Colombie: des vidéos contre le désespoir
Carlos Mauricio Vega, journaliste à Bogota.
photo
Plus d’un million et demi de personnes vivent sur les collines de Ciudad Bolivar.








Pour la majorité des hommes, la guerre est la fin de la solitude. Pour moi, elle est la solitude infinie.

Albert Camus, écrivain français (1913-1960)


Au cœur de la misère et de la violence de Ciudad Bolivar en banlieue de Bogota, les vidéos que réalise Victor Manuel tentent de détourner les jeunes des armes et de la drogue.

«Pour un jeune de Ciudad Bolivar comme moi, l’avenir passe par les armes. Il faut d’abord résister aux bandes de voyous. Puis, il y a l’armée pendant un an, en espérant ne pas être envoyé dans une zone de combat. Ensuite, si on veut fonder une famille, on peut se reconvertir en vigile. Ou se consacrer aux attaques à main armée, soit pour la guérilla, soit pour les narcos.» Le témoignage de ce jeune homme de 20 ans, Víctor Manuel, pourrait être celui de milliers d’autres qui vivent sans espoir de s’en sortir dans les collines poussiéreuses de Ciudad Bolivar, la banlieue populaire de Bogota, la capitale. Ces 40 dernières années, plus d’un million et demi de personnes s’y sont installées. Elle représentent 20% de la population du grand Bogota.
Victor Manuel s’est cependant détourné des armes. Il ne veut être ni vigile, ni soldat, ni trafiquant et encore moins gangster. Il ne veut pas non plus tomber dans la drogue. «Se droguer est une faiblesse, dit-il. Devenir “accro” ou braquer les gens, c’est ne pas avoir su relever le défi de la vie.» Il veut, lui, réaliser des films vidéos. Son nouveau foyer est l’ «Ecole des chefs ados» de Ciudad Bolivar. Un nom bien pompeux pour une association créée spontanément par des jeunes sans le sou, pour d’autres jeunes aussi pauvres qu’eux, dans les sous-sols d’un immeuble de quatre étages. Victor Manuel et ses camarades paient difficilement l’équivalent de 100 dollars par mois pour louer ce local. Avec l’aide de la fondation d’un industriel colombien et de quelques universités privées, ils produisent des films tournés en vidéo sur la vie des jeunes des faubourgs et ils tentent d’installer une radio locale.
A leurs yeux, le destin tout tracé des voyous en herbe ne pourra changer que par les vertus de la communication. Ces gamins en bandes organisées qui déambulent dans les rues font du rap dans les maisons ou les immeubles abandonnés qu’il squattent, et parfois y préparent de mauvais coups.
Les scénarios s’élaborent collectivement. Ils reflètent la réalité de Ciudad Bolívar. La première vidéo de Victor Manuel, Tenter le Diable, raconte l’histoire d’une famille que des rumeurs de massacres ont chassé de la campagne. Pour ses enfants, la rumeur propagée dans leur voisinage est la seule violence qu’ils aient connue. En arrivant à Ciudad Bolivar, ils découvrent la tentation quotidienne de la délinquance et de la drogue. La violence leur devient familière.

Ils se volaient eux-mêmes
Alors que les «chefs ados» tournaient leur deuxième vidéo, une bande du quartier leur a volé tout le matériel péniblement acquis. Pour le récupérer de force, ils ont bien failli recourir à leurs méthodes violentes d’antan. Ce ne fut pas nécessaire: les habitants du quartier ont protesté, et la bande a dû tout rendre. «Ils n’ont pas réalisé qu’en fait, ils se volaient eux-mêmes», conclut Victor Manuel.
L’objectif de l’association est justement de changer le comportement des délinquants. Les tournages, auxquels participent une cinquantaine de jeunes, instaurent des espaces de dialogue avec les gamins des rues. Les films sont ensuite projetés dans des églises, des écoles, des centres communautaires ou lors de fêtes communales. Ils utilisent les codes et les valeurs des jeunes visés. Mais il n’est pas facile de les détourner de la violence lorsque leurs références culturelles ressassent le désespoir. «Vivre vite et intensément, mourir jeune et sans espoir»: tel est le message commun de la musique rock, du rap et du Heavy Metal. Difficile de s’imposer, constate Victor Manuel, «quand une agression rapporte facilement entre 50 000 et 100 000 pesos», soit 25 à 50 dollars.
L’Ecole n’offre aucune garantie d’emploi, mais les cours qu’elle dispense sur un an procurent aux jeunes une expérience de gestion communautaire. Elle leur permettra d’aller renforcer les petites organisations ou les associations qui fleurissent par centaines à Ciudad Bolivar. Ces structures constituent l’unique moyen d’affronter collectivement la pauvreté et le désœuvrement.
Une quarantaine de jeunes sont déjà passés par cette «université populaire», dont Victor Manuel, devenu «professeur es non-violence».

topLe Courrier de l'UNESCO