La Bosnie en panne

James Lyon, directeur de la mission en Bosnie-Herzégovine de l’International Crisis Group (ICG), une ONG dédiée à l’analyse et à la prévention des crises internationales (http://www.crisisweb. org).
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Quelques dates-clés

1991: éclatement de la Yougoslavie, fédération de six républiques: la Slovénie puis la Croatie déclarent leur indépendance.
1992:
en Bosnie-Herzégovine, les communautés croates et musulmanes appuient l’indépendance de leur république mais les Serbes s’y opposent. Ces derniers assiègent Sarajevo et se rendent maîtres de 70% du territoire. Massacres et expulsions massives des non-Serbes inaugurent une politique de «purification ethnique».
1993-1994:
après le rejet par les Serbes de Bosnie d’un plan de paix, les Nations unies s’engagent à protèger six «zones de sécurité» mais les exactions se poursuivent. Anciens alliés, Croates et musulmans s’affrontent, avant de signer un accord de paix en mars 1994. Le Conseil de sécurité de l’O
NU crée un tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie, qui siège à La Haye (Pays-Bas).
1995: en août, l’O
TAN bombarde les positions serbes autour de Sarajevo. Les accords de Dayton (Etats-Unis) en novembre mettent fin aux hostilités: la république est divisée en deux entités associées, la fédération de Bosnie-Herzégovine (51% du territoire, dont Sarajevo) et la République serbe. Une force de l’OTAN en surveille l’application.
Ce conflit a fait quelque 200 000 morts et près de 2 millions de personnes réfugiées ou déplacées, dont environ 600 000 sont rentrées.

Depuis la paix, Serbes, Croates et musulmans vivent séparés en Bosnie-Herzégovine, dans une peur attisée par les nationalistes. Aucun travail de mémoire n’est possible...

Novembre 1995: la Bosnie-Herzégovine signe les accords de paix de Dayton. Ils prévoient la création d’un nouvel Etat composé de deux entités (voir encadré), avec un gouvernement central qui organisera les élections et garantira les droits de l’homme. Les réfugiés pourront regagner leurs foyers. Les criminels de guerre inculpés seront arrêtés et livrés au Tribunal pénal international de La Haye.
Fin 1999, la réalité est radicalement différente. Le pays est en fait constitué de trois entités ethniquement homogènes, qui ont chacune leur armée et leur police. Le gouvernement central n’existe guère que sur le papier. La plupart des inculpés pour crimes de guerre courent toujours. Les partis nationalistes, qui comptent dans leurs rangs beaucoup de «purificateurs ethniques» responsables du déclenchement de la guerre, tiennent solidement le pouvoir. Souvent avec leur appui, des extrémistes continuent, dans certaines zones, à incendier ou dynamiter les maisons des réfugiés revenant chez eux.
Contrairement à ce que prétendent les dirigeants nationalistes soucieux d’esquiver leurs responsabilités, Serbes, Croates et musulmans ont vécu ensemble assez paisiblement en Bosnie-Herzégovine pendant des siècles. Chacune des trois communautés respectait les coutumes et les fêtes religieuses fériées des autres; les mariages mixtes étaient courants. Pendant la guerre, chaque camp a commis d’innommables atrocités. Ces crimes n’étaient pas un sous-produit accidentel du conflit, mais bien le moyen d’atteindre son objectif principal: la séparation ethnique ou la domination d’une communauté sur une autre.
Quand les armes se sont tues début 1996, les trois communautés se sont retranchées dans des zones ethniquement «pures», tenues par leur armée respective. Les hommes politiques serbes et croates tiennent à cette séparation. Son maintien est en fait réclamé avec le plus d’acharnement par les groupes responsables des pires crimes. L’absence de consensus pour une société multiethnique fait le jeu des extrémistes musulmans qui, sous une forme plus subtile, mènent aussi une politique d’exclusion.
Chacune des trois communautés a ses propres programmes scolaires: ils nourrissent la haine, blâment les autres et glorifient la mythologie de son camp. Chacune a introduit l’instruction religieuse à l’école, qui prend souvent la forme d’un endoctrinement ethnique des plus primaires. Le tout contribue à cimenter la «purification ethnique» de la guerre.

Priorité aux intérêts de «sa» communauté
La triste vérité est que, depuis fin 1995, aucun camp n’a fait le moindre pas vers une réconciliation. De nombreux Bosniaques de tout bord disent ouvertement qu’ils peuvent cesser de haïr, mais qu’ils n’oublieront ni ne pardonneront jamais ce qui s’est passé pendant la guerre. Beaucoup ajoutent qu’ils souhaitent rester dans leur communauté ethnique séparée: après ce que les autres leur ont fait, ils ne veulent plus vivre avec eux. Dans un climat politique qui ne favorise en rien l’émergence de tout pôle non nationaliste, chacun continue de craindre d’abord et avant tout pour la survie de son identité ethnique et fait passer les intérêts de sa communauté en priorité.
Plutôt que d’œuvrer à calmer les passions et la colère, les politiciens locaux utilisent la peur à leurs propres fins. C’est particulièrement le cas des populations serbe et croate, qui regardent l’une et l’autre vers une «mère-patrie» extérieure à la Bosnie-Herzégovine (la Serbie et la Croatie) et rêvent de faire sécession pour y rattacher leur région. Les politiciens de Belgrade et de Zagreb ne cessent d’attiser ces aspirations irrédentistes.
Le plus grand obstacle à la réconciliation est l’obstination des partis nationalistes de Bosnie-Herzégovine à exiger la création de territoires ethniquement «purs». Ils y sont encouragés par des forces extérieures. Tant que celles-ci ne respecteront pas leurs obligations de Dayton, tant qu’elles pousseront à la «grande» Serbie et à la «grande» Croatie, la réconciliation n’avancera guère en Bosnie-Herzégovine. Et ses citoyens continueront à vivre dans la peur des autres communautés ethniques.

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