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L’automne commençait
et les feuilles des marronniers d’Inde couvraient l’allée qui relie la gare
à la place. En ouvrant la fenêtre qui donnait sur le jardin potager
de notre maison, il m’arrivait de découvrir, comme par enchantement, le chapiteau
du petit cirque dressé pendant la nuit sur le pré du village. Au printemps,
en ouvrant la même fenêtre, c’est le cerisier qui créait la surprise:
il riait de toutes ses fleurs blanches. J’étais un jeune garçon à
l’époque, pris d’enthousiasme en voyant le grand chapiteau qui s’était
gonflé juste devant ma maison. Le soir, l’air s’emplissait de sons de trompette
et de roulements de tambour.
En règle générale, il s’agissait du même cirque que Federico
Fellini avait, avant moi, applaudi à Rimini, la ville-phare de la Riviera
adriatique, à 10 kilomètres du village où je suis né
(Santarcangelo di Romagna, petite capitale italienne de la poésie dialectale).
Je me souviens que Fellini et moi en avons souvent parlé en écrivant
le scénario du film Amarcord. Nous habitions tous deux Rome depuis longtemps.
Souvent, le dimanche matin, Fellini me conduisait à Cinecittà1:
il aimait beaucoup se retrouver dans ce monde une fois désert et tranquille.
Il demandait qu’on lui remette les clefs du plateau no5, et nous entrions dans cet
espace humide et vide. A peine arrivés, il me disait d’une voix chargée
d’émotion: «Que le spectacle commence!». Aussitôt, il commençait
à allumer les lumières, une par une. Nous regardions les lueurs poussiéreuses
des ampoules qui fleurissaient dans cet intérieur immense et sombre, ravivant
dans notre mémoire un flot de sons et d’images des spectacles de notre lointaine
enfance.
Les jours de cirque, même ma mère, Pénélope, était
de la fête. Tous les matins, elle allait demander au gardien des animaux d’Afrique
les bouses des girafes ou du vieux lion. Elle les utilisait, avec de bons résultats,
comme fumier pour les fleurs qu’elle faisait pousser dans des casseroles cabossées.
Splendides collages de souvenirs, les belles photographies de Massimo Siragusa, qui
accompagnent ce texte, me ramènent à ces journées de mon enfance
et aux longues visites avec le merveilleux Fellini du plateau no 5 de Cinecittá,
un des 16 plateaux de tournage, celui qu’il considérait comme la véritable
Via Veneto, celle de la Dolce Vita (c’est sur ce plateau mythique qu’a été
exposé, pour un dernier adieu au public, le cercueil du grand réalisateur,
le 1er novembre 1993). Les éclairages des photos, eux, me ramènent
mentalement dans un des pays que j’ai le plus aimés, la Russie, et me font
songer au travail que j’ai effectué avec le réalisateur Andreï
Khrjanovski. Je lui ai remis, il y a quelques années, le scénario d’un
dessin animé, une fable intitulée Le Lion à la barbe blanche.
Récemment achevé, ce film raconte justement l’histoire d’un petit cirque
dont la vedette principale est un lion hors du commun (il s’appelait Amedeo, Teo
pour les intimes) qui prend de l’âge: avec son vieillissement s’accélère
aussi la désagrégation de cette petite famille de gens du cirque.
Inondations de lumière
Me reviennent alors
à l’esprit, comme autant de bulles colorées, les rencontres avec les
grands clowns russes, en particulier le très petit Karandasj, si bien que
lorsqu’il s’approchait de la table, on l’eût dit assis. Ou bien Popov, le grand
Popov qui, un jour en Hollande, à Amsterdam, présenta son plus beau
numéro. Il entre sur la piste, s’apprête à manger dans la petite
lumière d’un projecteur qui éclaire une partie de la scène.
Lorsqu’il s’en va, il ramasse avec ses mains cette lumière, comme s’il s’agissait
de miettes de pain, ce qu’il peut faire parce qu’il est de mèche avec le projectionniste.
Lorsqu’il est sur le point de quitter la scène, il met cette lumière
dans son cabas. Les spectateurs applaudissent à tout rompre. Alors, avant
de se retirer vraiment, Popov s’arrête et jette son cabas en direction du public
qui s’inonde de lumière.
Je ne peux pas non plus oublier les statues qu’Ilario Fioravanti, un vieux sculpteur
de Cesena, en Emilie-Romagne, a façonnées de ses mains pleines d’incertitudes
infantiles. A Pennabilli, le village des Marches, entre Pesaro et Urbino, où
je vis depuis une dizaine d’années, Fioravanti a rassemblé toutes ses
petites statues susceptibles d’évoquer le cirque et sa vie quotidienne. Elles
se trouvent toujours dans les pièces d’un vieux palais, au cœur du village
ancien, le Bargello: dans les cellules où jadis étaient retenus les
prisonniers, les statues de Fioravanti sont comme en attente d’un applaudissement
qui pourrait survenir d’un moment à l’autre, un moment suspendu dans l’air.
De ce monde revenant avec bonheur dans ma mémoire émane quelque chose
d’impérieux qui me remplit cependant de mélancolie: les derniers motifs
musicaux que les caravanes offraient à mon village juste avant et pendant
le départ. La musique s’étirait dans le brouillard et devenait une
lamentation poignante, que nous tâchions d’entendre jusqu’au bout, en nous
dressant sur la pointe des pieds. Nous nous réunissions sur l’empreinte claire
laissée au sol par la piste ronde du cirque. Parfois, nous allumions des bougies
qui traçaient un cercle lumineux autour de nous.
1. Centre de l’industrie cinématographique
italienne, fondé il y a 62 ans à 10 kilomètres de Rome, Via
Tuscolana. |
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Le Courrier de l'UNESCO
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Poète, conteur
et scénariste
Né en 1923, diplômé en pédagogie
de l’Université d’Urbino, le poète Tonino Guerra est aussi un scénariste
de renommée internationale: on lui doit une centaine de fictions, transposées
à l’écran par Michelangelo Antonioni (avec lequel il vient de publier
L’Aquilone, fable illustrée pour l’humanité du troisième millénaire,
Editions Dolfi/Cassina, Milan), par Andreï Tarkovski, par les frères
Taviani, par Federico Fellini, par Francesco Rosi, par Vittorio de Sica.
Certains de ses recueils de poèmes et de nouvelles sont traduits en français,
en allemand, en anglais, en néerlandais et en espagnol. Evoquant son poème
Le Miel, le maître des lettres italiennes, Italo Calvino, dit que «Tonino
Guerra transforme tout en conte et en poésie: de vive voix, par écrit
ou dans une séquence cinématographique, en italien ou en dialecte d’Emilie-Romagne
(…) Je pense que nous devrions tous apprendre son dialecte pour pouvoir lire ces
histoires merveilleuses dans la langue originale».
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