Venir à bout des coups

QUI AIME BIEN… NE CHATIE PAS!

Ethirajan Anbarasan journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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Une caricature parue dans le quotidien Daily Nation de Nairobi: «La meilleure méthode pour enseigner les mathématiques?»






Les coups doivent être donnés avec une baguette d’une épaisseur maximale de 1,25 centimètre, et uniquement par le directeur de l’établissement ou en sa présence. Les garçons sont frappés sur le postérieur, les filles sur la paume de la main. L’événement doit être consigné en détail dans les archives






«Quand nous faisions partie de l’Empire britannique, ceux qui ne payaient pas l’impôt ou n’obéissaient pas aux règles recevaient des coups de canne en public. L’usage de la canne était le symbole de l’autorité»






Venir à bout des coups

Outre le Kenya, le châtiment corporel est légal dans plusieurs autres pays d’Afrique orientale, dont la Tanzanie, le Soudan et la Somalie. Leurs gouvernements disent que, à leur grand regret, ils n’ont pas assez d’argent ni de personnel qualifié pour réduire le nombre d’élèves par classe et que, sans sanction physique, certains enseignants ne parviendraient pas à assumer de tels effectifs.
En Tanzanie, plusieurs décès d’élèves trop durement châtiés à l’école ont été signalés. De nombreux professeurs disent ne pas aimer en venir aux coups, mais «y voient la façon la plus simple de gérer ces classes trop nombreuses», résume Dale Chandler, directeur de Kuleana, centre de défense des droits de l’enfant basé en Tanzanie. En coopération avec d’autres ONG de la région, Kuleana s’efforce de sensibiliser enseignants et parents aux conséquences négatives du châtiment corporel. Cette campagne vise à faire comprendre qu’un enfant maltraité aura tendance, une fois devenu adulte, à enfreindre les règles.
En Ethiopie, l’interdiction du châtiment corporel en milieu scolaire décrétée en 1988 n’a pas amélioré la situation. «Les élèves continuent à se faire battre par les professeurs», constate Tibebu Bogaie, coordinateur de l’ONG suédoise Sauvez les enfants, basée à Addis-Abeba. Elle a publié en 1999 un rapport sur les sanctions physiques en Ethiopie et lutte contre cette pratique à l’école et à la maison.
Au Soudan, les écoles missionnaires du Sud organisent à l’intention des enseignants des formations pédagogiques et des initiations à l’aide psychologique: il s’agit d’amener l’élève en faute à mieux cerner les raisons de son comportement. Ces professeurs ne cachent pas, cependant, que l’augmentation continue des effectifs de leurs classes risque de les obliger à revenir au châtiment corporel pour maintenir l’ordre.
Est-ce le seul moyen de lutter contre l’indiscipline? Ce n’est pas du tout l’avis des spécialistes. Peter Newell, coordinateur d’EPOCH-Worldwide, ONG qui lutte contre le châtiment corporel, fait valoir que, dans les pays où il est interdit depuis des décennies, «les écoles ne sont pas en train de sombrer dans le chaos. Le manque d’argent ne saurait justifier les coups: ils constituent une violation absolue des droits humains».

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Quelques sites utiles:
www.unicef.org
/www.stophitting.com
/www.freethechildren.org

Pour en savoir plus sur les droits de l’enfant et le châtiment corporel:

EPOCH-Worldwide
77, Holloway Road, London N7 8JZ
Téléphone: (44) 171-700 0627
Fax: (44) 171-700 1105
E-mail:
epoch-worldwide@
mcrl.poptel.org.uk







«Les bas salaires pèsent sur le moral des professeurs: beaucoup, parmi les moins payés, sont contraints d’habiter dans des bidonvilles»






«Avant de suivre la formation, je pensais que les punitions faisaient partie intégrante du cursus. Aujourd’hui, je travaille presqu’en partenariat avec les élèves»

L’usage des châtiments corporels, répandu dans les écoles kenyanes, est devenu un problème très sérieux car il détourne les enfants de l’école. Et, parfois, des élèves en meurent.

Justus Omanga était en troisième, pensionnaire au collège de Mobamba (district de Kisii). En août 1999, on l’accusa d’avoir fait entrer, de nuit, une fille dans les locaux scolaires. Comme il niait obstinément, ses professeurs devinrent fous furieux. Ils s’y mirent à quatre: coups de pied, coups de poing, coups de bâton — un gros. Jusqu’à ce que Justus s’évanouisse. Il devait mourir à l’hôpital un mois plus tard d’une blessure aux reins et d’autres lésions internes, selon sa famille.
Durant les quatre dernières années, les châtiments corporels ont tué au moins six élèves, selon la presse kenyane. Les coups de canne font non seulement partie de l’ordinaire dans les écoles, mais certains enfants ont même été sérieusement blessés: «contusions, estafilades, fractures, dents cassées, hémorragies internes», précise l’ONG Human Rights Watch (HRW) basée à New York, dans un récent rapport intitulé Epargner les enfants: les châtiments corporels dans les écoles kenyanes.

Rancœur et vengeance
Le Kenya n’est pas un cas isolé: 70 pays seulement ont interdit ce type de pratiques — à commencer par la Suède, en 1979. Mais les experts affirment que, dans ce pays d’Afrique de l’Est, le niveau de violence est l’un des pires: «Au Kenya, les châtiments corporels dans les écoles atteignent des niveaux dangereux», estime la Tibéto-Américaine Yodon Thonden, chef de l’équipe de cinq chercheurs qui a produit le rapport de HRW.
Mis à part les lourdes séquelles physiques qu’ils laissent souvent (au Kenya du moins), ces châtiments peuvent éveiller chez les victimes une rage de nature à leur inspirer rancœur et mépris de soi. Ils risquent aussi de les inciter à rechercher la solution à leurs problèmes dans la violence et la vengeance. De plus, les organisations de défense de l’enfance font valoir qu’ils contreviennent à la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (1989) — ratifiée par 191 Etats, dont le Kenya. Son article 19 précise que les gouvernements doivent prendre les mesures appropriées «pour protéger l’enfant contre toutes formes de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation».
Fondé sur une enquête de terrain (plusieurs dizaines d’entretiens avec des élèves, des enseignants, des parents et des administrateurs), le rapport de HRW souligne que les enfants kenyans sont souvent châtiés pour des fautes mineures: arriver en retard ou porter un uniforme déchiré, par exemple. Les conséquences sont graves. Selon une récente étude, le taux de scolarisation diminue rapidement. Aujourd’hui, seuls 42% de ceux qui entament des études primaires les mènent à terme. Pour les chercheurs, ce recul est dû, entre autres, à la pauvreté et à un environnement pédagogique hostile. «Certains élèves nous ont dit qu’ils avaient abandonné l’école à cause des coups, affirme Yodon Thonden. C’est une violation caractérisée du droit de l’enfant à l’éducation.»
Les victimes viennent souvent des campagnes, où l’on n’a pas les moyens de payer un avocat pour se défendre, et où l’aide judiciaire est réduite. De plus, «les ruraux ne protestent guère quand leurs enfants sont battus: ils ont peur de les exposer davantage aux coups. Et jusqu’à présent, aucun enseignant n’a été jugé coupable de ces morts», observe la journaliste Jemimah Mwakisha, auteur de longs articles sur le sujet dans le plus grand quotidien kenyan, le Daily Nation. Et il est très rare qu’un professeur soit condamné pour coups et blessures. Dans certains cas, rappelle Jemimah Mwakisha, des enseignants traduits en justice n’ont pas été sanctionnés, car il a été impossible d’assigner au meurtre un mobile prouvé, comme l’exige le droit pénal.
Officiellement, le ministère kenyan de l’Education a opposé un démenti formel aux allégations de HRW, l’accusant d’avoir monté en épingle quelques incidents isolés. Mais en privé, un haut responsable de ce ministère reconnaît que le rapport était «à peu près correct». Les enseignants «battent brutalement les enfants sans raisons valables dans beaucoup d’écoles, ajoute-t-il. On ne pourra mettre un terme à cette habitude qu’en abolissant totalement les châtiments corporels.»

Pas plus de six coups
Les décès récents et le rapport ont, malgré tout, ouvert le débat sur leur interdiction. D’autant que d’autres pays africains comme la Namibie, le Burkina Faso, l’Afrique du Sud et l’Ethiopie ont déjà franchi le pas ces dernières années. D’après le règlement actuel du Kenya, les châtiments corporels ne peuvent être infligés que dans quelques cas: négligence grave ou répétée dans le travail, mensonge, violences, insubordination patente. Les coups doivent être donnés avec une baguette d’une épaisseur maximale de 1,25 centimètre, et uniquement par le directeur de l’établissement ou en sa présence. Les garçons sont frappés sur le postérieur, les filles sur la paume de la main. L’élève ne reçoit pas plus de six coups et l’événement doit être consigné en détail dans les archives. «Ce règlement est rarement respecté, commente Yodon Thonden. Les enseignants battent les élèves avec un gourdin, un bambou, parfois même un fouet!»
S’ils admettent qu’il faudrait en limiter plus strictement l’usage, de nombreux professeurs kenyans sont pour le maintien des châtiments corporels. Quand l’inspecteur général de l’éducation, il y a quelques années, a tenté de les mettre hors-la-loi, le syndicat des enseignants a rétorqué qu’il n’en tiendrait pas compte. Beaucoup de maîtres d’école soutiennent que, sans les corrections physiques, les écoles sombreraient dans le chaos et que les enfants seraient encore plus intenables. Ils estiment au fond qu’à long terme, les châtiments corporels n’augmentent pas la violence mais la réduisent. «Les pays occidentaux laissent trop de liberté à leurs enfants. Pensez à tous ces actes de violence dans les écoles aux Etats-Unis», lance Lawrence Kahindi Majali, secrétaire général adjoint de la K
NUT, le syndicat national des enseignants du Kenya.
De nombreux professeurs font valoir que les châtiments corporels sont l’un des rares moyens qu’ils ont de faire de la discipline, étant donné les effectifs de leurs classes. Selon un rapport gouvernemental, il y a 192 000 enseignants pour 5 718 700 élèves dans le primaire, soit un pour 30. Dans beaucoup d’écoles, les classes comptent 50 ou 60 élèves. C’est dans les campagnes que le problème est le plus grave: lorsqu’un professeur y prend sa retraite ou est muté, son poste est souvent laissé vacant; il est fréquent que les autorités fusionnent deux ou trois écoles d’une région, accroissant la pression sur le personnel.
Les partisans des châtiments corporels tentent aussi de les justifier par les traditions locales: «Quand nous faisions partie de l’Empire britannique, rappelle Lawrence Kahindi Majali, ceux qui ne payaient pas l’impôt ou n’obéissaient pas aux règles recevaient des coups de canne en public. L’usage de la canne était le symbole de l’autorité. Il le reste, par héritage.»
De nombreux enseignants reconnaissent qu’ils infligent souvent un châtiment corporel en l’absence du directeur. En violation du règlement, les élèves sont parfois battus sur tout le corps, et il est fréquent que la punition ne soit pas mentionnée dans les archives. Stephen P., élève de CM2 à l’école primaire Moi à Nairobi, déclare que les instituteurs lui donnent régulièrement des coups de canne ou des gifles. Pour quels motifs? Arriver en retard, ne pas payer les droits de scolarité dans les délais, entre autres. Elisabeth Z., en CM1, dit que les maîtres la giflent et lui pincent les joues, parce qu’elle ne fait pas ses devoirs. Deborah N., mère de deux enfants à Nairobi, ajoute: «Je me suis plainte des coups qu’ils avaient reçus en classe, mais après, ils étaient encore plus mal vus par les professeurs».
Les enseignants aussi ont peur. Ils se plaignent de la multiplication des agressions. Cas extrême: un «préfet de discipline» a été assassiné par des élèves au début de l’année dans la ville de Nyeri, près de Nairobi, parce qu’il était trop strict.
Le fait que les châtiments corporels donnent si souvent lieu à des déchaînements de violence est peut-être un symptôme de la pression subie par la profession. Les salaires mensuels des enseignants, qui vont de 4 000 à 15 000 shillings du Kenya par mois (60 à 200 dollars), sont parmi les plus bas de la fonction publique. Les spécialistes ont le sentiment que les maîtres se déchargent de leurs frustrations sur leurs élèves. «Les bas salaires pèsent sur le moral des professeurs: beaucoup, parmi les moins payés, sont contraints d’habiter dans des bidonvilles», lit-on dans le rapport de HRW.

Des méthodes pour s’adresser aux élèves déprimés ou à problèmes
Au ministère de l’Education, on évoque le rôle des conseillers pédagogiques qui, dans les établissements secondaires, suggèrent aux enseignants des méthodes pour s’adresser aux élèves déprimés ou à problèmes, et donc éviter les tensions qui aboutissent aux châtiments corporels. Le conseiller discute avec l’élève, lui demande pourquoi il s’est mis en tort et s’efforce de trouver des solutions. Mais les responsables du ministère reconnaissent qu’en raison des contraintes budgétaires, il n’y a pas assez de conseillers dans les écoles, et que ceux qui y sont accomplissent en réalité d’autres tâches, à cause du manque de personnel.
Les enseignants favorables à la limitation des châtiments corporels pensent que la meilleure façon de répandre d’autres méthodes disciplinaires consiste à les introduire dans les programmes de formation des maîtres. Aujourd’hui, affirment-ils, sur les deux ans de formation initiale à l’enseignement primaire, à peine plus de quatre ou cinq heures sont consacrées à la gestion d’une classe.
Conscientes de la gravité du problème, beaucoup d’ONG se sont regroupées pour participer à une campagne pour l’abolition des châtiments corporels. Elles ont entrepris de travailler avec les professeurs à en limiter l’usage, en attendant un changement de législation. «Le mieux que nous ayons à faire est de coopérer avec les enseignants, jusqu’à l’abolition légale», explique Jacqueline Anam-Mogeni, conseillère aux droits de l’enfant de l’Organisation néerlandaise pour le développement (NDO).
A Nairobi, la NDO organise des stages et des programmes de formation pour aider les maîtres à vaincre leurs difficultés, et leur suggérer de recourir à des méthodes d’aide psychologique ou à d’autres formes de sanction, comme le travail manuel. Elle sélectionne, dans une région où les cas de châtiments corporels sont nombreux, un groupe d’enseignants et de volontaires d’autres ONG, qu’elle initie aux droits de l’homme et aux droits de l’enfant.
A l’issue d’une formation d’une semaine, les intéressés regagnent leurs écoles et reviennent tous les trois mois faire un bilan. «Nous commençons par leur demander comment ils traitent leurs propres enfants chez eux, indique Jacqueline Anam-Mogeni. Une fois qu’ils ont pris conscience de l’enjeu, ils proposent eux-mêmes d’autres solutions.»
Le premier groupe a réuni 24 participants, venus de différentes régions. Certains ont reconnu qu’après le stage, leur attitude envers les enfants avait changé. «Avant de suivre la formation, je pensais que les punitions faisaient partie intégrante du cursus. Aujourd’hui, je travaille presqu’en partenariat avec les élèves», confie Esther Nyakio Ngugi, professeur à l’école Kirigiti pour jeunes délinquantes de Kiambu. D’autres enseignants disent avoir compris, grâce au stage, qu’en frappant constamment les élèves, ils les chassaient de l’école.
«Ce n’est qu’un début, conclut Jacqueline Anam-Mogeni. Nous avons besoin d’un soutien plus résolu de la part de l’Etat et de l’opinion publique, jusqu’à l’abolition définitive des châtiments corporels.»

Le Courrier de l'UNESCO