
Les survivants doivent avoir
le courage d’affronter leur histoire: «une dette envers les morts et un devoir
envers les enfants».

Rithy Panh, en mars 1999 au Cambodge,
alors qu’il tournait un documentaire sur l’installation d’un réseau câblé
à travers tout le pays: des ossements sont souvent découverts lorsqu’on
creuse la terre.
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Nous vivons dans un monde
où un homme a plus de chances d’être jugé s’il tue une seule
personne que s’il en tue 100 000.
Kofi
Annan, diplomate ghanéen, actuel secrétaire général de
l’Onu (1938-)
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Quelques dates-clés
1953: le Cambodge, protectorat français
depuis 1863, acquiert son indépendance et devient une monarchie constitutionnelle
dirigée par Norodom Sihanouk.
1960: naissance du mouvement des Khmers rouges, conduits par Pol Pot.
1970: coup d’Etat du premier ministre Lon Nol, proclamation de la République.
Sihanouk s’allie avec une faction des Khmers rouges. Il est soutenu, dans la guerre
civile qui s’ensuit, par la Chine et le Nord-Vietnam, tandis que les Etats-Unis et
le Sud-Vietnam appuient Lon Nol.
1975: en avril, les Khmers rouges s’emparent de Phnom Penh et imposent un régime
totalitaire, qui fera plus de 1,7 million de morts, soit le quart de la population
de l’époque.
1978: le Vietnam envahit le Cambodge en décembre. Début d’une nouvelle
guerre civile.
1982: Sihanouk forme un gouvernement de résistance à l’invasion
avec trois autres factions, dont une khmère rouge, puis se rapproche du premier
ministre provietnamien, Hun Sen.
1989: retrait des troupes vietnamiennes.
1991: cessez-le-feu en juillet. L’accord de Paris du 23 octobre reconnaît
le Conseil national suprême présidé par Sihanouk et place le
Cambodge sous tutelle de l’Onu.
1993: rétablissement de la monarchie sous l’égide de Sihanouk.
1997: le mouvement khmer rouge se disloque. Pol Pot meurt en 1998. Plusieurs
de ses chefs intègrent l’armée royale.
1999: le premier ministre Hun Sen, qui a accepté le principe d’un jugement
des principaux chefs khmers rouges, s’oppose à ce que le futur tribunal soit
en majorité composé de juges étrangers, comme le souhaite l’Onu.
Il écarte l’idée d’une «commission vérité».
Au moins trois hauts dirigeants khmers rouges n’ont toujours pas été
inquiétés.
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La meilleure mémoire
est celle qui n’oublie rien mais pardonne les blessures. Ecris la bonté sur
du marbre, écris les blessures sur du sable.
Proverbe
persan
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Le cinéaste
cambodgien décrit, pour la première fois, son parcours pour dépasser
l’horreur. Et clame que, pour retrouver son identité, son pays doit entamer
le procès du passé.
J’ai quitté
le Cambodge à 15 ans avec une déchirure que je savais inguérissable.
J’avais survécu à la terrible tragédie du génocide1
khmer rouge, qui a provoqué la mort d’un quart de la population de l’époque.
Je ne comprenais pas comment un tel massacre avait pu être possible. Aujourd’hui,
guère plus.
Dès les premiers jours passés dans le camp de Maïrut (Thaïlande),
j’ai cessé de craindre pour ma vie, mais j’ai ressenti une immense tristesse,
alors que j’aurais dû être heureux. J’avais l’impression que toute ma
vie était déjà derrière moi, qu’elle appartenait à
ces années de lutte pour la survie.
Je voulais oublier. Partir ailleurs, là où je n’aurais plus ni mémoire,
ni souvenir, là où personne n’aurait connu mon destin. J’avais vu et
entendu la douleur des miens: notre famille déportée de Phnom Penh
à Chrey, village de nulle part; l’une de mes soeurs ramenée à
mes parents épuisée physiquement et psychologiquement d’avoir travaillé
à la construction de digues ou de canaux; la mort de mon père peu après.
Ce fils de paysans devenu instituteur puis inspecteur dans le primaire avait décidé
de ne plus se nourrir, choisissant sa mort comme une révolte, une ultime liberté.
Ce fut ensuite, tour à tour, la disparition de ma mère, de mes sœurs,
de mes neveux, morts de faim ou d’épuisement.
La culpabilité
du survivant
De tout cela, je ne
voulais rien dire. J’en avais fait une partie de moi-même, devenue presque
l’essence même de ma survie. En exil en France, j’ai longtemps refusé
de parler ma langue maternelle et renié tout lien avec le Cambodge. Déraciné,
je me suis senti comme un être «inachevé», écartelé
entre l’oubli et la mémoire, le passé et le présent, en état
de malaise constant. J’ai vécu dans le souvenir de mes proches, avec cette
angoisse — une certitude — que la même histoire tragique allait se répéter.
Car il est à jamais marqué dans ma chair, comme au fer rouge, que le
monde est ainsi fait: beaucoup d’indifférence et d’hypocrisie, peu de solidarité.
Lorsqu’on sort d’une guerre, on n’est pas certain de sortir de la violence, on reste
enfermé dans une «culture de survie». Et lorsqu’on a survécu
à un génocide, on reste à jamais marqué par la culpabilité
d’être survivant. «On a l’impression que les autres sont morts à
votre place, d’être vivant par un privilège que nous n’avons pas mérité,
par une injustice que nous avons faite aux morts. Etre vivant n’est pas une faute
mais nous le ressentions comme une faute», avait résumé l’écrivain
italien Primo Levi, au retour des camps d’extermination nazis.
Longtemps, longtemps après, j’ai réappris à parler et à
accepter mon histoire. Puis à retrouver mes souvenirs, mon aptitude à
imaginer, à rire, à rêver… à reconstituer la vie. Mais
on dit au Cambodge que les victimes de mort violente ne peuvent pas se réincarner,
que les âmes des défunts privés de cérémonies religieuses
et de sépultures errent sans fin sur la terre et ne cessent de hanter les
vivants. Des ossements traînent encore ici et là à la campagne.
On les découvre en entreprenant des travaux.
Machine
à effacer la mémoire
Le deuil impossible
perpétue la violence. Ainsi, une mère cambodgienne d’une famille modèle,
bien intégrée en France, a coupé la tête de son enfant
comme les bourreaux khmers rouges l’avaient fait à son père. Des cas
similaires se sont produits aussi au Cambodge. A l’hôpital Preah Sihanouk de
Phnom Penh, le seul service qui dispense des soins psychiatriques reçoit des
patients de tout le pays; ils sont parfois 250 à attendre dans le couloir.
Il faut observer les malades souffrant de troubles dépressifs dans un dénuement
total, pour se rendre compte qu’il est urgent d’agir. La gravité du traumatisme
collectif est immense.
Le pire des guerres passées et de ce génocide, ce ne sont pas seulement
ces millions de morts, de veuves, d’orphelins, de mutilés, de déprimés,
c’est aussi notre identité brisée, notre cohésion sociale en
ruines.
Les premières décisions politiques des Khmers rouges, après
leur victoire du 17 avril 1975, étaient d’une violence inouïe: vider
les villes et les hôpitaux, fermer des écoles, abolir l’argent, déporter
les populations à la campagne, défroquer les moines, saccager les maisons
traditionnelles2. «Absolument tout appartient
à l’Angkar (le Parti communiste). Angkar te dit ce que tu dois faire, et c’est
ce qu’il te faut faire! Celui qui proteste est un ennemi, celui qui s’oppose est
un cadavre.» Il a fallu s’habiller de noir, changer de langage, utiliser certains
mots, en rayer d’autres de notre vocabulaire. Il était interdit de chanter,
de danser, de réciter une prière ou même de se parler. Mon père,
qui avait consacré toute sa vie à améliorer le système
scolaire public au Cambodge, était surtout tourmenté par la décision
d’interdire l’enseignement. «La bêche, c’est ton stylo; la rizière,
c’est ton papier», scandait l’Angkar.
Toutes les classes de la société ont été touchées
à divers degrés par les déportations massives vers les campagnes,
les travaux forcés, les exécutions sommaires, la famine. Tant de sacrifices
absurdes au nom, paradoxalement, de la reconstruction du Cambodge glorieux de l’époque
angkorienne. Tout ce qui constituait les racines de notre culture et de notre identité,
les relations sociales fondamentales et les liens symboliques qui ancraient un être
cambodgien dans son univers étaient méthodiquement et délibérément
attaqués, détruits.
La plupart des centres de détention avaient été installés
dans les pagodes, lieux de prière et de compassion, ou dans des écoles,
lieux de la connaissance. L’Angkar n’était pas seulement une machine de «destruction»
de l’identité, c’était une machine à effacer la mémoire.
Avant d’exécuter leurs victimes, les bourreaux les obligeaient à écrire
sous la torture des centaines de feuilles de fausses confessions, dictées
par les cadres khmers rouges. Après avoir été contraints de
dénoncer leurs familles et amis, les prisonniers étaient exécutés.
«En t’éliminant, disait l’Angkar, on ne perd rien. Il vaut mieux faire
une erreur en arrêtant quelqu’un que de le relâcher par erreur.»
Un des bourreaux du camp S 21 de Tuol Sleng — le principal centre de torture de Pol
Pot — ne manifeste aujourd’hui que des «regrets» mais il ne se sent pas
coupable: il a détruit des non-êtres, auxquels les Khmers rouges avaient
enlevé toute humanité.
Ce génocide était «silencieux». Parce que les Khmers rouges
imposaient la terreur, parce que les exécutions se déroulaient le plus
souvent sans témoins et sans bruit. Parce que le monde a laissé mourir
les Cambodgiens, presque dans l’indifférence. Les voix n’ont pas été
nombreuses à dénoncer le massacre.
A mon arrivée en France en 1979, j’ai découvert avec stupeur que les
Khmers rouges occupaient toujours le siège de la représentation du
Cambodge à l’ONU. Quelques années plus tard,
j’ai ressenti la disparition du mot «génocide» des accords de
Paris comme un refus d’accorder aux survivants leur mémoire, comme un affront
à la dignité des victimes.
Je suis revenu au Cambodge en 1990, après 11 années d’exil. J’ai voulu
retrouver les survivants de ma famille et récupérer les restes des
disparus pour leur offrir une sépulture, pour que leurs âmes cessent
d’errer sur la terre et qu’ils puissent se réincarner dans le cycle de la
mort et de la vie. Je voulais au moins la confirmation de leur mort, afin d’entamer
un véritable deuil.
Je me suis rendu au centre S 21 de Tuol Sleng, transformé en «Musée
du génocide». Je voulais tenter de retrouver la photo de mon oncle parmi
les centaines d’autres photos de victimes, collées sur les murs. J’ai été
incapable d’y entrer. J’y suis retourné en 1991, pour y filmer les rares survivants
de ce camp (seuls sept ont survécu, sur les quelque 15 000 prisonniers qui
y sont passés). Je voulais comprendre la banalisation du mal et le mécanisme
de déshumanisation des Khmers rouges.
Mais nous avons peur de ce passé récent. Les Cambodgiens qui osent
s’exprimer sont divisés. Certains estiment qu’il faut oublier et penser à
l’avenir, qu’il ne sert à rien de nous infliger une épreuve de plus
en tentant de faire revivre la mémoire, raviver les traumatismes. Ils craignent
que d’éventuels procès ne rouvrent de graves controverses politiques,
au risque d’une nouvelle guerre civile. Ou bien ils s’appuient sur une vision caricaturale,
selon laquelle la majorité des Cambodgiens serait «fataliste»,
prête à accepter le passé des guerres et du génocide comme
son «karma».
Symbolique de beaucoup d’autres témoignages, celui de Torng, un paysan de
30 ans interrogé lors d’un de mes tournages balaie ces considérations:
«Les Khmers rouges n’ont pas seulement tué. Ils ont fait de nos générations
des ignorants, des bêtes, des idiots, qui ne savent pas où ils vont.
On n’a pas étudié, on ne sait qu’utiliser notre force physique. Alors,
on ne peut trouver du travail que comme paysan ou ouvrier. Il faut juger les Khmers
rouges. Sinon, des gens comme moi seront tentés de se venger.»
Je crois, comme d’autres, que nous devons affronter notre histoire. Pour que nos
parents et amis ne soient pas morts pour «rien». Le deuil ne sera possible
que si la responsabilité morale et politique du génocide cambodgien
est reconnue. Un procès des Khmers rouges, devant les Cambodgiens, est indispensable:
il faut redonner un sens aux notions élémentaires de justice et de
droit dans ce pays. Dans une société démocratique, on ne peut
pas tuer impunément.
Il nous faut un procès, juste et digne, de notre mémoire pour comprendre
le passé. Peu m’importent les condamnations qui seront prononcées.
Seule la vérité pourra nous libérer, une vérité
toute entière même si elle est horrible. L’autre enjeu de ce procès,
tout aussi important, est la restauration de notre identité. Les Khmers rouges
ont plongé des générations de Cambodgiens dans le cercle infernal
de la déculturation.
Peu de Cambodgiens racontent à leurs enfants l’histoire de ce génocide,
parenthèse opaque dans leur mémoire. Mais nous ne pouvons bâtir
notre avenir sur l’oubli. Les survivants doivent témoigner, assurer une «transmission»
de la mémoire entre le passé et le présent, pour être
capables de penser l’avenir. Nous avons des dettes envers nos morts et des devoirs
envers nos enfants.
Nous ne pourrons en finir avec cette culture de violence qui dure depuis 30 ans,
expulser de nous ce monstre qu’est la peur et sortir de cette culpabilité
collective des survivants que si nous arrivons à comprendre notre histoire.
1. L’auteur utilise ce mot dans son sens large,
qui contraste avec la définition adoptée par les Nations unies (voir
p. 20).
2. Les Khmers rouges avaient divisé le peuple cambodgien en deux catégories:
le peuple «ancien» et le peuple «nouveau» des villes, «souillé»
par la culture et la connaissance.
Le Courrier de l'UNESCO
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