
© EPA/ANP/Ed Oudenaarden/Afp,Paris
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Bien des choses
sont arrachées
que je voulais conserver toujours, et par la déchirure,
je sais, passera aussi du malheur, plus que la durée d’une vie humaine.
Franz
Kafka,
écrivain tchèque (1883-1924)
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Quelques dates-clés
1954: le renversement, par la CIA,
du gouvernement progressiste du président Jacobo Arbenz inaugure une succession
de coups d’Etat militaires et d’affrontements.
1962: naissance des premiers mouvements de guérilla.
1981-1983: années noires de la guerre civile. Les quatre mouvements de
guérilla forment l’URNG (Union révolutionnaire nationale guatémaltèque).
1986: élection du premier président civil depuis 16 ans, Vinicio
Cerezo.
1991: ouverture des pourparlers de paix entre l’URNG et le gouvernement.
1996: les accords de paix «sur les droits et l’identité des peuples
indigènes» sont signés en décembre, sous les auspices
de l’Onu.
1999: la «Commission d’éclaircissement historique» publie
en février son rapport intitulé «Mémoire du silence».
Elle chiffre à plus de 200 000 le nombre de morts et de disparus entre
1962 et 1996 et impute à l’armée la responsabilité de 93% des
626 massacres recensés.
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Au Guatemala,
la guerre civile a fait plus de 200 000 morts. Porte-parole des veuves, Rosalina
Tuyuc estime que si les responsabilités ne sont pas établies, «tout
peut recommencer».
Depuis 17
ans, Rosalina Tuyuc vit dans l’attente. Une nuit de juin 1982, l’armée guatémaltèque
a emmené son père. «Francisco Tuyuc est mort», lui ont
dit plus tard les militaires, qui ne lui ont jamais rendu le cadavre. Une autre nuit,
en mai 1985, son mari, dirigeant agricole, a connu le même sort. Indienne maya
kakchiquel de 43 ans, Rosalina Tuyuc a fondé en 1988 la Coordination nationale
des veuves du Guatemala (CONAVIGUA), qui compte 15 000 membres. En 1995,
elle a été élue députée de la coalition de gauche.
Le temps peut-il atténuer l’angoisse de ceux qui ont perdu un être
cher?
On ne peut pas trouver le repos. Aujourd’hui encore, mes enfants me demandent ce
qui est arrivé à leur père, s’il va revenir. Les familles de
disparus cherchent à retrouver les êtres qui leur sont chers. Ils n’ont
aucune nouvelle d’eux, ni parmi les vivants, ni parmi les morts.
Maintenant que l’Etat a reconnu les violations commises, il a l’obligation morale
de nous dire au moins où sont enfouis nos morts. Beaucoup d’entre eux ont
été exécutés dans des bases militaires. L’armée,
au nom de la réconciliation, doit nous dire où ils se trouvent. La
plupart des familles ne veulent qu’une seule chose: donner à leurs enfants,
à leurs maris, une sépulture digne de ce nom.
Les objectifs de la CONAVIGUA ont-il changé depuis les
accords de paix de 1996 et la publication, en février 1999, du rapport de
la «Commission d’éclaircissement historique»?
Ce rapport a officialisé l’étendue de la répression. Nous nous
battons maintenant pour que les accords de paix soient effectivement appliqués
et les droits des peuples indigènes reconnus. Nous continuons aussi de réclamer
l’indemnisation des victimes, la localisation des charniers clandestins et la fin
de l’impunité.
Comment envisagez-vous cette réparation?
Le gouvernement a lancé un plan de réparations collectives (électrification,
construction d’écoles, de routes, de ponts, etc.) mais nous réclamons
des réparations individuelles, dont les bénéficiaires directs
soient les femmes, et qui comprennent aussi un soutien psychologique, des bourses
d’études pour les enfants et une aide pour effectuer les démarches
d’exhumation des corps des cimetières clandestins.
Que peut-on faire de plus contre l’impunité?
Juger et encore juger. On ne crie pas vengeance, on demande justice. Nous aimerions
nous référer à un tribunal international parce qu’il est très
difficile, au Guatemala, d’obtenir gain de cause. Nous porterons cependant devant
les tribunaux au moins quelques-uns des 80 000 cas que nous avons répertoriés.
Comment concilier l’exigence des familles de victimes et le pragmatisme politique,
pour préserver la transition en cours?
Pardonner ne signifie pas oublier le passé. Il nous faut d’abord savoir à
qui pardonner. Beaucoup de familles ignorent qui a assassiné leurs proches.
Et si l’on ne parvient pas à établir les responsabilités, tout
peut recommencer. On peut certes craindre la réaction de certains milieux
mais le pardon n’est pas envisageable sans justice.
Les accords de paix ont-ils pris en compte les victimes?
Ils ont débouché sur une «loi de réconciliation»
que nous considérons comme une amnistie: elle exclut les faits de génocide,
d’enlèvement et de torture. Nous avons voté contre et nous nous opposerons
à toute autre amnistie. On peut comprendre que les chefs de l’armée
et de la guérilla se soient réconciliés. Mais dans les villages,
les familles ne se parlent même pas. C’est un processus qui prendra beaucoup
de temps.
Le Courrier de l'UNESCO
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