
Dans les archives de l’association
Mémorial de Moscou: des milliers de victimes du goulag.
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La préoccupation de
l’avenir ne peut pas être comprise comme une acceptation de l’oubli. Il ne
faut jamais proposer l’oubli comme un moyen de la paix sociale. La mémoire
fait partie de la paix civile.
Bronislaw
Geremek,
historien et homme politique polonais (1932-)
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Quelques dates-clés
1917: la révolution d’octobre
installe les bolcheviks au pouvoir, sous la houlette de Lénine.
1918-1922: guerre civile sur fond de famines: aux affrontements entre l’armée
rouge et l’armée blanche s’ajoutent les exécutions politiques. Fondation
de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
1924: mort de Lénine, Staline devient secrétaire général
du Parti communiste.
1930-1931: dékoulakisation: les paysans riches (koulaks) sont dépossédés
de leurs terres et massacrés: au moins deux millions de morts.
1936-1937: grands procès de Moscou: condamnations, purges, grande terreur.
Le nombre de détenus au goulag passe de 500 000 en 1934 à 2,5 millions
au début des années 50.
1953: mort de Staline. Libération de milliers de prisonniers.
1956: Khrouchtchev dénonce les crimes de Staline devant le Congrès
du PC; début du «dégel».
1964: destitution de Khrouchtchev, fin du «dégel», avènement
de Brejnev.
1985: Mikhaïl Gorbatchev lance la perestroïka (restructuration) et
la glasnost (transparence).
1991: Boris Eltsine est démocratiquement élu à la présidence
de la Fédération de Russie. Fin officielle de l’URSS en décembre,
proclamation de la Communauté des Etats indépendants.
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Les Russes
ont effectué un retour sur leur passé lorsqu’ils ont découvert
l’étendue des massacres d’antan. Mais les difficultés actuelles ont
interrompu ce travail de mémoire.
Dans le
film Repentir du cinéaste géorgien Tenguiz Abouladze, sorti
sur les écrans en 1986, le cadavre d’un dictateur est à plusieurs reprises
déterré puis inhumé. Comme dans ce film, Staline a été
symboliquement déterré pendant le «dégel» khrouchtchévien,
dissimulé pendant les années brejnéviennes, pour être
de nouveau exhumé au cours de la perestroïka et finalement quasiment
occulté aujourd’hui. On peut voir, dans ces péripéties, la difficulté
qu’éprouvent les Russes à accomplir un travail de mémoire et
de deuil pour arriver enfin à surmonter et assumer les années noires
de la terreur.
Lors des années du «dégel», entre 1956 et 1964, la société
soviétique s’était une première fois trouvée confrontée
à son passé, avec les dénonciations des crimes de Staline par
Khrouchtchev. Mais le caractère partiel de celles-ci n’a pas permis une véritable
réflexion sur le phénomène stalinien. A partir du milieu des
années 60, toute évocation de Staline fut interdite par la censure.
Les années brejnéviennes ont ensuite procédé à
une discrète réhabilitation du dictateur en tant qu’artisan de la victoire
contre l’Allemagne nazie. Mais, pendant que l’URSS officielle cherchait à
faire oublier ou à banaliser le stalinisme, l’intelligentsia libérale
et son aile la plus radicale, les dissidents, poursuivaient leur travail sur cette
époque. En 1974, la publication en Occident de L’Archipel du goulag
d’Alexandre Soljenitsyne constituera le point culminant de cette lutte pour la mémoire.
Un véritable
choc
Aussi, quand la perestroïka,
à partir de 1985, va permettre aux bouches de s’ouvrir, l’intelligentsia se
tourne d’abord vers le passé, pour tenter de le comprendre. En 1986-1987,
des romans historiques, écrits au cours des décennies précédentes,
restés inédits ou publiés en Occident, remettent le stalinisme
sur le devant de la scène. Le plus populaire d’entre eux, Les Enfants de
l’Arbat d’Anatoli Rybakov, sera tiré à près de 10 millions
d’exemplaires. Tous les moments cruciaux de l’époque stalinienne sont alors
abordés: les années 30, la collectivisation, la guerre, l’antisémitisme
d’Etat. Suivront en 1988 le grand roman de Vassili Grossman Vie et Destin
(paru en Occident en 1980) et l’Archipel du goulag (1990). La revue Novy mir,
qui publie ces textes, atteint un tirage de deux millions d’exemplaires. Tout le
pays est pris d’une frénésie de lecture.
Découvrant l’étendue du désastre, la population soviétique
subit un véritable choc. C’est à ce moment-là que le sentiment
d’une responsabilité collective gagne le pays. On pose alors le problème
d’un nécessaire repentir de l’ensemble de la société. L’exigence
d’un «procès de Nuremberg» du stalinisme témoigne de cette
volonté. Il ne s’agit plus uniquement d’opposer un méchant Staline
aux bons communistes, compagnons de Lénine, comme ce fut le cas lors de la
réhabilitation en 1987 des victimes des grands procès staliniens, mais
de s’interroger sur les caractéristiques de la société russe
qui ont rendu possible le stalinisme. La plupart des auteurs de l’intelligentsia
libérale en cherchent les causes dans l’histoire russe: le servage, l’absence
d’une société civile et de pratiques démocratiques, l’hypertrophie
de l’Etat. Des essais et des articles d’historiens prennent alors le relais de la
littérature.
Peu
d’écho pour le «Mémorial de l’affliction»
Le devoir de mémoire
s’impose. Il trouvera son expression dans la création de groupes qui vont
chercher, par un travail de fourmi, à retrouver les noms des victimes, comme
le fait par exemple le jeune historien Dimitri Iourassov, ou à retrouver des
fosses communes. C’est sur la base de ce mouvement que se crée, en 1987-1988
à Moscou, l’association Mémorial, qui fédère des groupes
disséminés à travers toute la Russie. Elle dresse une carte
des camps, ouvre un musée, établit des listes de victimes, comme par
exemple le quotidien Vetcherny de Leningrad, qui publie jour après jour en
1989, des noms de fusillés.
Organisation de masse au départ, l’association Mémorial se fixe également
pour but d’ériger un monument à la mémoire des victimes. Mais
quelles victimes? Celles du seul stalinisme ou bien toutes celles du régime
soviétique? La remise en cause, à partir de 1988, de l’ensemble du
régime socialiste et non plus uniquement de sa période stalinienne
fait pencher en faveur de la deuxième solution. Cependant, alors même
que se discute ce projet, l’opinion commence à perdre son intérêt
pour le passé: l’inauguration en 1996, sur la Kolyma (nord de la Sibérie),
la zone la plus terrible des camps, du «Mémorial de l’affliction»
n’aura pratiquement aucune résonance.
Cette désaffection de la part de la population a probablement plusieurs causes.
Tout d’abord, la catastrophe économique et ses conséquences sociales
amènent les Russes à se préoccuper d’abord du présent.
Bien plus, elle conduit la société à s’interroger sur la validité
même du projet démocratique. Une part non négligeable des Russes
en vient même à regretter l’époque soviétique et, pour
certains (de l’ordre du quart), sa période la plus «glorieuse»,
celle où l’URSS était crainte et respectée, sous Staline. Le
sentiment d’humiliation nationale que connaît la Russie des années 90
la pousse à ne plus vouloir se pencher sur sa période la plus noire:
les sondages indiquent qu’un nombre grandissant de Russes trouvent qu’on parle trop
des crimes staliniens. Pour une autre partie de la population, comme l’a montré
l’historienne française Maria Ferretti, le rejet de l’ensemble de la période
soviétique, réinterprétée comme une parenthèse
malheureuse dans l’histoire russe, et, dans le même temps, la glorification
de la Russie d’avant 1917, conduisent à une volonté d’oubli. La Russie
d’aujourd’hui devient alors l’héritière directe de la Russie tsariste
par dessus le trou noir du socialisme. La spécificité du stalinisme
se trouve ainsi gommée. Staline reste actuellement le personnage le moins
populaire de l’histoire russe, mais le nombre d’avis favorables a augmenté
entre 1990 et 1997 (15% contre 8%) alors que celui des avis négatifs a diminué
(36% contre 48%). Si, en 1989, 38% de la population rangeait les répressions
de masse des années 30 parmi les événements principaux du xxe
siècle, ils n’étaient plus que 18% à le faire en 1994.
La tâche
des seuls historiens
Cette nouvelle situation
n’a pas arrêté la recherche sur les crimes du passé mais elle
en a profondément modifié la nature. Effort collectif occupant une
place centrale dans la vie sociale au moment de la perestroïka, elle est devenue
l’affaire de chercheurs professionnels. Ainsi, l’association Mémorial est
surtout devenue un centre de recherche. C’est d’ailleurs à la publication
d’archives que consacrent l’essentiel de leurs efforts les historiens travaillant
sur l’époque soviétique. Ce qui permet d’avoir une image de moins en
moins mythique et de plus en plus fine de cette époque. Mais le travail de
mémoire de l’ensemble de la société est une fois de plus interrompu
sans qu’il ait pu, enfin, réconcilier les Russes avec leur propre histoire.
Le Courrier de l'UNESCO
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