
A Banga, près d’Aklan
(îles Visayas), ces femmes dégagent des fibres (piña) des longues
feuilles de l’ananas. Ces fibres douces seront ensuite tissées.

Parce que la fibre d’ananas est
de nouveau à la mode dans les milieux chics des Philippines, des milliers
d’emplois agricoles et textiles ont pu être créés.

De chatoyants tissus de piña.
Vêtement traditionnel, le barong, sorte de chemise longue en est fait.
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Étrange piña
Arrivé aux Philippines sur les galions espagnols dans
les années 1580, l’ananas est vite devenu l’une des grandes cultures des îles.
La variété qui s’est acclimatée donnait un fruit fibreux et
des feuilles de deux mètres, trois fois plus longues que celles des ananas
que nous consommons.
Des feuilles, les indigènes dégageaient les fibres (la piña),
qu’ils filaient. Avec les fils, ils confectionnaient un tissu chatoyant, plus doux
que le plus doux des chanvres et pourtant de texture plus serrée que la soie.
Au début du XVIIe siècle, la piña et l’abaca (matière textile issue
d’un bananier des Philippines, aussi appelée «chanvre de Manille»)
devinrent les grandes exportations du pays. Les indigènes les vendaient à
des marchands du Proche-Orient, de Malaisie, de Chine, d’Inde. «Tout le monde
portait de la piña et de l’abaca», rappelle Patis Tesoro. Les Philippins
ne commencèrent à importer des cotonnades d’Angleterre qu’au xviiie siècle.
La piña n’a pu soutenir la concurrence du coton ou de la soie importés,
produits en série en Europe et en Chine respectivement. Mais beaucoup de Philippins
ruraux continuèrent à se vêtir de piña et d’abaca jusqu’à
une date avancée de ce siècle. Le tissage de ces fibres était
bien plus pénible que celui du coton ou de la soie, qui pouvaient tous deux
être filés en très longs fils par des machines. L’étoffe
de piña devait être tissée à la main, car ses fibres,
difficiles à nouer, ne mesuraient jamais plus de deux mètres. Elle
était donc bien plus coûteuse que les cotonnades ou la soie. Et ce prix
plus élevé en faisait le tissu préféré des nobles
philippins. «Si quelqu’un portait un barong en piña, assure Patis Tesoro,
c’est qu’il avait vraiment réussi.»
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Les bons tuyaux philippins
Voici les conseils de Patis Tesoro à qui souhaite
lancer une maison de couture avec un capital personnel ou de bons contacts auprès
d’investisseurs potentiels:
1. Repérer, dans les institutions et sur le terrain, les partenaires susceptibles
d’être gagnés à votre cause.
2. S’informer sur la communauté qui constituera votre base d’appui.
3. Montrer à tous ses partenaires que le projet va bénéficier
au pays et à sa culture.
4. Les grandes maisons sont toujours en quête de nouveautés. Le vrai
défi, c’est de parvenir à les approvisionner en quantités suffisantes.
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La fibre
de la feuille d’ananas, la piña, n’était plus utilisée. En lançant
une nouvelle mode chic, une Philippine a remis les tisserandes à leurs métiers.
Jusqu’à la fin des années 80, Patis Tesoro menait une vie
aisée dans les quartiers chics de San Juan, près de Manille. Dessinatrice
de mode à temps partiel, elle confectionnait parfois des vêtements sur
mesure à quelques-uns de ses nombreux amis. Elle en tirait assez d’argent
pour décorer sa vaste demeure d’objets coûteux.
Elle trouva sa vocation dans l’élan national qui suivit le renversement du
président Ferdinand Marcos en 1986: chef d’entreprise, à l’avant-garde
du développement économique. Elle avait constaté que l’habillement
traditionnel — aspect important de l’identité philippine — se mourait, menacé
par une invasion de vêtements en coton et polyester conçus en Occident.
Patis Tesoro résolut de sauver un modeste élément du patrimoine
local: la piña, fibre de la feuille d’ananas qui, tissée à la
main, est la composante essentielle d’un vêtement traditionnel, le barong,
sorte de chemise large à manches longues.
Pugnacité
et tradition
Dix ans plus tard,
ses créations sont des must dans la haute société philippine.
Entre-temps, elle a soutenu les milliers d’emplois agricoles et textiles qu’elle
a contribué à créer aux Philippines. Dans un pays où
le PIB par habitant est d’environ 880 dollars par an, les tisserandes de piña
peuvent maintenant gagner 200 à 300 dollars par mois. Avec ce revenu, elles
sont moins tentées de s’expatrier comme domestiques, pour un salaire d’environ
300 à 400 dollars par mois.
Patis Tesoro a investi son propre argent. Elle a certes bénéficié
de quelques subventions et de beaucoup d’appuis mais son histoire est celle d’une
détermination sans faille, d’un habile travail stratégique auprès
des responsables gouvernementaux, et d’une commercialisation astucieuse aux Philippines
comme à l’étranger. Elle prouve aussi que le monde en développement
peut s’appuyer sur la tradition pour générer une activité lucrative,
qui crée des emplois tout en protégeant l’identité culturelle.
L’apport du secteur mode et commerce de détail est énorme pour les
pays du Sud, qui constituent aujourd’hui le centre de la fabrication des tissus et
vêtements. Le plus gros producteur est l’Asie (l’habillement représente
ainsi 40% des exportations de Hong Kong) mais l’Amérique latine continue d’émerger
sur ce terrain. Il s’agit, pour l’essentiel, d’activités situées au
«mauvais bout» de la chaîne, celui où les marges bénéficiaires
sont très réduites, environ 10% seulement. Les gros profits, qui vont
jusqu’à 200%, sont enregistrés par les stylistes et les détaillants,
généralement occidentaux. Mais ces dernières années,
de nombreuses maisons de couture occidentales ont cherché leur inspiration
dans des modes traditionnelles d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Au
milieu, les grossistes ont des marges de 20 à 30%.
Le monde en développement a été jusqu’ici relégué
dans le rôle d’atelier de fabrication, ce qui pourrait changer: ses économies
se relèvent après la crise financière de 1997 et ses stylistes
découvrent leur propre potentiel. «Nous avons en Asie quantité
de nouveaux talents, aussi doués que n’importe où ailleurs»,
affirme Edward Newton, professeur et président de l’Institut du textile et
du vêtement de Hong Kong, le plus grand centre de recherche de ce genre en
Asie. Concrétiser ce potentiel exige une immense créativité
artistique, le sens de «ce qui peut marcher» et de la «débrouille»,
ainsi que le goût du risque.
«J’ai toujours eu le sentiment que nous, Philippins, cherchions une identité,
dit Patis Tesoro dans le café qu’elle a ouvert à côté
de son atelier. Nous avions besoin de retrouver nos racines. Nous étions en
train de perdre notre identité et de nous noyer dans la civilisation occidentale.»
Retour au milieu des années 80, à la fin du régime Marcos: elle
et ses proches réfléchissent sur ce qu’ils peuvent faire. Beaucoup
veulent apporter leur pierre à la nouvelle république. Ils décident
de se tourner vers leurs racines, un passé complexe de traditions tribales
pimentées de colonialisme espagnol et américain. Avec deux autres amis
riches et bien introduits, Patis Tesoro, âgée à l’époque
de 48 ans et mère de quatre enfants, ouvre le Padrones de Casa Manila, un
musée qui célèbre plus de 300 ans d’histoire philippine. Elle
réalise alors que beaucoup d’activités économiques traditionnelles,
négligées sous Marcos, sont mortes ou moribondes. Parmi elles, ces
métiers des fibres naturelles qui faisaient autrefois la fierté des
Philippins. Patis Tesoro s’intéresse particulièrement aux vêtements
en piña, devenus pratiquement introuvables.
En 1986, elle se rend dans les îles Visayas, un archipel où la piña
pousse encore naturellement. Elle n’y trouve qu’une poignée de tisserandes
à temps partiel. La plupart ont 75 ou 80 ans passés: il est clair que
la fibre va mourir avec elles. Patis Tesoro presse alors les autorités locales
d’organiser la formation de la génération suivante. Il lui faudra plaider
près de deux ans avant d’obtenir gain de cause. Finalement, en prenant contact
avec Victor Ordoñez, sous-secrétaire d’Etat à l’Education, et
Carlos Dominguez, secrétaire d’Etat à l’Agriculture, elle parvient
à convaincre les pouvoirs publics de l’utilité de son action. En 1988,
elle lance une série de cours sur le tissage de la piña avec le collège
agricole public d’Aklan, dans les îles Visayas. Il lui faut batailler un an
de plus auprès des hauts responsables pour persuader l’Etat de financer également
la formation des agriculteurs locaux, en vue d’une remise en culture de la piña.
Rétablir le commerce de la piña fut encore plus difficile. Patis Tesoro
se souvient de la première réunion qu’elle organisa avec d’anciens
cultivateurs, tisserandes, teilleuses1 et négociants. Elle leur demanda
pourquoi ils avaient abandonné la piña. «Le ton monta très
vite, raconte-t-elle. Chacun accusait les autres, ainsi que les intermédiaires.
Il s’avéra tout simplement que le prix de la piña était trop
bas: il était loin de dégager une marge de profit pour la filière.
Il valait mieux quitter l’île pour devenir employée de maison que rester
tisserande.»
Un organisme public, l’Association pour l’industrie et le développement de
la fibre, soutenait les efforts de Patis Tesoro. Ensemble, ils entreprirent de créer
un canal de distribution pour la piña. En échange, elle promit aux
cultivateurs et aux tisserandes qu’elle achèterait leur production et qu’elle
contribuerait aussi à la promotion nationale de leurs étoffes en les
intégrant dans ses modèles. Au début, Patis Tesoro était
la seule à offrir de payer la piña à bon prix. En vendant ses
barong à ses amis riches, elle parvint à relancer une mode parmi les
élites de Manille.
La liste de ses clients ressemble aujourd’hui à un bottin mondain des Philippines:
Cory Aquino et ses filles, l’ex-président Fidel Ramos et son épouse,
l’actuel président Estrada et sa femme, ainsi que presque tous les grands
chefs d’entreprise. «Le barong est redevenu un symbole de prestige»,
constate Patis Tesoro, dont les vêtements se vendent jusqu’à 1 000 dollars
pièce. En s’assurant l’aide d’Amelita Ramos, alors «première
dame» du pays, elle a réussi non seulement à obtenir plus de
subventions pour la formation des cultivateurs et des tisserandes, mais aussi à
valoriser auprès des élites philippines l’importance de la piña
dans le textile. Amelita Ramos, Patis Tesoro et quelques autres ont créé
la fondation Katutubong Pilipino, qui œuvre à la résurrection de la
culture, de l’art et de l’artisanat philippins traditionnels.
Aujourd’hui, Patis Tesoro n’est plus la seule à acheter la piña. Beaucoup
de jeunes stylistes philippins s’intéressent à cette fibre. La filière
emploie plus de 2 500 personnes dans le seul Etat d’Aklan, qui a produit 80 000 mètres
de tissu de piña en 1998, contre 3 000 en 1986. Aklan est devenu un centre:
on y fabrique 80% de tous les articles en piña des Philippines, une industrie
dont le chiffre d’affaires est d’environ un million de dollars par an.
Les exportations de piña ont surtout commencé après la Foire
de Paris de mai 1997, où Patis Tesoro et la «première dame»
d’alors, Amelita Ramos, ont organisé un grand défilé pour faire
connaître les fibres philippines traditionnelles aux plus grandes maisons de
couture de la planète. Ce défilé a contribué à
réintroduire la piña au niveau international (voir encadré). Le styliste philippino-américain
Josie Natori, de New York, l’expérimente et le groupe textile japonais Kanebo
tente pour la première fois sa production en série, en la mélangeant
à d’autres fibres.
Edward Newton, parmi d’autres, estime que de nombreux pays en développement
vont faire irruption sur la scène mondiale de la mode. Il est particulièrement
optimiste pour l’Inde et la Chine: ils ont un marché intérieur d’un
poids suffisant pour créer une culture vestimentaire influente, qui pourrait
un jour concurrencer l’Occident. Outre Tokyo, il voit Hong Kong et Shanghai en possibles
rivaux de Milan, Paris et Londres, dans 10 ou 20 ans.
Hong Kong est déjà le centre d’approvisionnement de l’industrie de
l’habillement et commence aussi à avoir des stylistes du meilleur niveau.
Shanghai va émerger, soutenue par sa classe moyenne en expansion, qui veut
des marques non seulement occidentales mais aussi chinoises. Déjà,
un blue jean produit en Chine sous la marque Jeans West est très prisé
dans ce pays. «Un jour, affirme Edward Newton, le Made in China et le Made
in Hong Kong seront des labels prestigieux.»
Viser
les «niches» du marché
Il sera plus difficile
pour des pays plus petits, comme les Philippines, de créer de grandes marques:
leurs marchés intérieurs sont généralement trop étroits
pour servir de base à une diffusion internationale. Leurs stylistes, dit Newton,
devraient se concentrer sur des «niches» du marché: «Si
vous n’avez pas l’exclusivité de quelque chose, la seule solution est d’être
compétitif dans la confection de vêtements bon marché, comme
n’importe quel autre pays en développement.» Reste à trouver
la bonne idée. Edward Newton estime que les stylistes de talent devraient
aller étudier la mode à l’Ouest, comme l’ont fait le Japonais Kenzo
(Paris) ou Josie Natori (New York), originaire des Philippines.
L’exemple de Patis Tesoro suggère néanmoins qu’il est possible de percer
en restant dans son propre pays. Elle espère désormais professionnaliser
l’industrie philippine de la fibre naturelle, afin que les futurs stylistes disposent
de plus de matériaux pour leurs modèles d’inspiration ethnique.
1. Ouvrières qui séparent les fibres
du reste de la feuille.
• The Art of Philippine Embellishment,
de Patis Tesoro (Manille, Anvil Publishing Inc., 1994), retrace l’histoire du vêtement
philippin de ses origines indigènes à l’époque moderne.
Le Courrier de l'UNESCO
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