Les principales chaînes arabes de télévision par satellite

MOYEN-ORIENT: UN PLURALISME TOMBÉ DU CIEL

Christophe Ayad, journaliste spécialiste du monde arabe.
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Les mille et une paraboles de la ville d’Alep, en Syrie.






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En Egypte, les chaînes publiques restent la distraction de la majorité, quand moins de 10% de la population ont accès aux images satellites.




Les principales chaînes arabes de télévision par satellite

Les images venues du ciel ont fait massivement irruption dans le monde arabe à l’occasion de la crise du Golfe, en 1990-1991. Dans la région comme ailleurs, le conflit a fait connaître CNN et a mis en évidence la médiocrité des réseaux nationaux. L’Egypte a été le premier pays à réagir, dès 1990, en utilisant son canal sur Arabsat (un satellite lancé en 1986 sous l’égide de la Ligue arabe) pour diffuser un court programme à destination de ses troupes engagées contre l’Irak. Le Caire a transformé cet essai en lançant dans la foulée la chaîne ESC (Egyptian Satellite Channel).
Mais c’est l’arrivée sur le marché audiovisuel des magnats saoudiens qui a véritablement marqué le début de la «révolution du satellite». En 1991, le milliardaire Saleh Kamel fonde la MBC (Middle East Broadcasting Corporation), une chaîne généraliste non cryptée basée à Londres, avant de la céder à Walid et Abdelaziz al-Ibrahim, tous deux beaux-frères du roi Fahd. En 1994, Saleh Kamel s’associe au prince al-Walid ben Talal ben Abdel Aziz, pour créer un bouquet de chaînes cryptées regroupées sous le sigle ART (Arab Radio and Television). Le troisième grand acteur saoudien privé du paysage audiovisuel arabe est le bouquet Orbit, fondé en 1994 par le prince Fahd ben Abdallah ben Abdel Aziz, neveu du monarque saoudien. Par cette entrée en force, Ryad prenait ainsi une éclatante revanche sur la traditionnelle suprématie égyptienne sur les ondes. Tout au long des années 60, La Voix des Arabes, émise depuis Le Caire, avait appelé au renversement des «réactionnaires» saoudiens.
A partir du milieu des années 90, la plupart des pays de la région «s’offrent» au moins un canal satellite, qui reprend bien souvent la chaîne hertzienne nationale. L’Egypte fait un effort particulier en lançant, en 1998, le premier satellite national du monde arabe, Nilesat: il lui permet de multiplier les chaînes spécialisées et d’imposer son décodeur numérique sur le marché.
Autre nouveauté de la fin des années 90: l’arrivée de chaînes tout-info comme Al-Jezira, fondée en 1997 et basée au Qatar, ou ANN (Arab News Network) lancée la même année par Soumar al-Assad, le neveu du président syrien. Elles connaissent un succès incontestable, et Al-Jezira s’est imposée comme «la CNN du monde arabe». Ses débats qui font la part belle à la controverse, sa liberté de ton et sa mise en scène spectaculaire de l’information lui valent une audience difficile à mesurer mais appréciable.
Le Liban constitue un cas à part. Pendant la guerre civile (1975-1990), le paysage audiovisuel local s’était développé dans une anarchie totale qui a favorisé le pluralisme et la liberté. Au milieu des années 90, les autorités reprennent les choses en main en réduisant drastiquement le nombre d’autorisations d’émettre et en opérant une véritable distribution politico-communautaire du marché audiovisuel. Aujourd’hui, le marché est dominé par deux chaînes, qui se sont taillées une réputation hors de leurs frontières: la LBCI (Lebanese Broadcasting Corporation International), célèbre pour son professionnalisme et ses sémillantes présentatrices, et Future-TV, appartenant à l’ex-Premier ministre et homme d’affaires Rafiq Hariri.
Comme l’explique Jon Alterman, responsable du programme Moyen-Orient de l’Institut américain de recherches sur la paix, «on ne sait pas exactement combien de personnes regardent les chaînes satellites, qui sont ces personnes et ce qu’elles regardent». Les structures commerciales et de marketing n’existent pas encore. Une seule certitude: aucune d’entre elles n’est rentable, à l’exception peut-être de la LBCI libanaise. Al-Jezira s’est fixée cinq ans avant d’équilibrer ses comptes et envisager une «privatisation». Elle risque fort d’être rachetée par son puissant mécène et fondateur, le cheikh Hamad ben Jassem ben Jabr al-Thani, ministre des Affaires étrangères... du Qatar. Quant aux bouquets pay-per-view, comme Orbit, ils sont loin d’avoir atteint leur seuil de rentabilité. La crédibilité, l’audience et les moyens financiers des mécènes opèreront sûrement un tri dans les années à venir.

L’émergence des chaînes satellites bouscule les monopoles d’Etat au Moyen-Orient et favorise un pluralisme encore timide. Mais seuls les foyers équipés de paraboles en bénéficient.

Le 21 octobre 1999, les forces de sécurité syriennes prenaient d’assaut la villa de Rifaat al-Assad, le frère du président Hafez al-Assad, à Lattaquié. La raison de cette énième secousse politique en Syrie? Un entretien d’un ancien ambassadeur américain en Jordanie, diffusé par la chaîne satellitaire ANN (Arab News Network) que dirige Soumar, le fils aîné de Rifaat: le diplomate y émettait des doutes sur les capacités de Bachar al-Assad, le dauphin désigné, à succéder à son père Hafez. Déjà, en 1997, un reportage sur la réception donnée par Rifaat al-Assad en l’honneur du prince héritier saoudien Abdallah avait provoqué l’ire de Damas, parce qu’elle ne respectait pas l’étiquette.
Quels que soient leurs objectifs – information ou propagande –, les chaînes satellites ont fait du petit écran un acteur majeur de la vie politique d’une région qui n’a jamais brillé par son pluralisme audiovisuel.

Un défi à la censure
Le choc des images est réel, et la chaîne ANN n’en est que l’un des protagonistes. Qu’on en juge: lors du cinquantième anniversaire de la naqsa («catastrophe», en arabe) marquant la naissance de l’Etat d’Israël et la défaite arabe de 1948, les téléspectateurs arabes de la Middle-East Broadcasting Corporation (MBC, voir encadré) ont pu voir le même documentaire que le public israélien, tourné et produit par la BBC britannique. «Le gouvernement jordanien a nié, démenti, tempêté contre le passage où l’on apprend que le roi Hussein avait prévenu Israël de l’imminence d’une guerre en octobre 1973», rappelle Jon Alterman, responsable du programme Moyen-Orient de l’Institut américain de recherches sur la paix (Institute for Peace’s Research and Studies Program). «L’essentiel est qu’il n’a pas pu le censurer.»
«A long terme, poursuit cet universitaire américain, les obstacles à la liberté d’informer et de s’informer vont tomber. La capacité des Etats à jouer les censeurs s’amenuise d’année en année, même si l’Egypte et la Jordanie ont récemment adopté des lois répressives sur la presse.» Pour lui, les gouvernements vont être obligés de tenir compte de leurs opinions publiques, à défaut d’établir de véritables démocraties. «Et ceux qui s’ouvrent avec le plus de réticence vont se marginaliser par rapport au reste du monde.»
Le succès de la chaîne qatarie Al-Jezira est, à cet égard, tout à fait significatif. «Elle a introduit des débats qui mettent en scène des points de vue contradictoires», souligne Jon Alterman. Depuis sa création en 1997, Al-Jezira est devenue un emblème de la liberté d’expression dans le monde arabe, grâce au professionnalisme de ses animateurs, issus de l’ancien «service arabe» de la BBC. Le Qatar étant un petit Etat, sans grands intérêts géopolitiques à défendre mais très riche, il peut se permettre d’égratigner ses puissants voisins et de faire de sa chaîne le rendez-vous des opposants du monde arabe. Al-Jezira lui a même permis de gagner une stature régionale.
Est-ce une exception? Oui, pense Daoud Kouttab, qui ne partage pas la vision «libérale» d’une marche continue vers la démocratie, rendue possible par la libre concurrence sur le marché de l’information. Ce journaliste, très respecté dans le monde arabe, fut le premier président de la télévision palestinienne. Il a été rapidement limogé pour son indépendance d’esprit. Emprisonné par l’armée israélienne puis par l’Autorité palestinienne, il dirige aujourd’hui l’Institut du film de Jérusalem.

Une schizophrénie certaine des téléspectateurs
Daoub Kouttab souligne que de nombreuses chaînes satellites arabes ne sont que des excroissances des chaînes publiques. «La plupart ont été créées parce que les Etats voulaient affirmer leur rayonnement au-delà de leurs frontières. Voilà pourquoi elles se réduisent souvent à de la musique classique diffusée sur fond de flamands roses, avec un petit emblème ou un drapeau en haut à gauche de l’écran. C’est aussi pour cela qu’elles consacrent plus de moyens à la technique qu’aux programmes.»
Ces chaînes sont le dernier endroit où des réalisateurs arabes indépendants
songent à chercher des financements, ajoute-t-il. Pour des raisons de coûts ou de sensibilité politique, les programmes (documentaires animaliers, reportages anodins, feuilletons) sont pour l’essentiel achetés en Europe ou aux Etats-Unis. D’où une schizophrénie certaine des téléspectateurs: le décalage entre leur environnement réel et celui du petit écran est aussi grand sur les chaînes d’Etat que sur les chaînes satellites.
Quant au rôle de ces dernières dans l’émergence d’une information indépendante, Daoud Kouttab n’en constate pas les effets. Et pour cause. Il y a quelque temps, un ministre de l’Information lui a confié: «Je peux changer et moderniser tout ce que je veux. Mais la première information du journal télévisé restera toujours le compte-rendu de la journée du chef de l’Etat.»
C’est peu ou prou le même journal que diffuseront les chaînes satellitaires de cet Etat. Aux yeux de Daoud Kouttab, ces chaînes sont avant tout des armes de guerre de certains Etats ou d’hommes politiques puissants contre leurs voisins et rivaux. «En fait, estime-t-il, quand l’information est plus riche et variée que sur les chaînes locales, c’est davantage par volonté de nuire à ses ennemis que par souci d’informer le public.» Si les chaînes saoudiennes, par exemple, se montrent prolixes et soucieuses de pluralisme en évoquant des pays comme le Yémen, elles le sont beaucoup moins en matière de politique intérieure... Daoud Kouttab craint un autre danger: «une société de l’information à deux vitesses avec, d’un côté, ceux qui ont accès à des informations venues de l’extérieur et, de l’autre, l’immense majorité qui doit se contenter de la propagande». Même si de plus en plus de foyers s’équipent pour capter des ondes satellitaires, comme le souligne Jon Alterman, ils restent souvent minoritaires. «Dans le Golfe, les deux tiers de la population possèdent des paraboles mais en Palestine, au Liban et en Jordanie, un habitant sur cinq seulement. En Egypte, la télévision par satellite n’est accessible qu’à 7 à 10% de la population.» Dans ce pays – le plus peuplé du monde arabe mais aussi l’un des plus pauvres – l’accès à une information pluraliste n’est qu’un privilège supplémentaire pour la classe dirigeante. Dans un registre plus trivial, les téléspectateurs égyptiens ont été privés, en 1999, des images de la Coupe des Confédérations, à laquelle participait l’équipe nationale de football, parce que ART, un bouquet de chaînes cryptées par satellite (
voir encadré), en avait acheté l’exclusivité.
Reste que les rares tentatives d’interdiction de réception ont fait long feu. En 1994, les autorités saoudiennes s’y étaient essayées, à des fins plus commerciales que politiques ou morales (certains films captés grâce aux paraboles sont considérés comme attentatoires aux bonnes mœurs islamiques): elles cherchaient en réalité à favoriser les opérateurs du câble, proches de la famille royale. Par la suite, le régime est revenu à de meilleurs sentiments vis-à-vis des paraboles. Finalement, l’Irak est aujourd’hui le seul pays arabe à ne pas vivre à l’heure du satellite.
Au total, on ne peut nier que les chaînes satellites ont des effets en profondeur sur les sociétés arabes. Elles contribuent par exemple à créer ce que Jon Alterman appelle «une véritable identité de base», forgée sur un imaginaire et des références communes véhiculés par ces nouvelles chaînes dans tout le monde arabe, et qui transcendent donc les frontières nationales. Cette identité est bien plus solide que celle que les pouvoirs ont jusqu’ici tenté de fabriquer par du «bourrage de crâne». De plus, ces chaînes instaurent un lien entre les Arabes vivant dans la région et la diaspora qui l’a quittée pour l’Occident.

La concurrence pousse les chaînes publiques à s’ouvrir
Surtout, l’irruption de quelques acteurs audiovisuels d’un genre nouveau, même encore peu nombreux, a contribué à changer la donne. «Et la concurrence est obligée de s’aligner», note Jon Alterman. Il cite l’exemple de «la MBC qui entretient des liens évidents avec le gouvernement saoudien, mais ne peut plus se permettre de passer pour la Voix de Ryad, sous peine de voir baisser son audience». Plus attirantes et plus modernes, les nouvelles chaînes satellites bousculent les monopoles d’Etat. Douglas Boyd, professeur à la faculté de communication et d’information de l’Université du Kentucky souligne que «le manque de crédibilité des médias locaux est la première raison de l’engouement pour la télévision par satellite». La concurrence venue du ciel a poussé les chaînes publiques à s’ouvrir et à innover.
La télévision d’Etat égyptienne est devenue grande consommatrice de talk-shows qui, bien qu’inoffensifs, donnent au moins l’illusion du débat. La télévision jordanienne a fini par inviter Leith Chbeylat, l’opposant le plus virulent à la monarchie, plutôt que de le voir passer, une fois de plus, sur Al-Jezira. «Même la Syrie a connu un développement étonnant en matière de télévision au cours des 15 dernières années», note Nabil Dajani, professeur de sociologie à l’Université américaine de Beyrouth. Quant au Qatar, il a purement et simplement supprimé le ministère de l’Information.
«C’est paradoxalement la conjonction d’intérêts contradictoires, de politiques réactives des Etats et de la concurrence entre les différents opérateurs qui a fait progresser le pluralisme. Un pluralisme biaisé et étroit mais un embryon de pluralisme», conclut Douglas Boyd.


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Le site de la section information et communication de l’Université américaine du Caire:: http://www.tbsjournal.com

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