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| Un compromis inédit
Njabulo S. Ndebele, ancien recteur de l’Université du Nord (Afrique du Sud), auteur de Fools (publié en français sous ce titre) et de South African Literature and Culture: Rediscovery of the Ordinary. |
Le prix de la vérité Max du Preez, journaliste à Johannesburg. |
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L’amnistie
en échange de la vérité: tel a été le grand compromis
sud-africain pour sortir de l’apartheid. Bilan: la réconciliation a avancé
et le spectre d’un nouveau conflit racial s’éloigne.
Pas d’avantage Cette déclaration, acceptée par tous les participants à cette réunion, résume l’un des grands facteurs qui a mené à la création, en 1995, de la Commission vérité et réconciliation (CVR, voir encadré). A la base de tout compromis, il faut que les parties en conflit soient disposées à renoncer à leurs objectifs inconciliables, et tendent ensuite vers un accord qui puisse procurer des avantages substantiels aux uns et aux autres. Le gouvernement de l’apartheid désirait conserver les rênes du pouvoir, mais était disposé à accepter un élargissement de la participation politique des Noirs. L’ANC souhaitait l’élimination complète du pouvoir blanc. Aucun de ces objectifs ne paraissait réalisable sans guerre totale. Le meilleur intérêt de chacun était d’éviter cet affrontement. En échange de son retrait du pouvoir, le gouvernement de l’apartheid aux abois exigeait notamment l’amnistie générale de tous ses agents, en particulier la police et l’armée. Cette solution était avantageuse pour les Blancs, mais pas pour les victimes de l’apartheid. Elles estimaient à bon droit que les bénéficiaires et les hommes de main de l’apartheid s’en seraient sortis trop facilement. Si les dirigeants de l’ANC avaient accepté un tel dénouement, son effet le plus désastreux aurait été de les discréditer aux yeux de tous les Sud-Africains noirs qui avaient souffert de l’apartheid. Ce compromis péchait parce que chaque camp n’en tirait pas un avantage substantiel. De ce fait, il ne pouvait susciter d’adhésion générale. Finalement, l’accord se fit sur une amnistie sous conditions. D’abord, il fallait donner aux victimes de l’apartheid la possibilité de dire ce qui leur était arrivé: leurs épreuves seraient reconnues publiquement. Ensuite, les auteurs de crimes politiques devraient rendre compte de leurs actes passés en s’engageant à dire toute la vérité. Enfin, on indemniserait les victimes. L’un des aspects important du processus d’amnistie est la durée de vie limitée de la Commission. L’existence d’une date-limite pour déposer une requête devait inciter les coupables à se présenter et, après avoir tout révélé, à obtenir l’amnistie: ceux qui n’auraient pas profité à temps du processus seraient passibles de poursuites devant la justice ordinaire. Un châtiment imprévu: la honte Au cours de ses audiences publiques, la Commission a entendu d’atroces récits de souffrances et de cruauté. Cela a-t-il contribué à la réconciliation? L’une des vives critiques formulées contre le processus d’amnistie est qu’il frustre la justice et le désir de punir. C’est oublier que beaucoup d’amnistiés subissent un châtiment qu’ils n’avaient vraiment pas prévu: la honte d’avoir vu leurs crimes exposés en public. La révélation de leur participation à des actes de barbarie abjects a parfois brisé leur famille, détruit leur respect d’eux-mêmes et leur système de valeurs. Cette forme de sanctions peut être considérée comme bien plus dévastatrice qu’une peine de prison. De même, le repentir qui amène à solliciter le pardon dans l’espoir d’une réintégration dans la société peut être bien plus réparateur qu’un séjour en milieu carcéral. La Commission a permis un traitement curatif au sein même de la société et non dans le contexte artificiel de l’isolement derrière les barreaux. Au vu de cette expérience, on peut légitimement questionner les méthodes traditionnelles du droit pénal.
On peut dire que la Commission a fait de l’Afrique du Sud une société plus sensible et plus complexe. Les Sud-Africains ont été contraints de se pencher sur les contradictions de la condition humaine, et sur la nécessité d’élaborer des dispositifs sociaux adéquats pour y faire face. La guérison de la société, qui ne peut être instantanée, découlera d’une attitude nouvelle pour les Sud-Africains: accepter de négocier son chemin dans la diversité sociale, intellectuelle, religieuse et culturelle. Elle viendra, en définitive, d’une accumulation progressive d’expériences éthiques et de réflexions morales. Certains objectifs ont été atteints. Aucun Sud-Africain, en particulier blanc, ne peut plus prétendre ignorer comment l’apartheid a brisé et détruit des millions de vies noires. Désormais, tous les Sud-Africains connaissent leur passé collectif, surtout celui des 50 dernières années. C’est une base essentielle pour qu’un nouveau système national de valeurs puisse émerger. La reconnaissance publique de l’histoire du racisme en Afrique du Sud représente une forme de réconciliation. Priorité à la justice sociale L’expérience de la Commission vérité et réconciliation n’a pas été sans heurts. Beaucoup de Blancs, en particulier Afrikaners, y ont vu une chasse aux sorcières qui prenait pour cible leur communauté. Cette critique ne tenait pas compte du fait que la Commission s’intéressait aussi aux violations grossières des droits de l’homme perpétrées par les mouvements de libération. Son impartialité à cet égard apparaît clairement dans son rapport et constitue en elle-même une importante contribution à la réconciliation. Mais certaines personnes sont très mécontentes de l’amnistie et sont fermement convaincues que la justice a été compromise (voir article ci-contre). Celle-ci dispose heureusement, grâce à la transition négociée, d’institutions permettant aux citoyens d’exercer leurs droits.
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Grâce
au processus de réconciliation, de nombreux crimes de l’apartheid ont pu être
élucidés. Mais, aux yeux de certaines familles, connaître la
vérité ne suffit pas. Plus de 7 000 personnes ont déposé une demande d’amnistie, dont deux anciens ministres du gouvernement de Pieter Botha et plusieurs hauts gradés de sa police. La plupart ont été acceptées mais certaines sont toujours en examen. Souvent, les familles des victimes assassinées par d’anciens policiers et soldats, et dans quelques cas par des membres des deux armées de libération, récusent l’idée même d’amnistie. Parmi elles figurent la veuve et le fils de Steve Biko, leader du mouvement de la Conscience noire, qui fut battu à mort par des policiers dans une cellule, ainsi que la famille de l’avocat noir Griffiths Mxenge, égorgé par trois policiers parce qu’il défendait des militants anti-apartheid. Ces familles estiment que l’amnistie leur «vole la justice». Elles soutiennent que les assassins doivent être jugés et incarcérés: ne pas le faire revient, selon elles, à dévaluer les victimes. Il ne devrait pas suffire à un meurtrier d’avouer ses crimes pour acheter sa liberté, disent-elles. Elles ajoutent que l’amnistie prive les victimes du droit d’obtenir devant les tribunaux toute compensation pour la mort d’un soutien de famille par exemple, comme pour la douleur et la souffrance vécue. L’argument qu’on leur oppose a été maintes fois répété par le président de la Commission, Mgr Desmond Tutu: il ne serait pas dans l’intérêt de la réconciliation nationale de jeter en prison des centaines d’anciens policiers, de soldats, voire d’hommes politiques. Cependant, deux des pires tueurs de la police de l’apartheid, Eugene de Kock (dont la requête en amnistie est en instance) et Ferdi Barnard (qui ne l’a pas demandée) ont été traduits en justice et condamnés à la prison à perpétuité. Et on juge actuellement Wouter Basson, le «docteur de la mort» qui dirigeait le programme de guerre chimique et biologique du régime de l’apartheid. Rien n’indique que ces procès aient compromis le processus de réconciliation. Pour justifier l’amnistie, un autre argument est souvent avancé: les informations dont dispose la Commission sur les crimes commis sous l’apartheid viennent en grande partie des révélations des coupables, lors des auditions liées à leur demande d’amnistie. Sans leurs déclarations, on n’aurait jamais su la vérité sur quantité d’événements inexpliqués et de meurtres non élucidés. Et pour la nation dans son ensemble, puisqu’il fallait choisir, la vérité a été jugée plus importante que la justice.
Le cas de Phila Ndwandwe en est une bonne illustration. Jeune mère d’un bébé et chef d’une unité de l’armée de l’ANC, elle était stationnée au Swaziland voisin, avec ses troupes. Un jour, elle franchit la frontière sud-africaine. On ne la revit jamais. Pendant des années, une rumeur tenace poursuivit sa famille: et si Phila Ndwandwe avait été un agent double à la solde de l’apartheid? La vérité sortit de la bouche de quatre policiers ayant demandé l’amnistie. Ils l’avaient attirée côté sud-africain de la frontière avec un faux message, puis séquestrée dans une maison isolée. Là, ils l’avaient violée et torturée pour la «retourner» ou la forcer à livrer les secrets de son unité. En vain. Elle leur avait dit qu’elle préférait mourir. Ils lui avaient finalement tiré une balle dans la tête et l’avait enterrée. Les restes de Phila Ndwandwe ont été exhumés et réensevelis lors de funérailles nationales, où son fils de neuf ans a reçu, en lieu et place de la défunte, une médaille pour bravoure exceptionnelle. Au lieu de se souvenir de Phila Ndwandwe comme d’une collaboratrice de l’apartheid, l’Afrique du Sud a gagné une héroïne.
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