Quelques dates-clés

Russie: un travail interrompu

Alexis Berelowitch, sociologue spécialisé dans la société russe contemporaine, enseignant à l’Université Paris IV.
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Dans les archives de l’association Mémorial de Moscou: des milliers de victimes du goulag.









La préoccupation de l’avenir ne peut pas être comprise comme une acceptation de l’oubli. Il ne faut jamais proposer l’oubli comme un moyen de la paix sociale. La mémoire fait partie de la paix civile.

Bronislaw Geremek,
historien et homme politique polonais (1932-)










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Quelques dates-clés

1917: la révolution d’octobre installe les bolcheviks au pouvoir, sous la houlette de Lénine.
1918-1922:
guerre civile sur fond de famines: aux affrontements entre l’armée rouge et l’armée blanche s’ajoutent les exécutions politiques. Fondation de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
1924:
mort de Lénine, Staline devient secrétaire général du Parti communiste.
1930-1931:
dékoulakisation: les paysans riches (koulaks) sont dépossédés de leurs terres et massacrés: au moins deux millions de morts.
1936-1937:
grands procès de Moscou: condamnations, purges, grande terreur. Le nombre de détenus au goulag passe de 500 000 en 1934 à 2,5 millions au début des années 50.
1953:
mort de Staline. Libération de milliers de prisonniers.
1956:
Khrouchtchev dénonce les crimes de Staline devant le Congrès du PC; début du «dégel».
1964:
destitution de Khrouchtchev, fin du «dégel», avènement de Brejnev.
1985:
Mikhaïl Gorbatchev lance la perestroïka (restructuration) et la glasnost (transparence).
1991:
Boris Eltsine est démocratiquement élu à la présidence de la Fédération de Russie. Fin officielle de l’URSS en décembre, proclamation de la Communauté des Etats indépendants.

Les Russes ont effectué un retour sur leur passé lorsqu’ils ont découvert l’étendue des massacres d’antan. Mais les difficultés actuelles ont interrompu ce travail de mémoire.

Dans le film Repentir du cinéaste géorgien Tenguiz Abouladze, sorti sur les écrans en 1986, le cadavre d’un dictateur est à plusieurs reprises déterré puis inhumé. Comme dans ce film, Staline a été symboliquement déterré pendant le «dégel» khrouchtchévien, dissimulé pendant les années brejnéviennes, pour être de nouveau exhumé au cours de la perestroïka et finalement quasiment occulté aujourd’hui. On peut voir, dans ces péripéties, la difficulté qu’éprouvent les Russes à accomplir un travail de mémoire et de deuil pour arriver enfin à surmonter et assumer les années noires de la terreur.
Lors des années du «dégel», entre 1956 et 1964, la société soviétique s’était une première fois trouvée confrontée à son passé, avec les dénonciations des crimes de Staline par Khrouchtchev. Mais le caractère partiel de celles-ci n’a pas permis une véritable réflexion sur le phénomène stalinien. A partir du milieu des années 60, toute évocation de Staline fut interdite par la censure. Les années brejnéviennes ont ensuite procédé à une discrète réhabilitation du dictateur en tant qu’artisan de la victoire contre l’Allemagne nazie. Mais, pendant que l’URSS officielle cherchait à faire oublier ou à banaliser le stalinisme, l’intelligentsia libérale et son aile la plus radicale, les dissidents, poursuivaient leur travail sur cette époque. En 1974, la publication en Occident de L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne constituera le point culminant de cette lutte pour la mémoire.

Un véritable choc
Aussi, quand la perestroïka, à partir de 1985, va permettre aux bouches de s’ouvrir, l’intelligentsia se tourne d’abord vers le passé, pour tenter de le comprendre. En 1986-1987, des romans historiques, écrits au cours des décennies précédentes, restés inédits ou publiés en Occident, remettent le stalinisme sur le devant de la scène. Le plus populaire d’entre eux, Les Enfants de l’Arbat d’Anatoli Rybakov, sera tiré à près de 10 millions d’exemplaires. Tous les moments cruciaux de l’époque stalinienne sont alors abordés: les années 30, la collectivisation, la guerre, l’antisémitisme d’Etat. Suivront en 1988 le grand roman de Vassili Grossman Vie et Destin (paru en Occident en 1980) et l’Archipel du goulag (1990). La revue Novy mir, qui publie ces textes, atteint un tirage de deux millions d’exemplaires. Tout le pays est pris d’une frénésie de lecture.
Découvrant l’étendue du désastre, la population soviétique subit un véritable choc. C’est à ce moment-là que le sentiment d’une responsabilité collective gagne le pays. On pose alors le problème d’un nécessaire repentir de l’ensemble de la société. L’exigence d’un «procès de Nuremberg» du stalinisme témoigne de cette volonté. Il ne s’agit plus uniquement d’opposer un méchant Staline aux bons communistes, compagnons de Lénine, comme ce fut le cas lors de la réhabilitation en 1987 des victimes des grands procès staliniens, mais de s’interroger sur les caractéristiques de la société russe qui ont rendu possible le stalinisme. La plupart des auteurs de l’intelligentsia libérale en cherchent les causes dans l’histoire russe: le servage, l’absence d’une société civile et de pratiques démocratiques, l’hypertrophie de l’Etat. Des essais et des articles d’historiens prennent alors le relais de la littérature.

Peu d’écho pour le «Mémorial de l’affliction»
Le devoir de mémoire s’impose. Il trouvera son expression dans la création de groupes qui vont chercher, par un travail de fourmi, à retrouver les noms des victimes, comme le fait par exemple le jeune historien Dimitri Iourassov, ou à retrouver des fosses communes. C’est sur la base de ce mouvement que se crée, en 1987-1988 à Moscou, l’association Mémorial, qui fédère des groupes disséminés à travers toute la Russie. Elle dresse une carte des camps, ouvre un musée, établit des listes de victimes, comme par exemple le quotidien Vetcherny de Leningrad, qui publie jour après jour en 1989, des noms de fusillés.
Organisation de masse au départ, l’association Mémorial se fixe également pour but d’ériger un monument à la mémoire des victimes. Mais quelles victimes? Celles du seul stalinisme ou bien toutes celles du régime soviétique? La remise en cause, à partir de 1988, de l’ensemble du régime socialiste et non plus uniquement de sa période stalinienne fait pencher en faveur de la deuxième solution. Cependant, alors même que se discute ce projet, l’opinion commence à perdre son intérêt pour le passé: l’inauguration en 1996, sur la Kolyma (nord de la Sibérie), la zone la plus terrible des camps, du «Mémorial de l’affliction» n’aura pratiquement aucune résonance.
Cette désaffection de la part de la population a probablement plusieurs causes. Tout d’abord, la catastrophe économique et ses conséquences sociales amènent les Russes à se préoccuper d’abord du présent. Bien plus, elle conduit la société à s’interroger sur la validité même du projet démocratique. Une part non négligeable des Russes en vient même à regretter l’époque soviétique et, pour certains (de l’ordre du quart), sa période la plus «glorieuse», celle où l’URSS était crainte et respectée, sous Staline. Le sentiment d’humiliation nationale que connaît la Russie des années 90 la pousse à ne plus vouloir se pencher sur sa période la plus noire: les sondages indiquent qu’un nombre grandissant de Russes trouvent qu’on parle trop des crimes staliniens. Pour une autre partie de la population, comme l’a montré l’historienne française Maria Ferretti, le rejet de l’ensemble de la période soviétique, réinterprétée comme une parenthèse malheureuse dans l’histoire russe, et, dans le même temps, la glorification de la Russie d’avant 1917, conduisent à une volonté d’oubli. La Russie d’aujourd’hui devient alors l’héritière directe de la Russie tsariste par dessus le trou noir du socialisme. La spécificité du stalinisme se trouve ainsi gommée. Staline reste actuellement le personnage le moins populaire de l’histoire russe, mais le nombre d’avis favorables a augmenté entre 1990 et 1997 (15% contre 8%) alors que celui des avis négatifs a diminué (36% contre 48%). Si, en 1989, 38% de la population rangeait les répressions de masse des années 30 parmi les événements principaux du xxe siècle, ils n’étaient plus que 18% à le faire en 1994.

La tâche des seuls historiens
Cette nouvelle situation n’a pas arrêté la recherche sur les crimes du passé mais elle en a profondément modifié la nature. Effort collectif occupant une place centrale dans la vie sociale au moment de la perestroïka, elle est devenue l’affaire de chercheurs professionnels. Ainsi, l’association Mémorial est surtout devenue un centre de recherche. C’est d’ailleurs à la publication d’archives que consacrent l’essentiel de leurs efforts les historiens travaillant sur l’époque soviétique. Ce qui permet d’avoir une image de moins en moins mythique et de plus en plus fine de cette époque. Mais le travail de mémoire de l’ensemble de la société est une fois de plus interrompu sans qu’il ait pu, enfin, réconcilier les Russes avec leur propre histoire.

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