Sud: des États inachevés et sans ressources

Les trois pôles du politique
Propos recueillis par René Lefort, directeur du Courrier de l’UNESCO.
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Manifestation contre le travail des enfants à Colombo (Sri Lanka), en 1997.






Les guerres sont bénéfiques à condition de ne pas les faire.

Francisco Umbral, écrivain et journaliste espagnol (1935-)





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Sud: des États inachevés et sans ressources

Les pays en développement sont encore confrontés au processus de création de l’Etat-nation et à l’élaboration de structures qui, en Occident, ont évolué et mûri pendant des siècles avant de produire des Etats modernes et des sociétés intégrées. Celles-ci ne sont devenues démocratiques, il faut le rappeler, qu’à la faveur de la révolution industrielle, et après elle.
Jusqu’à la fin des années 80, la construction de l’Etat-nation dans les pays du Sud a été gravement entravée, d’abord par la colonisation, puis par la guerre froide. Avant les indépendances, rien n’a été fait pour favoriser l’intégration de populations regroupées à l’intérieur de frontières artificiellement tracées. Au contraire, les puissances coloniales entretenaient la division pour perpétuer leur contrôle.
Ensuite, pendant les décennies de la confrontation Est-Ouest, les chefs d’Etat ne devaient leur pouvoir qu’à leur adhésion à tel ou tel bloc, et non à leur bonne gouvernance. Il faut donc souligner la responsabilité des grandes puissances, qui ont souvent soutenu de véritables dictateurs au détriment de certains «pères de l’indépendance» mieux intentionnés vis-à-vis de leur peuple.
Aujourd’hui, une troisième génération de dirigeants s’installe graduellement aux commandes des Etats du Sud, le plus souvent à l’issue de processus électoraux plus ou moins démocratiques. Mais au moment où ils sont sommés par leurs populations, parfois violemment, de démocratiser réellement et de développer leur pays, les moyens leur manquent plus que jamais. L’aide au développement a diminué de 20% depuis la fin de la guerre froide. Le service de la dette pèse encore plus sur les finances publiques. Les programmes d’ajustement structurel ont doublement grevé la légitimité des Etats, en démantelant des services publics et en creusant les inégalités sociales. La dégradation de l’environnement, comme l’appauvrissement des sols (six millions d’hectares perdus par an) et des forêts (10 millions d’hectares détruits par an), épuise des ressources vitales déjà trop rares. Autre facteur de déstabilisation, 60% des armes qui circulent dans le monde se déversent dans les pays en développement.
Comment, dans ces conditions, des Etats jeunes et fragiles pourraient-ils se consolider? Comment éviter que dans leur volonté de survie, les individus ne se tournent vers leur clan et leur ethnie pour se défendre, lorsque leur gouvernement est incapable de les sécuriser et de leur assurer un minimum de bien-être? C’est là l’origine des crises institutionnelles, des conflits intercommunautaires et des guerres civiles d’aujourd’hui. Il ne suffit pas d’encourager par de beaux discours la bonne gouvernance dans les pays pauvres et handicapés par de lourds héritages du passé. Il faut que ces pays aient accès au développement. Et c’est au Nord, qui a dans le passé construit sa prospérité en partie grâce à leurs espaces, à leur main-d’œuvre et à leurs ressources, de les y aider.

Mohamed Sahnoun, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique.

Selon le chercheur français Zaki Laïdi*, trois pôles inégaux structurent dorénavant le politique: l’Etat (en recul mais loin d’être mort), le marché et la société civile.

On parle beaucoup de l’affaiblissement du rôle de l’État dans la vie nationale et internationale. Qu’en est-il exactement?
Il y a à l’évidence, depuis maintenant une vingtaine d’années, un processus de déclin de la régulation étatique. Le déclin a commencé à se manifester dans le champ économique à partir de la crise pétrolière de 1973 dans les grands pays du Nord. Ils ont alors constaté que l’économie ne répondait plus mécaniquement aux relances venues d’en haut. C’est à partir de là que l’on a pu prendre la mesure de l’épuisement du modèle keynésien.
Cette nouvelle donne a cependant été accélérée dans les années 80 par trois phénomènes. Le premier est de nature idéologique. Il tient à l’arrivée au pouvoir en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis de gouvernements très anti-étatistes. Ils ont donc accentué le discrédit de l’Etat dans la régulation économique et sociale. Ensuite, au milieu des années 80, la dérégulation des marchés financiers et la libéralisation des mouvements de capitaux ont commencé. Ce fut là un tournant essentiel. Enfin, il faut évoquer la chute du Mur de Berlin, qui a dévalorisé idéologiquement les politiques d’inspiration socialiste à travers le monde.

Comment ces processus ont-ils été transmis du Nord vers le Sud ?
Essentiellement à travers les programmes d’ajustement structurels du FMI et de la Banque mondiale, à partir des années 80. Cette transmission a été plus ou moins réussie selon les pays. Mais la tendance a été très forte et ce jusqu’à la crise asiatique de 1997-98: on a pris alors la mesure d’une libéralisation trop rapide et mal maîtrisée des économies.

Y a-t-il un lien entre le recul de la régulation économique par l’Etat et la montée en puissance des sociétés civiles ?
Oui et non. La relation n’est pas mécanique. Dans la plupart des pays du Sud et de l’Est, où les privatisations économiques ont eu lieu, on constate généralement que ce sont d’anciennes élites reconverties qui ont réussi à capter les ressources offertes par la privatisation. C’est pourquoi, d’ailleurs, on parle plus de privatisation de l’Etat que de privatisation de l’économie. Il faut donc éviter d’être angélique ou trop mécaniste.
En même temps, il est clair que la perte de confiance en l’Etat, le recul de ses fonctions redistributrices, l’accroissement de ses échecs, ont incité les acteurs sociaux à se mobiliser, à perdre leurs inhibitions par rapport à l’Etat. En matière de droits de l’homme ou d’environnement, les ONG, par exemple, ont été à l’origine de dynamiques nouvelles que les Etats ont été obligés de récupérer.
Il y a aujourd’hui des fragments de conscience publique mondiale qui ont leur mot à dire. On remarquera qu’il n’est désormais plus possible de tenir une conférence mondiale sur n’importe quel thème sans y associer les ONG. Celles-ci sont un gage de la démocratisation des rapports mondiaux.

Pourquoi?
Parce qu’elles facilitent et favorisent la pluralisation du monde. Les Etats ont perdu à la fois le monopole de la violence et celui de la parole. Nous assistons de manière drastique et baroque à une structuration ternaire du pouvoir: Etat - marché - société civile. Mais attention! Il faut là aussi éviter schématisme et idéalisme. Entre ces acteurs, il n’y a pas nécessairement opposition ou contradiction. Croire que les «sociétés civiles» sont en train de prendre le pouvoir est une vue de l’esprit. La réalité est bien plus complexe. Il y a désormais une interaction plus forte, plus complexe, entre les trois pôles de pouvoir dont je viens de parler. Et les rapports de force entre ces trois acteurs ne sont pas très égaux. Il faut enfin ne pas oublier que les Etats peuvent être tentés d’externaliser leurs fonctions et donc de faire prendre en charge par les associations ou le secteur privé des responsabilités qu’ils exerçaient auparavant. On s’expose à ne pas comprendre grand-chose à ce qui se passe si l’on raisonne sur la base d’un jeu à somme nulle.

Comment voyez-vous dans l’avenir la place de la société civile ?
Comme je vous le disais, je pense que l’on va de plus en plus vers une structuration ternaire du politique, associant Etat, acteurs économiques privés et acteurs sociaux. Mais je ne crois pas que le recul de l’Etat consacre la fin du politique. Elle serait d’ailleurs le signe d’une formidable régression qui nous ferait venir à la hantise du philosophe anglais Thomas Hobbes, celle de «la guerre de tous contre tous». Le véritable enjeu est donc d’élargir les frontières du politique, de penser le politique par-delà l’Etat. Après tout, le politique, c’est l’ensemble des affaires de la cité. On constate d’ailleurs que ce que l’on appelle «la crise du politique» n’a pas la même acuité d’une société à l’autre. Elle apparaît toujours plus forte dans les pays où, entre l’Etat et la société, les médiations culturelles, syndicales, sont faibles. De sorte que quand l’Etat s’affaiblit, la société a le sentiment de s’affaiblir elle aussi.
Je voudrais insister sur un point: l’Etat n’est pas mort, loin de là. Même dans les pays développés, on constate que les dépenses publiques en pourcentage du PNB ont augmenté dans tous les pays, sans exception. Parce que les responsabilités régaliennes de l’Etat restent fortes, très fortes en matière de sécurité sociale, de retraites ou de remboursement de la dette. Il y a par ailleurs des demandes d’Etat croissantes dans un certain nombre de domaines, dont celui de l’éducation. Ce qui est mort, ce n’est donc pas l’Etat, mais un certain Etat, qui fabriquait par exemple des réfrigérateurs. Même les sociétés civiles ont besoin pour s’épanouir d’Etats organisés, fondés sur des règles de droit et capables de traduire au plan international un certain nombre de revendications ou de préoccupations. La tentative d’ouverture du cycle de l’Organisation mondiale du commerce montre bien l’imbrication étroite entre acteurs politiques étatiques, acteurs économiques et acteurs sociaux.

Quelle place accorder aux nouvelles technologies de l’information dans l’émergence de la société civile mondiale ?
Elle est considérable, à condition naturellement de ne pas succomber, là encore, à des interprétations mécanistes. Il est tout à fait évident que l’Internet joue, en matière d’environnement, de droit de l’homme ou de commerce, un rôle décisif dans la mobilisation des acteurs. La vitesse avec laquelle les informations s’échangent renforce considérablement la construction de plates-formes. La mobilisation des acteurs sociaux est indiscutablement plus rapide que celle des Etats. Mais, là encore, il n’y a pas opposition entre les deux acteurs. On peut penser que la mobilisation sociale des Européens contre les organismes génétiquement modifiés est un atout entre les mains de la Commission de Bruxelles face aux Etats-Unis, par exemple.


* Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI, Paris). Dernier ouvrage paru: Malaise dans la mondialisation, 1998, Éditions Textuel, Paris.

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Cinq grands ennemis de la paix nous habitent: l’avarice, l’ambition, l’envie, la colère et l’orgueil. S’ils étaient bannis, nous jouirions d’une paix perpétuelle.

Francesco Pétrarque, poète et humaniste italien (1304-1374)