«UN EMPLOI OUI, MAIS DANS LA DIGNITÉ»

Roberto Fonseca, rédacteur en chef du quotidien La Prensa de Managua, Nicaragua.

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Le Nicaragua













«A l’étranger, des gens agissent de bon cœur mais certains en profitent pour faire prévaloir l’intérêt national»

Au Nicaragua, les travailleuses du textile ont imposé à leurs employeurs étrangers un code d’éthique, pour le respect de leurs droits fondamentaux et de meilleures conditions de travail.

Après plus de 10 ans de guerre et de conflits, le Nicaragua vit officiellement en paix depuis mai 1990. Des milliers de soldats de «l’armée des Contras» ont déposé les armes; des milliers de réservistes et de militaires ont été mis à la retraite. Tous sont venus grossir les rangs d’une autre armée: celle des chômeurs.
«A la fin de la guerre, on ne savait plus quoi faire, on était désœuvré, raconte Eugenia. Je suis allée travailler sur la zone franche de Las Mercedes et j’ai commencé à ramasser des ordures, puis à nettoyer les machines». Son histoire est celle de beaucoup de femmes qui travaillent dans les maquilas1. Eugenia n’a jamais songé à démissionner de son emploi: «Au Nicaragua, il n’y a pas de travail et j’ai 40 ans. J’ai dû rester dans cette entreprise et subir sans jamais protester».

Violence dans les maquilas
Aujourd’hui, Las Mercedes compte plus de 20 usines textiles, en majorité financées par des capitaux asiatiques. Elles ont créé plus de 18 000 emplois directs, dont 80% occupés par des femmes. En 1997, elles ont exporté pour plus de 135 millions de dollars (contre 200 millions de dollars pour le café, principal produit d’exportation du pays). Pendant des années, les journaux locaux ont dénoncé les conditions de travail dans les maquilas: mauvais traitements physiques, psychologiques et verbaux répétés; renvois injustifiés de travailleuses enceintes.
«Le climat de la zone franche était extrêmement violent, rappelle Sandra Ramos, responsable du Mouvement des femmes Maria Elena Cuadra. Pour que cessent ces abus, nous avons lancé l’idée d’un code d’éthique». C’est le premier à avoir été adopté en Amérique centrale, où quelque 1 100 maquilas emploient plus de 300 000 personnes. Ses 10 articles évoquent aussi bien le respect des congés de maternité, les horaires de travail, le paiement des heures supplémentaires que le contrôle médical ou la sécurité du travail.. Avec le slogan «Un emploi oui, mais dans la dignité», repris par d’autres travailleuses d’Amérique centrale, la campagne nicaraguayenne a produit des résultats tangibles grâce à la ténacité de ces femmes et au soutien de l’opinion publique: 30 000 signatures ont été recueillies.
Le 23 janvier 1998, le ministère du Travail a fait du code une directive ministérielle. Le 2 février, tous les employeurs étrangers de Las Mercedes ont accepté, dans une lettre ouverte au ministre, d’appliquer ce code. «Nous avons décidé volontairement, ont-ils écrit, de nous conformer à la décision ministérielle, convaincus qu’elle servira à améliorer et harmoniser les relations entre travailleurs et employeurs.»
Les conditions de travail commencent effectivement à s’améliorer. Selon un sondage réalisé en janvier 1999 par le Mouvement María Elena Cuadra, depuis l’adoption du code, la majorité des ouvrières (95% des 2 562 interrogées) n’a ni subi ni eu connaissance de mauvais traitements, auparavant monnaie courante. Les femmes disposent maintenant de salles pour manger et de garderies. Il reste cependant beaucoup de chemin à parcourir en matière de salaires, de sécurité sociale et d’hygiène au travail. Le salaire moyen, qui atteint à peine 100 dollars par mois, est inférieur au minimum vital, évalué à 150 dollars par mois et par foyer.
«Il y a des vides dans la réglementation sur les investissements étrangers au Nicaragua», déplore Sandra Ramos. Pour les combler, le Mouvement tente de faire adopter par le Parlement une réforme de la loi sur les zones franches. «Le code n’est qu’un premier pas. C’est un moyen, pas une fin en soi», ajoute-t-elle.
Le terrain est glissant. Sandra Ramos estime ainsi que les campagnes internationales de consommateurs sont une arme à double tranchant, qui pourraient à terme signifier la fermeture des usines et la perte de milliers d’emplois: «A l’étranger, des gens agissent de bon cœur mais certains en profitent pour faire prévaloir l’intérêt national». Le Mouvement nicaraguayen s’oppose donc aux campagnes de boycott des zones franches d’Amérique centrale. Il refuse de cautionner l’idée chauvine, en vogue aux Etats-Unis, d’un retour vers une consommation strictement nationale. «La campagne européenne “Vêtement propre” nous semble plus efficace, dit Sandra Ramos. Elle écarte l’idée de boycott mais insiste sur une amélioration des conditions de travail» (
voir article précédent).
«Nous demandons aux organisations des pays riches qu’elles négocient directement avec les entreprises textiles de leurs pays et obtiennent qu’elles respectent mieux les droits des travailleurs du Sud, quitte à vérifier de manière indépendante la parole donnée. Notre code, ajoute Sandra Ramos, ne vient pas du Nord. Il a été élaboré par les femmes du Sud. Nous ne nous sommes inspirés d’aucune recette étrangère».



1. Industrie textile au capital étranger installée en zone franche où elle est exonérée d’impôts et dont la production est destinée à l’exportation. La plupart des femmes y travaillent comme ouvrières spécialisées dans l’assemblage de pièces de vêtements.

Le Courrier de l'UNESCO