Des briques magiques

Brésil: le chantier de la citoyenneté

Maia Menezes, journaliste au quotidien O Dia, Rio de Janeiro (Brésil).
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Le procédé de fabrication de ces briques permet de diviser par deux le coût de la construction.








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Anciens habitants des favelas, les élèves de Francisco Casanova ont construit 18 maisons de ce type pour eux-mêmes et leur famille. Une dizaine d’autres sont en chantier.






Un jour, où le temps sera moche,
Un rayon de soleil traversera les nuages gris.
Ce jour-là, le monde saura ce qu’est la paix.
Ce jour-là, tous les habitants de notre planète
Feront une ronde qui traversera même les océans.
Cette ronde sera si grande qu’elle réjouira tous les hommes vivants,
Qu’ils soient noirs, jaunes ou blancs, grands ou petits,
D’Asie, d’Afrique ou d’Amérique.
Les hommes seront pour toujours ce qu’est la paix.
Mais si cela était la réalité…

Poème envoyé au Courrier de l’UNESCO par Matthieu Pras, 10 ans, Lyon (France)





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Des briques magiques

La recette est simple: de la terre, du ciment et de l’eau. Le «truc» pour produire des briques résistantes, écologiques, et cinq fois moins chères que celles vendues dans le commerce, est ailleurs. Leur forme a été étudiée pour s’emboîter les unes dans les autres. Du coup, le mortier devient inutile et l’économie réalisée approche les 50%. Pressées mécaniquement, les briques sèchent en cinq à sept jours. Le procédé protège l’environnement: pour 1 000 briques fabriquées, ce sont 12 arbres de taille moyenne qui sont épargnés puisque le procédé est sans cuisson.
Le principal avantage reste néanmoins le faible coût de production: 1 000 briques de 20x10x5 cm coûtent six fois moins cher que chez les fournisseurs de matériaux de construction. On peut même économiser le coût du transport puisque le terrain à bâtir sert aussi de matériau de base pour fabriquer les briques.







«Si le projet fonctionne aujourd’hui, c’est uniquement parce que les participants peuvent construire leur propre maison»

En apprenant aux habitants des favelas à construire leur propre maison avec d’astucieuses briques, un ingénieur brésilien leur ouvre les portes de l’autonomie citoyenne.

Tout ce qu’il touche, Francisco Casanova le transforme en... maisons. Grâce a un procédé qu’il a développé, cet ingénieur brésilien, professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (U
FRJ), a permis à des familles entières, autrefois logées dans des taudis, de vivre dans de coquettes maisons en dur. A lui seul, il a quelque 700 élèves d’origine modeste, dont 80% vivent dans des favelas. Il leur apprend à fabriquer des briques de son cru, qui divisent par deux les coûts de construction. L’élève construit ensuite sa propre maison, avant d’obtenir un emploi dans l’une des cinq coopératives créées par Francisco Casanova, et chargées de fabriquer ou de commercialiser les fameuses briques.
A 45 ans, ce professeur de troisième cycle en ingénierie civile est un combattant solitaire: son projet ne reçoit aucune aide du gouvernement ou d’une quelconque grande entreprise. «Les politiciens n’aiment pas que la population s’organise toute seule, ils craignent qu’elle échappe à leur contrôle», commente-t-il. Son engagement personnel dépasse les briques. Dans l’amphithéâtre de Francisco Casanova, on apprend aussi les principes de base de la citoyenneté. «Mes motivations ne sont ni religieuses, ni politiques, ni financières, précise-t-il. Mon seul désir est de donner aux autres les moyens de se sentir fiers d’eux-mêmes. Autrement dit, j’apprends aux gens à pêcher en leur offrant la canne. Leur donner le poisson ne servirait pas à grand-chose.»

Le premier lotissement autonome
La pêche a été plutôt bonne depuis trois ans que son projet fonctionne: 18 maisons ont été bâties par des élèves qui y vivent, et 10 autres sont en chantier. Autre victoire: le premier lotissement autonome du Brésil devrait bientôt s’élever dans le quartier de Duque de Caixas, un des endroits les plus pauvres des alentours de Rio de Janeiro. Quelque 15 000 briques sont déjà fabriquées pour y construire une dizaine de maisons.
Reste à acheter le terrain, grâce aux fonds de la Fondation d’aide au développement de Rio de Janeiro (F
APERJ), seule institution publique à soutenir le projet. Francisco Casanova doit prochainement signer des accords avec d’autres départements de son université, afin de doter le lotissement de l’énergie solaire et de son propre système d’épuration d’eau. Un projet de cultures biologiques est aussi en cours. Les maisons sont destinées à des élèves de Casanova qui vivent tous dans la favela Rato Molhado (le rat mouillé), un bidonville où l’on survit, dans une atmosphère pestilentielle, entre les mares contaminées et la violence du trafic de drogue.
Le parcours de Francisco Casanova a été semé d’embûches. L’entrée de cette favela lui a été parfois interdite, sur ordre des trafiquants de drogues: ils se méfient des actions sociales extérieures, perçues comme des menaces à leur pouvoir. Les entreprises du bâtiment n’apprécient pas non plus ses initiatives. En apprenant aux habitants à construire pour moins cher, il leur enlève des clients. «Les promoteurs tentent aussi de s’opposer à tout projet qui réduira le coût de la construction», souligne Francisco Casanova. Mais il ne se laisse pas intimider par les menaces qu’il a reçues.
Dans sa croisade solitaire, la gratitude de son corps d’origine, l’université publique et gratuite, le motive. A ses yeux, la société lui a fait une sorte de cadeau en lui permettant d’étudier. «C’est vraiment le moins si, à mon tour, je peux rendre à la société ce qu’elle m’a donné», dit-il. Ce qui ne l’empêche pas de critiquer les projets scientifiques qui se contentent de développer les découvertes des pays riches. «99% du travail universitaire est au service de ceux qui peuvent payer», déplore-t-il. De fait, l’université participe aujourd’hui à plusieurs projets de grandes entreprises comme le groupe pétrolier national Petrobras ou le métro de Rio de Janeiro, en menant des recherches sur le calcul ultra-rapide ou sur des ciments à haute résistance. Francisco Casanova regrette en outre que «l’enseignement supérieur soit réservé à une minorité».
Pour rompre avec cet élitisme, il a invité 15 élèves de son cours de techniques de construction dans son université en 1996. Leur présence au restau-U a choqué les étudiants, dont certains se sont permis quelques ricanements. «J’ai emmené avec moi ces élèves des favelas sans en avertir la direction, se souvient Francisco Casanova. Je savais que si j’avais demandé la permission, elle m’aurait été refusée.» Il a fini par obtenir leur admission à l’université. «Aujourd’hui plus personne n’ose me critiquer», constate-il avec satisfaction.
A 60 ans, Dulcinéia da Rocha est l’élève la plus appliquée du professeur. Après avoir appris, elle a décidé d’enseigner à son tour, devenant une sorte d’assistante pour Francisco Casanova. Elle a récemment réalisé son vœu le plus cher en l’accompagnant à Paris, pour y présenter leur projet devant le forum international sur l’action solidaire pour le développement social, organisé par l’U
NESCO.
Dulcinéia habite à Rato Molhado et sera bientôt l’une des heureuses propriétaires d’une des premières maisons construites à Duque de Caixas. Pour l’emmener à Paris, le professeur a non seulement dû payer 400 reals (1 700 F) de ses deniers mais il a aussi dû lui offrir un dentier: pas question, pour Dulcinéia, de voyager sans ce passage obligé chez le dentiste. Elle lui a rendu le tout au centuple en devenant la preuve vivante que la force de reconstruire vient souvent des femmes. «Certains hommes semblent ne pas avoir envie de vivre. Mais les femmes ne se ménagent jamais pour changer de vie», renchérit Francisco Casanova.
Pour lui, tout a en fait commencé en 1973 lorsque, étudiant, il a découvert les techniques de pavement des routes: «Un jour, je me suis demandé pourquoi on n’appliquait pas ces procédés à la fabrication de briques. Si l’on parvenait à baisser le coût de revient des routes, pourquoi pas celui des maisons?» Plus tard, un élève de Casanova reçut une lettre de quelqu’un qui venait d’acheter une presse à brique et ne savait pas s’en servir.
Le professeur mit la main à la pâte et écrivit un article racontant cette expérience dans un magazine à grand tirage. Des lecteurs l’ont alors contacté parce qu’ils voulaient apprendre à construire leur propre maison. Les offres d’investissements affluèrent mais peu se concrétisèrent. Le programme Comunidade Solidária, dirigé par Ruth Cardoso, la femme du président brésilien, offrit 33 000 reals au projet. Mais ce qui était une aide finit par devenir une aumône: les élèves recevaient 50 reals pour assister au cours mais lorsque la subvention s’épuisa, ils disparurent. Francisco estime que «si le projet fonctionne aujourd’hui, c’est uniquement parce que les participants peuvent construire leur propre maison».
Ils ont essayé de s’adresser à des entrepreneurs mais «le marché n’a pas bien accueilli le procédé», commente le professeur, peut-être parce qu’il n’est pas conçu pour dégager des bénéfices et parce qu’il n’est pas facilement brevetable, au regard de la réglementation du ministère de l’Industrie et du Commerce brésilien. Le procédé ne bouleverse en effet ni la formule, ni les techniques de fabrication, il modifie simplement le dosage des matériaux entrant dans la composition des briques. Et Francisco Casanova de s’esclaffer: «C’est comme si on voulait breveter la recette du pain au chocolat!».

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