
Un enfant rwandais dans une ancienne
église, transformée en mémorial du génocide. En 1994,
des milliers de Tutsis avaient été massacrés dans ce sanctuaire
catholique.
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Mettre à jour la vérité
est déjà une première victoire pour la justice. Et un premier
apaisement pour les victimes.
Robert
Badinter,
juriste et homme politique français (1928-)
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Quelques dates-clés
1959: «Révolution sociale»
des Hutus, qui massacrent des membres de la minorité tutsie, dont ils renversent
la monarchie. Début de l’exode des Tutsis. Le Rwanda et le Burundi sont sous
tutelle belge depuis 1924, après avoir été des colonies allemandes.
1962: proclamation de l’indépendance du Rwanda. A partir de cette année,
multiplication des massacres de Tutsis et instauration progressive d’un régime
«ethniste» hutu à Kigali.
1990: fondé en Ouganda en 1987, le Front patriotique rwandais (FPR, à
majorité tutsie) lance une offensive contre le régime du général
Juvénal Habyarimana, au pouvoir depuis 1973. Intervention en octobre du Zaïre,
de la Belgique et de la France, qui y maintient un contingent.
1993: l’accord signé à Arusha (Tanzanie) en août, qui prévoit
un partage du pouvoir avec le FPR, est bloqué par le président rwandais
et ses alliés politiques. Les Nations unies envoient une force internationale
de paix (Minuar).
1994: le président Habyarimana est assassiné. Un génocide
est aussitôt déclenché contre les Tutsis et les Hutus modérés;
il s’étend à tout le pays. La Minuar se retire. Trois mois plus tard,
les Français créent une «zone de sécurité»
au sud-ouest. Le FPR forme un gouvernement d’union nationale. En novembre, les Nations
unies crée le tribunal pénal international (TPI) pour le Rwanda, qui
siège à Arusha (Tanzanie).
Selon la Croix-Rouge, le génocide a fait plus d’un million de morts, en majorité
tutsis, et plus de deux millions de réfugiés..
1999: le gouvernement du FPR prolonge son mandat de quatre ans; il promet une
nouvelle Constitution et la tenue d’élections.
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Le pays vécut
35 ans dans une amnésie croissante, sous la loi du silence, du non-dit, du
refoulement collectif |
La christianisation
d’abord puis l’application aveugle de la loi du nombre avaient nié l’histoire
de la nation. L’ethnie devint l’unique référent, diabolisant les Tutsis
jusqu’au génocide…
A Kigali,
on appelle bafuye bahagaze (les «morts debout») ces centaines de milliers
de survivants du génocide qui souffrent de troubles du comportement. En septembre
1994, je rencontrai là-bas Elise, une fillette, unique survivante de sa famille.
Elle avait à peine cinq ans, l’âge de la guerre civile rwandaise qui
s’étendit de 1990 à 1994. Elle souffrait de pertes de mémoire
et ne pouvait se concentrer longtemps. Elise ne se rappelait jamais mon prénom.
Ses souvenirs ne remontaient pas au-delà d’une vingtaine de minutes, comme
pour se protéger. Pour que l’enfant puisse retenir mon prénom, je lui
trouvai un soir un moyen mnémotechnique. Je fus inspiré par le pyjama
trop grand qu’elle portait. «Pense à «pyjama» chaque fois
que tu me vois: pyjama-Benjamin.» Les jours suivants, lorsqu’elle m’apercevait,
elle criait de joie: «C’est pyjama-Benjamin!». A l’instar de cette petite
fille se raccrochant à une image, le Rwanda devrait peut-être chercher
un symbole commun qui le réunirait autour de sa mémoire perdue.
Pendant des siècles, toute la civilisation rwandaise a été fondée
sur une pyramide de pouvoirs qui s’appuyait sur les mythes. Elle régissait
aussi bien l’économie qu’elle conditionnait les rapports sociaux. Elle érigeait
et érige toujours une tyrannie absolue de la hiérarchie, mais une hiérarchie
emprunte d’une pudeur faite d’autocensure, de silence et de non-dit: les parents
vis-à-vis des enfants, les maris avec leurs femmes, les shebujas (patrons)
avec leurs bagaragu (serviteurs), les Tutsis, forts de leur sentiment de supériorité,
face aux Hutus, habités par celui d’infériorité.
Des
milliers de mots rayés du vocabulaire
Mais l’implantation
du christianisme, avec l’arrivée des missionnaires en 1900, a brisé
la mémoire du Rwanda. En 1931, l’Eglise destitua Musinga, dernier monarque
(tutsi) traditionnel de droit sacré, parce qu’il refusait la conversion qui
aurait remis en cause sa légitimité et anéanti le sens des fonctions
magico-religieuses de la royauté, pilier de la société rwandaise.
L’ensemble des traditions qui constituaient la trame sociale et spirituelle du pays
fut qualifié de rites païens et fut interdit, alors qu’ils favorisaient
l’intégration sociale en réunissant les trois ethnies: Hutus, Tutsis
et Twas. L’abrogation des Abirus, le comité des sages de la cour également
dépositaire officiel de la mémoire et des rites ésotériques,
marqua la disparition de la seule institution au sommet de l’Etat, qui servait de
contre-pouvoir puisqu’elle était composée en majorité de Hutus.
Depuis, est né un proverbe en kinyarwanda pour évoquer cette rupture
avec le passé ésotérique: Kerezia ya kuyeho kizira (l’Eglise
a interdit l’interdit).
Avec l’indépendance de 1962, la nouvelle République rwandaise, en voulant
inverser la pyramide traditionnelle du pouvoir, brisa plus encore la conscience nationale
traditionnelle et effaça la mémoire de la nation. La République
définissait son identité par l’abolition de l’ordre ancien, à
ses yeux trop marqué par des siècles de monarchie tutsie, et fondait
sa légitimité sur la supériorité numérique d’une
ethnie, en l’occurrence les Hutus. Tout ce qui avait gardé l’empreinte tutsie
fut interdit. Des milliers de mots ancrés dans l’histoire et l’organisation
sociale du pays furent rayés du vocabulaire. L’ethnicisation de l’Etat, dans
un soi-disant souci d’«équilibre social», permit la mise en place
d’un système de quotas limitant l’accès à l’enseignement supérieur
et à tous les services publics à 9% pour les Tutsis. Il était
fondé sur la seule arithmétique du nombre, vérifiable sur les
papiers d’identité à mention ethnique. Ainsi, les nouveaux dirigeants
prétendaient «rétablir» un équilibre social après
des siècles de subordination féodale.
Dans le vide créé par la désintégration de la mémoire
traditionnelle, l’ethnie devint l’unique référent. Cela conduisit graduellement
à la diabolisation des Tutsis afin de justifier leur exclusion. Il furent
ainsi déshumanisés, surnommés inyenzi (cancrelat), comme jadis
les Nazis avaient baptisé le juif «vermine» en Allemagne. Autant
de termes d’ostracisme visant à stigmatiser l’autre comme parasite indésirable.
Il est plus facile d’écraser un cancrelat que de tuer un homme.
La «révolution sociale» qui accoucha de la nouvelle République
rwandaise débuta donc, en 1959, par une sanglante révolte hutue, un
véritable péché originel qui entraîna le massacre de 20
000 Tutsis, suivi de l’exode de milliers d’autres vers le Burundi et l’Ouganda. Cet
acte irréparable constitua un premier pas vers la descente dans l’oubli. Or,
un passé oublié est condamné à se répéter
car l’amnésie marque un refus de désavouer la faute commise. Un oubli
qui, au Rwanda, permit les pogroms anti-Tutsis qui se succédèrent depuis
les années 60 jusqu’au génocide. Le pays vécut 35 ans dans une
amnésie croissante, sous la loi du silence, du non-dit, du refoulement collectif.
Inévitablement, le silence engendre l’impunité et l’impunité
permet de cautionner l’oubli.
J’eus beaucoup de mal à interviewer les rescapés tutsis en 1994 car
le génocide a divisé les Rwandais en deux camps, les Hutus et les Tutsis,
les génocidaires et les autres. Aujourd’hui, au Rwanda, on est forcément
d’un bord ou de l’autre, jamais entre les deux. Juste après les événements,
les rapatriés tutsis regardaient d’un mauvais œil les Tutsis rescapés
du génocide, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de soupçonner d’avoir
collaboré pour sauver leur vie. Si on est hutu, on est obligatoirement coupable
de génocide, comme les Tutsis étaient, de 1959 à 1994, tenus
coupables d’être nés tutsis. Il est vrai que le génocide fut
un crime intime, entre voisins, bourreaux et victimes vivant aujourd’hui encore côte
à côte. Pour qu’en 100 jours, on ait pu exterminer un million de personnes
avec des moyens aussi rudimentaires que des machettes, des gourdins, des haches et
des houes, il y fallait une participation massive de la population. On estime qu’un
Hutu sur trois aurait, à des degrés divers, prit part à ces
actes.
Ethnisme
étatique
Cent trente-cinq mille
détenus suspectés de complicité de génocide croupissent
dans les prisons surpeuplées et la justice peine à démarrer
les procès. Le Tribunal international d’Arusha, limité par des moyens
dérisoires, traîne dans les procédures. Le tout empêche
les Rwandais de faire leur travail de mémoire. D’autant plus que le conditionnement
engendré par l’ethnisme étatique continue à faire croire aux
meurtriers hutus qu’ils ont tué des Tutsis, pour défendre la survie
de leur propre ethnie. A ce jour, les coupables nient en bloc les faits même
du génocide.
Dans un des pays les plus densément peuplés d’Afrique, les rescapés
voient ainsi leurs bourreaux revenir vivre en toute tranquillité sur les collines,
faute de preuves suffisantes pour les inculper. Car si, dans les premiers mois qui
suivirent le génocide, les témoins parlaient facilement, depuis, ils
sont devenus très réticents suite à plusieurs assassinats de
rescapés par des inconnus. «A quoi sert de témoigner? De toute
façon, on ne fait rien contre eux», m’avait répondu une victime.
Les Rwandais vivent tous dans un climat de méfiance ethnique tant la crainte
des représailles demeure forte.
Enfin, si les nouvelles autorités rwandaises veulent endiguer les vengeances
individuelles et promouvoir la réconciliation nationale, la soldatesque responsable
des massacres de 1994, qui erre dans les forêts du Congo voisin, n’a pas abandonné
ses plans d’extermination des Tutsis. Tant que cette menace d’une reprise du génocide
planera au-dessus du Rwanda, le régime en place aura pour priorité
la sécurité des frontières, comme le démontre la guerre
actuelle au Congo.
La mémoire reste aussi bloquée par le présent.
Le Courrier de l'UNESCO
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