Quelques dates-clés


Rwanda: l’amnésie d’un peuple
Benjamin Sehene, écrivain rwandais, auteur de Le piège ethnique, Ed. Dagorno, Paris, 1999.
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Un enfant rwandais dans une ancienne église, transformée en mémorial du génocide. En 1994, des milliers de Tutsis avaient été massacrés dans ce sanctuaire catholique.








Mettre à jour la vérité est déjà une première victoire pour la justice. Et un premier
apaisement pour les victimes.

Robert Badinter,
juriste et homme politique français (1928-)








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Quelques dates-clés

1959: «Révolution sociale» des Hutus, qui massacrent des membres de la minorité tutsie, dont ils renversent la monarchie. Début de l’exode des Tutsis. Le Rwanda et le Burundi sont sous tutelle belge depuis 1924, après avoir été des colonies allemandes.
1962:
proclamation de l’indépendance du Rwanda. A partir de cette année, multiplication des massacres de Tutsis et instauration progressive d’un régime «ethniste» hutu à Kigali.
1990: f
ondé en Ouganda en 1987, le Front patriotique rwandais (FPR, à majorité tutsie) lance une offensive contre le régime du général Juvénal Habyarimana, au pouvoir depuis 1973. Intervention en octobre du Zaïre, de la Belgique et de la France, qui y maintient un contingent.
1993:
l’accord signé à Arusha (Tanzanie) en août, qui prévoit un partage du pouvoir avec le FPR, est bloqué par le président rwandais et ses alliés politiques. Les Nations unies envoient une force internationale de paix (Minuar).
1994:
le président Habyarimana est assassiné. Un génocide est aussitôt déclenché contre les Tutsis et les Hutus modérés; il s’étend à tout le pays. La Minuar se retire. Trois mois plus tard, les Français créent une «zone de sécurité» au sud-ouest. Le FPR forme un gouvernement d’union nationale. En novembre, les Nations unies crée le tribunal pénal international (TPI) pour le Rwanda, qui siège à Arusha (Tanzanie).
Selon la Croix-Rouge, le génocide a fait plus d’un million de morts, en majorité tutsis, et plus de deux millions de réfugiés..
1999:
le gouvernement du FPR prolonge son mandat de quatre ans; il promet une nouvelle Constitution et la tenue d’élections.





Le pays vécut 35 ans dans une amnésie croissante, sous la loi du silence, du non-dit, du refoulement collectif

La christianisation d’abord puis l’application aveugle de la loi du nombre avaient nié l’histoire de la nation. L’ethnie devint l’unique référent, diabolisant les Tutsis jusqu’au génocide…

A Kigali, on appelle bafuye bahagaze (les «morts debout») ces centaines de milliers de survivants du génocide qui souffrent de troubles du comportement. En septembre 1994, je rencontrai là-bas Elise, une fillette, unique survivante de sa famille. Elle avait à peine cinq ans, l’âge de la guerre civile rwandaise qui s’étendit de 1990 à 1994. Elle souffrait de pertes de mémoire et ne pouvait se concentrer longtemps. Elise ne se rappelait jamais mon prénom. Ses souvenirs ne remontaient pas au-delà d’une vingtaine de minutes, comme pour se protéger. Pour que l’enfant puisse retenir mon prénom, je lui trouvai un soir un moyen mnémotechnique. Je fus inspiré par le pyjama trop grand qu’elle portait. «Pense à «pyjama» chaque fois que tu me vois: pyjama-Benjamin.» Les jours suivants, lorsqu’elle m’apercevait, elle criait de joie: «C’est pyjama-Benjamin!». A l’instar de cette petite fille se raccrochant à une image, le Rwanda devrait peut-être chercher un symbole commun qui le réunirait autour de sa mémoire perdue.
Pendant des siècles, toute la civilisation rwandaise a été fondée sur une pyramide de pouvoirs qui s’appuyait sur les mythes. Elle régissait aussi bien l’économie qu’elle conditionnait les rapports sociaux. Elle érigeait et érige toujours une tyrannie absolue de la hiérarchie, mais une hiérarchie emprunte d’une pudeur faite d’autocensure, de silence et de non-dit: les parents vis-à-vis des enfants, les maris avec leurs femmes, les shebujas (patrons) avec leurs bagaragu (serviteurs), les Tutsis, forts de leur sentiment de supériorité, face aux Hutus, habités par celui d’infériorité.

Des milliers de mots rayés du vocabulaire
Mais l’implantation du christianisme, avec l’arrivée des missionnaires en 1900, a brisé la mémoire du Rwanda. En 1931, l’Eglise destitua Musinga, dernier monarque (tutsi) traditionnel de droit sacré, parce qu’il refusait la conversion qui aurait remis en cause sa légitimité et anéanti le sens des fonctions magico-religieuses de la royauté, pilier de la société rwandaise. L’ensemble des traditions qui constituaient la trame sociale et spirituelle du pays fut qualifié de rites païens et fut interdit, alors qu’ils favorisaient l’intégration sociale en réunissant les trois ethnies: Hutus, Tutsis et Twas. L’abrogation des Abirus, le comité des sages de la cour également dépositaire officiel de la mémoire et des rites ésotériques, marqua la disparition de la seule institution au sommet de l’Etat, qui servait de contre-pouvoir puisqu’elle était composée en majorité de Hutus. Depuis, est né un proverbe en kinyarwanda pour évoquer cette rupture avec le passé ésotérique: Kerezia ya kuyeho kizira (l’Eglise a interdit l’interdit).
Avec l’indépendance de 1962, la nouvelle République rwandaise, en voulant inverser la pyramide traditionnelle du pouvoir, brisa plus encore la conscience nationale traditionnelle et effaça la mémoire de la nation. La République définissait son identité par l’abolition de l’ordre ancien, à ses yeux trop marqué par des siècles de monarchie tutsie, et fondait sa légitimité sur la supériorité numérique d’une ethnie, en l’occurrence les Hutus. Tout ce qui avait gardé l’empreinte tutsie fut interdit. Des milliers de mots ancrés dans l’histoire et l’organisation sociale du pays furent rayés du vocabulaire. L’ethnicisation de l’Etat, dans un soi-disant souci d’«équilibre social», permit la mise en place d’un système de quotas limitant l’accès à l’enseignement supérieur et à tous les services publics à 9% pour les Tutsis. Il était fondé sur la seule arithmétique du nombre, vérifiable sur les papiers d’identité à mention ethnique. Ainsi, les nouveaux dirigeants prétendaient «rétablir» un équilibre social après des siècles de subordination féodale.
Dans le vide créé par la désintégration de la mémoire traditionnelle, l’ethnie devint l’unique référent. Cela conduisit graduellement à la diabolisation des Tutsis afin de justifier leur exclusion. Il furent ainsi déshumanisés, surnommés inyenzi (cancrelat), comme jadis les Nazis avaient baptisé le juif «vermine» en Allemagne. Autant de termes d’ostracisme visant à stigmatiser l’autre comme parasite indésirable. Il est plus facile d’écraser un cancrelat que de tuer un homme.
La «révolution sociale» qui accoucha de la nouvelle République rwandaise débuta donc, en 1959, par une sanglante révolte hutue, un véritable péché originel qui entraîna le massacre de 20 000 Tutsis, suivi de l’exode de milliers d’autres vers le Burundi et l’Ouganda. Cet acte irréparable constitua un premier pas vers la descente dans l’oubli. Or, un passé oublié est condamné à se répéter car l’amnésie marque un refus de désavouer la faute commise. Un oubli qui, au Rwanda, permit les pogroms anti-Tutsis qui se succédèrent depuis les années 60 jusqu’au génocide. Le pays vécut 35 ans dans une amnésie croissante, sous la loi du silence, du non-dit, du refoulement collectif. Inévitablement, le silence engendre l’impunité et l’impunité permet de cautionner l’oubli.
J’eus beaucoup de mal à interviewer les rescapés tutsis en 1994 car le génocide a divisé les Rwandais en deux camps, les Hutus et les Tutsis, les génocidaires et les autres. Aujourd’hui, au Rwanda, on est forcément d’un bord ou de l’autre, jamais entre les deux. Juste après les événements, les rapatriés tutsis regardaient d’un mauvais œil les Tutsis rescapés du génocide, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de soupçonner d’avoir collaboré pour sauver leur vie. Si on est hutu, on est obligatoirement coupable de génocide, comme les Tutsis étaient, de 1959 à 1994, tenus coupables d’être nés tutsis. Il est vrai que le génocide fut un crime intime, entre voisins, bourreaux et victimes vivant aujourd’hui encore côte à côte. Pour qu’en 100 jours, on ait pu exterminer un million de personnes avec des moyens aussi rudimentaires que des machettes, des gourdins, des haches et des houes, il y fallait une participation massive de la population. On estime qu’un Hutu sur trois aurait, à des degrés divers, prit part à ces actes.

Ethnisme étatique
Cent trente-cinq mille détenus suspectés de complicité de génocide croupissent dans les prisons surpeuplées et la justice peine à démarrer les procès. Le Tribunal international d’Arusha, limité par des moyens dérisoires, traîne dans les procédures. Le tout empêche les Rwandais de faire leur travail de mémoire. D’autant plus que le conditionnement engendré par l’ethnisme étatique continue à faire croire aux meurtriers hutus qu’ils ont tué des Tutsis, pour défendre la survie de leur propre ethnie. A ce jour, les coupables nient en bloc les faits même du génocide.
Dans un des pays les plus densément peuplés d’Afrique, les rescapés voient ainsi leurs bourreaux revenir vivre en toute tranquillité sur les collines, faute de preuves suffisantes pour les inculper. Car si, dans les premiers mois qui suivirent le génocide, les témoins parlaient facilement, depuis, ils sont devenus très réticents suite à plusieurs assassinats de rescapés par des inconnus. «A quoi sert de témoigner? De toute façon, on ne fait rien contre eux», m’avait répondu une victime. Les Rwandais vivent tous dans un climat de méfiance ethnique tant la crainte des représailles demeure forte.
Enfin, si les nouvelles autorités rwandaises veulent endiguer les vengeances individuelles et promouvoir la réconciliation nationale, la soldatesque responsable des massacres de 1994, qui erre dans les forêts du Congo voisin, n’a pas abandonné ses plans d’extermination des Tutsis. Tant que cette menace d’une reprise du génocide planera au-dessus du Rwanda, le régime en place aura pour priorité la sécurité des frontières, comme le démontre la guerre actuelle au Congo.
La mémoire reste aussi bloquée par le présent.

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