L’enfant terrible de la littérature

JAPON : LA FIN D’UNE ÈRE, LE DÉSARROI DES ADOLESCENTS

Photographies de Bertrand Desprez; texte de Ryu Murakami
Pendant plus d’un siècle, la société japonaise a été soudée par son combat pour rattraper l’Occident. Depuis la fin de cette ère, les adolescents sont confrontés à un monde impitoyable.

On a souvent dit que le Japon, à la différence des Etats-Unis, n’est pas un pays d’immigrants et qu’il n’a pratiquement qu’une seule religion et une seule langue. Plus important peut-être: depuis l’ère Meiji1 où leur pays est sorti de son isolement, les Japonais n’ont eu qu’un seul objectif national suprême – la modernisation. Ce profond désir de rattraper l’Occident a joué comme une force centripète sur la population. Il a contenu tout le monde dans un même cercle fermé et stable. Aujourd’hui, c’est ce cercle qui se désagrège.
La modernisation du Japon a pris fin dans les années 70. Le grand objectif poursuivi depuis la fin du
XIXe siècle s’est alors évanoui, et l’attraction centripète sur la nation a cessé. Dans tous les domaines, les normes de la société, ses façons d’agir et même ses modes de communication ont été remis en cause. Jusque-là, les jeunes japonais étaient assurés d’une vie stable s’ils parvenaient à s’intégrer à n’importe quel secteur dominant de la société, en entrant par exemple dans une université très sélective, dans une grande entreprise ou dans la fonction publique.
Aujourd’hui, dans un pays pleinement conscient d’avoir rattrapé l’Occident, nous demandons à nos jeunes non plus le dévouement qui nous a si bien servi dans le passé, mais des qualifications précises et un savoir immédiatement utilisable. A mon avis, moins de 5% des jeunes ont vraiment capté ce message et cherchent activement un enseignement qui leur donnera la formation nécessaire. La hausse de ce pourcentage à 8% ou sa baisse à 3% fera ou détruira le Japon de demain.
Les très nombreux jeunes qui n’ont pas compris ce message perdent leur temps: ils sont esclaves de la consommation ou tombent sous la coupe de mouvements charismatiques à la mode. Le problème, c’est que la société ne leur a pas dit clairement que désormais, pour aspirer à une belle vie, il leur faut devenir spécialistes de quelque chose. D’innombrables élèves du primaire restent piégés dans un système épuisant d’examens, sans que personne ne les pousse à se demander vers quelle formation ils pourraient s’orienter, ou quelle est la meilleure façon de préparer leur avenir. Cela me paraît déloyal.
Mon fils a 19 ans. Il fait des études supérieures de pharmacologie et compte ensuite effectuer des recherches de pointe en toxicologie dans une université américaine ou européenne. Je lui ai appris depuis son plus jeune âge qu’à l’avenir, il sera difficile de vivre libre sans savoir professionnel de haut niveau. Combien de Japonais atteignent l’âge de 20 ans sans avoir reçu de tels conseils? Ne nous étonnons pas de les entendre si souvent dire qu’ils ne savent plus quoi faire.
Aujourd’hui, tant de Japonais ont perdu confiance en eux que les jeunes sont gagnés par cet état d’âme. C’est regrettable. Dans le même temps, beaucoup d’entre eux estiment que la communication «à la japonaise» (de façon détournée) n’est plus viable. C’est beaucoup moins regrettable.
Désormais, parmi les jeunes japonais, un petit nombre réussira et un grand nombre échouera. Que vont-ils devenir? Ils évincent cette question en se réfugiant dans l’illusion: les jeux vidéo, la musique, la mode, Hollywood, le sexe, la drogue, les sectes. Si nous ne faisons rien pour eux, ils finiront par chercher à se venger d’une société qui ne leur aura pas tenu un langage clair quand ils en avaient besoin. Au Japon, le chômage des jeunes a franchi la barre des 10%. Aucun adulte ici, hommes politiques compris, ne paraît s’en inquiéter.


1.Meiji est le nom de règne de Mitsuhito (1842-1912), empereur du Japon de 1867 à 1912. C’est pendant cette période que le pays s’est engagé dans un effort accéléré d’occidentalisation, d’industrialisation et d’expansion de ses relations extérieures.

photo

Au lycée agricole de Hanamaki, dans le nord de l’île Honshu, des curieuses surprennent une représentation théâtrale. La scène, et toutes les autres des photos suivantes, se déroule au cours de l’année 1998.



photo Un concert «hard-core» à Tokyo.





photo Confidences sur canapé dans les coulisses d’un concert rock à Tokyo.

photo

La jeune société de consommation dans un supermarché de Tateyama.

photo Pause au cours d’un match de football sur la plage d’Enoshima, une station balnéaire proche de Tokyo. Le football devient toujours plus populaire au Japon qui,
avec la Corée, organisera la Coupe du monde de 2002.



Un peu de crème? Voyage en train, entre Sapporo et Otaru.

photo

Le Courrier de l'UNESCO


L’enfant terrible de la littérature

Romancier, essayiste et cinéaste prolifique, Ryu Murakami est une grande figure de la nouvelle littérature japonaise apparue à la fin des années 70. Né en 1952 à Sasebo (Sud-Ouest du Japon, près de Nagasaki), il a grandi à l’ombre de la base de la marine américaine toute proche, qui domine la ville. Cette expérience, déterminante pour sa vision de l’Amérique et du Japon, constitue l’un des thèmes centraux de son œuvre. Un autre jeune romancier, Masahiko Shimada, l’a qualifié d’ «enfant terrible de la littérature japonaise». Il y a fait une entrée fracassante en 1976 avec Bleu presque transparent (Editions Robert Laffond, 1992), un best-seller semi-autobiographique sur la vie des jeunes immergés dans une culture «sexe, drogue et rock n’roll».
Parmi ses nombreux romans, souvent traduits en plusieurs langues (une dizaine le sont en français), citons aussi Les Bébés de la consigne automatique, paru en 1981 au Japon et en 1999 en France (Editions Philippe Picquier), qui raconte l’histoire de deux frères abandonnés par leur mère tout petits dans une gare. L’ambiguïté de sa fascination pour la culture populaire occidentale, et en particulier américaine, apparaît bien dans son roman intitulé 69, qui a pour cadre l’agitation étudiante de l’année 1969 au Japon, et dans son recueil d’essais Rêve américain (œuvres non traduites en français à ce jour).
Murakami a porté à l’écran certains de ses romans. En 1997, le magazine américain Time l’a cité parmi les 11 personnalités susceptibles de révolutionner le Japon.