des secteurs informels
et encouragent un effort d’amélioration continue des conditions de travail.
Enfin, ils doivent absolument prévoir un mécanisme de vérification
indépendant.
Au Royaume-Uni par exemple, les cinq plus grands détaillants de l’habillement,
dont Marks and Spencer et C&A, ont adopté des codes éthiques après
trois années de pression des consommateurs, galvanisés par la campagne
«Des codes pour les vêtements» lancée par Oxfam, une ONG
d’aide internationale. Des milliers de personnes leur ont envoyé des pétitions,
pendant qu’Oxfam plaidait la cause du commerce éthique auprès de cadres
supérieurs qui en ont vite perçu les avantages commerciaux. Un code
a d’autres effets que conforter l’image de marque d’une entreprise: en améliorant
les conditions de travail, il peut stimuler le moral et la productivité du
personnel — deux ingrédients essentiels de la compétitivité.
Le soutien des consommateurs n’est qu’une partie de l’équation. Sur place,
le rôle des organisations de travailleurs est crucial, dans l’élaboration
et l’application des codes. Une ONG de la République dominicaine, le CIPAF
(Centre de recherche pour l’action sur les femmes), coopère ainsi avec Oxfam
afin de rédiger un code pour la main-d’œuvre des zones franches. Cette initiative
s’inscrit dans une autre, plus large, menée avec les associations de femmes
d’Amérique centrale (voir article suivant). Bien que la Constitution et le code
du travail de la République dominicaine reconnaissent la liberté d’association
et de négociation, beaucoup d’entreprises des zones franches empêchent
la syndicalisation en intimidant les militants, inscrits sur des listes noires, et
en recourant au travail temporaire. D’après les ONG locales, la riposte traditionnelle
était l’affrontement: les organisations ouvrières dénonçaient
les employeurs; ceux-ci niaient ces accusations et menaçaient de transférer
leurs activités dans d’autres pays; le gouvernement dominicain était
paralysé par la crainte de perdre des emplois. Cette dynamique est en train
de changer à Saint-Domingue: devant le retentissement international des campagnes
qui les visent, les entreprises commencent à négocier avec les ouvriers
et le gouvernement en vue de la rédaction d’un code pour toutes les zones
franches du pays.
Ces mobilisations constituent de grands pas, mais elles ont leurs limites. Les codes
peuvent compléter la réglementation en vigueur mais pas la remplacer.
C’est aux gouvernements qu’il incombe de faire respecter les droits humains et l’état
de droit. Si imparfaitement qu’il le fasse en pratique, il est le mieux placé
pour fixer les normes du travail, en opérant une médiation entre les
intérêts des divers groupes.
Vérifier
la parole donnée
Autre inquiétude:
le comportement réel des entreprises est souvent très en deçà
de leurs déclarations. Dans son analyse de 1998 sur 215 codes de conduite,
l’OIT a constaté que seulement 15% mentionnaient la liberté d’association
et de négociation collective et 25% s’engageaient à ne pas recourir
au travail forcé, ou à refuser de s’approvisionner auprès d’entreprises
qui le font. Très peu de codes prévoyaient des mécanismes de
vérification. L’OIT souligne aussi l’arbitraire des campagnes de pression
des consommateurs. Elles ne visent que certaines entreprises, essentiellement celles
qui ont une grande marque à protéger et qui exportent. Elles ne bénéficient
donc pas forcément aux ouvriers qui travaillent pour le marché intérieur.
Ces arguments incitent à améliorer ces initiatives, non à les
abandonner. Elles peuvent corriger en partie certaines insuffisances en œuvrant pour
des codes à l’échelle de secteurs, susceptibles d’engager davantage
les fournisseurs et les gouvernements du Sud. L’OIT pourrait aussi aider à
élaborer un code de conduite modèle, qui ferait l’objet d’un accord
international, en dépit des résistances prévisibles. Certaines
ONG craignent que la participation de l’OIT ne «bureaucratise» trop les
campagnes, tandis que des gouvernements du Sud redoutent le protectionnisme du Nord.
Une nouvelle étape commence. Des centaines de codes ont été
adoptés, il s’agit maintenant de les faire appliquer. Et l’élan des
mobilisations ne retombera pas tant que les travailleurs ne recevront pas une juste
part des richesses qu’ils contribuent à créer.
1. La Confédération internationale des
syndicats libres (CISL) a proposé qu’une clause «sociale» lie
les avantages de l’OMC au respect d’une série de droits fondamentaux des travailleurs,
entérinés par accord international. L’OIT serait chargée de
vérifier leur mise en œuvre et de juger les infractions.
• Campagne «Vêtements propres»:
www.cleanclothes.org
• Campagne «Des codes pour le vêtement»: www.oxfam.org/uk
• Campagne pour le«commerce éthique»: www.eti.org.uk
• Organisation internationale du travail: www.ilo.org.
• Campagne contre les «bagnes» industriels: www.uniteunion.org
Le Courrier de l'UNESCO
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