Le Mali

Le désarmement en douceur

Le modèle malien en question
Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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De moins en moins de Touaregs conservent leur mode de vie nomade, comme ici, entre Tombouctou et Arouane.






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C’était le 27 mars 1996: 3 000 armes allaient être brûlées au cours de la cérémonie de la «flamme de la paix».







Le sang ne doit plus couler. Les mères ne toléreront plus de voir de leurs propres yeux, sur leur écran de télévision, couler le sang de leur fils. La société civile ne se contentera plus d’une paix diplomatique. La culture de la paix est un dialogue économique et intellectuel
entre les peuples. Le prix de la guerre est épouvantable. La paix peut porter des fruits. Il vaut mieux choisir les fruits que les larmes.

Shimon Peres, prix Nobel de la paix 1994, homme politique israélien (1923-)





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Le Mali

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Le Mali

Population: 16,6 millions d’habitants
Principales langues: Français, Bambara, Senufo, Sarakole, Dogon, Fulbe, Tamachaq (Touareg), Arabe.
Superficie: 1.240.000 km
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PNB/hab: 250 dollars
Analphabétisme: 65%


Source: Banque mondiale, 1999



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Le désarmement en douceur

«Les armes? C’est la chose la plus facile à trouver dans le Nord»: tout le monde le sait. Après la fin de la rébellion, les populations les ont rarement rendues. Et s’en procurer de nouvelles est un jeu d’enfant.
Le Mali est enclavé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, où les conflits ont été et sont toujours nombreux (Libéria, Sierra Leone, Algérie, etc.). Les marchands d’armes occidentaux, chinois et des pays ex-communistes y déversent leurs surplus, souligne Robin-Edward Poulton, un chercheur à l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement, qui a vécu 15 ans au Mali. Les filières ne manquent pas. «On vient de me signaler deux nouvelles livraisons en Sierra Leone, l’une par des Chinois, l’autre par des Anglais», confiait-il, par exemple, en novembre 1999. De là, les armes arrivent au Mali par la Guinée. «Elles descendent le Niger dans des sacs étanches, sous des bateaux. On ne peut pas regarder sous toutes les pirogues. Et les douaniers sont faciles à soudoyer.» R.-E. Poulton rappelle aussi que «les services secrets occidentaux soupçonnent plusieurs chefs d’Etat de la région d’être impliqués dans le trafic d’armes».
Ces réalités n’ont pas empêché le président Konaré de lancer l’idée d’un moratoire sur l’importation, l’exportation et la fabrication des armes légères en Afrique de l’Ouest, signé le 31 octobre 1998. Cette initiative est soutenue par les Nations unies qui, en mars 1999, ont mis en place le Programme de coopération et d’assistance à la sécurité et au développement (P
CASED). Une campagne de désarmement «en douceur» des populations se prépare actuellement. «Nous voulons que la population s’y implique, explique Mahamadou Diagouraga, le commissaire au Nord. Certains villageois voudraient échanger leurs armes contre de l’argent, ce que nous refusons. En revanche, nous leur proposons une école, un forage ou un marché de bétail. Le PCASED peut nous aider à financer ces projets.»

Au Mali, le président Konaré s’est engagé en faveur d’une culture de la paix. Mais l’insécurité grandit depuis quelques années et le climat politique se détériore.

Aux confins du Sahara, une petite place somnole sous le beau ciel de Tombouctou. Des ânes et quelques chameaux flânent autour d’un grand carré de béton, situé au centre de l’esplanade. C’est ici que le 27 mars 1996, la ville en liesse s’était pressée pour voir danser la «flamme de la paix»: 3 000 armes avaient été brûlées en place publique, marquant avec éclat la fin de la «rébellion du Nord».
Durant les six précédentes années, une véritable guerre avait opposé l’armée malienne, puis les groupes «d’autodéfense» des Noirs sédentaires Ganda Koy, aux rebelles touaregs et arabes. Le conflit avait semé la mort au sein des populations civiles et provoqué l’exode de quelque 200 000 nomades (environ 20% de la population du Nord).
En optant pour le dialogue et en s’appuyant sur des rencontres intercommunautaires pour mettre fin au conflit, le Mali du président Alpha Omar Konaré s’est forgé une solide réputation de champion de la culture de la paix dans la communauté internationale. Celle-ci lui apporte un large soutien technique et financier (l’aide au développement représente 20% du budget du pays) et le montre en exemple: malgré les récentes évolutions préoccupantes, les Nations unies désignent le Mali comme un îlot de tranquillité, perdu dans un océan de guerres et de régimes autocratiques. Lieu symbolique, Tombouctou a reçu le dernier prix U
NESCO Villes pour la paix.
Sous l’impulsion du président Konaré, les autorités maliennes recourent toujours à la «méthode douce» pour lutter contre la violence «résiduelle» et les nouveaux conflits locaux. Aux cours des dernières années, et plus encore en 1999, des affrontements sanglants ont embrasé plusieurs communautés du Nord et du Sahel occidental — l’autre région «difficile» du pays, aux frontières de la Mauritanie et du Sénégal.

«Nous vivons dans des sociétés diversifiées, hiérarchisées et très conflictuelles, où la cohabitation n’est possible que si tout
le monde fait des concessions»


«La négociation et le consensus sont au centre de la culture sahélienne, dont le Mali est un peu l’épicentre, explique l’historien Doulaye Konaté, qui vient d’achever une étude sur la perception malienne de la culture de la paix. Nous vivons dans des sociétés diversifiées, hiérarchisées et très conflictuelles, où la cohabitation n’est possible que si tout le monde fait des concessions.» Le mariage est utilisé pour renforcer les liens interclaniques et intercommunautaires. Un vaste réseau d’alliances est aussi né de pactes sacrés scellés entre les ancêtres: la sanankouya (ou «parenté à plaisanterie») associe des grandes familles (les Diarra et les Traoré par exemple), des catégories socioprofessionnelles (les pasteurs peuls et les forgerons) ou des ethnies entre elles (comme les Dogons et les Sonrhaïs). Les sanankoun se doivent secours mutuel et ont l’obligation d’intercéder dans les conflits qui opposent leurs alliés à des tierces parties.
Certains acteurs sociaux sont spécialisés dans le rôle de pacificateurs: les griots et les forgerons, dans les milieux mandingues et bambaras, les chefs de villages ou de fractions et les conseils de sages (ulémas, notables), dans les cultures arabo-berbères. «Heureusement, cette tradition fonctionne toujours, affirme Mahamadou Diagouraga, le commissaire au Nord. Les chefs coutumiers, les religieux, les notables sont encore écoutés, même si les jeunes sont difficiles à raisonner.» Lorsque des incidents surviennent, les autorités réunissent ces acteurs pendant plusieurs jours, avec l’aide des Nations unies (notamment du P
NUD), et de nombreuses ONG nationales et internationales: «Les gens arrivent énervés, puis, en parlant, en évoquant leurs liens et leur passé commun, ils finissent en général par se réconcilier», témoigne Firoun Maïga, un ex-combattant Ganda Koy.
Depuis sept ans, l’Etat mise sur ce substrat culturel pour tenter de maintenir la concorde. Au-delà, le président Konaré dit vouloir instaurer un modèle de société démocratique fondé sur les traditions maliennes de recherche du consensus. Tel qu’il l’a maintes fois énoncé, le projet de cet universitaire, fils d’instituteur, aux manières simples et à la réputation d’intégrité, semble l’un des plus prometteurs d’Afrique: épanouissement des libertés, reconquête de l’identité et de la mémoire nationales, respect de la différence et démocratisation à la base.
Son premier chantier fut de mettre fin à la guerre et à l’exclusion du Nord. Cette région, qui couvre près des trois quarts du territoire, est un vieux foyer de révolte. Marginalisée pendant des décennies, elle a longtemps connu l’administration militaire, l’arbitraire et l’extrême pauvreté. Les grandes sécheresses des années 70 et 80 ont achevé de la déstabiliser. Jusqu’à l’explosion de 1990.
Après la «paix de Tombouctou», le gouvernement s’est attelé à réinsérer quelque 12 000 ex-rebelles, rappelle le commissaire au Nord, M. Diagouraga. Environ 2 400 ex-combattants ont intégré l’armée et l’administration. Dans le cadre de programmes de réinsertion, 9 530 autres ont reçu une prime de démobilisation et un pécule de 300 000 F CFA
1, parfois complété par des micro-crédits, pour lancer une petite affaire. Les désertions de l’armée et les abandons de postes administratifs n’ont concerné que 10% des «réintégrés» tandis que le taux de réinsertion dans l’économie privée est estimé à 70%. «Aujourd’hui, il y a des Touaregs jusque dans la garde rapprochée du chef de l’Etat», indique le ministre des Forces armées et des Anciens combattants, Mohamed Salia Sokona.
Convaincu qu’il n’y a pas de paix durable sans réduction de la pauvreté, l’Etat investit en parallèle dans la «mise à niveau» de la région. «Nous avons construit des écoles et des centres de santé, creusé des puits, aménagé des mares et des rizières, explique M. Diagouraga. L’Etat a fait davantage en huit ans que pendant les 30 années précédentes.» Presque tous les Touaregs sont semi-sédentarisés, ajoute Houloulou ag Mohamed, qui travaille à leur insertion. Ils vivent dans de grands campements, où ils disposent souvent d’une école communautaire et parfois d’un centre de santé. Chaque famille a quelques chèvres, les enfants sont en meilleure santé et vont à l’école. Les mythiques seigneurs du désert, bien que mal dans leur nouvelle peau, se résignent à travailler.
Pour compléter le dispositif et inciter les populations à prendre en charge la gestion de leur quotidien, dans l’un des Etats les plus pauvres du monde, le régime de Konaré a opté pour la création de 682 communes décentralisées, créées en plus des 19 qui existaient déjà. Cette réforme «est la réponse politique à la rébellion, explique Ibrahim ag Youssouf, consultant du P
NUD. On n’avait pas le choix. Quand on gère tout depuis Bamako, on connaît le résultat. Les fonctionnaires détachés dans les provinces sont absents ou ne sont là que pour sévir.»
Pourtant, la «culture de la paix» tant célébrée dans les discours présidentiels et onusiens semble bien fragile. La méfiance entre les communautés persiste. «Tant que le pipeline d’argent reste ouvert, ça va. Mais s’il devait se refermer, les armes cracheraient de nouveau», prévient un ex-combattant. De plus, le rythme des réalisations est trop lent et le processus démocratique a connu de graves dérapages.
«Sur le papier, il y a plus de 200 millions de dollars qui attendent d’être décaissés pour la région du Nord depuis 1995, soulignent tous les spécialistes, qui déplorent la lenteur des procédures, la corruption galopante et la «lourdeur bureaucratique» des bailleurs de fonds. «On peut construire des écoles, ajoute Ibrahim ag Youssouf, mais pour recruter un enseignant, il faut l’autorisation de la Banque mondiale car le Mali est sous ajustement structurel. Qui va le payer? Les communes n’en ont pas les moyens et l’Etat a juste assez d’argent pour rémunérer les fonctionnaires existants.»
Las d’attendre les dividendes de la paix, certains jeunes désœuvrés choisissent l’exil ou l’argent facile. Ils rejoignent les réseaux de bandits et de contrebandiers qui sillonnent le pays. L’insécurité grandit et un important trafic de cigarettes américaines se développe. Un paquet de Marlboro acheté 250 F CFA au Burkina Faso est revendu 650 F CFA au Mali, et 850 en Algérie.
Face à ces dérives et compte tenu de l’immensité du territoire, l’Etat n’a pas les moyens de mettre en place un dispositif sécuritaire efficace. Sous la pression de la population, il doit se résoudre à recréer des postes militaires «temporaires». «Lorsque l’Etat était fort, il nous écrasait, maintenant qu’il est faible, nous périssons», résume un habitant de Tombouctou.
«La voie de la démocratie est difficile», souligne le général Amadou Toumani Touré, le tombeur de la dictature de Moussa Traore en 1991. La décentralisation a suscité des élections communales (juin 1999), qui bouleversent l’équilibre des pouvoirs locaux. Elle a impliqué de nouveaux découpages territoriaux, qui réveillent les conflits fonciers. «Le Nord vit une véritable révolution sociale, résume M. Diagouraga. La décentralisation fait partie de ces œuvres de l’homme qui dérangent les habitudes, les avantages acquis, les systèmes. Les conflits sont souvent réglés sous l’arbre à palabre, parfois au tribunal mais peuvent aussi dégénérer en explosions de violence.»
Des affrontements se sont déjà produits. Dans la deuxième moitié de l’année 1999, les plus graves ont opposé «Arabes» et «Kountas» (chefs spirituels musulmans, également arabes). Bilan: une quarantaine de morts. Les Kountas minoritaires, qui ont perdu les élections, n’admettent pas qu’une zone qu’ils dominent depuis des siècles leur échappe. Quant aux Arabes, ils se sont récemment enrichis grâce à l’argent des cigarettes, qui leur a permis d’acheter des armes, une denrée des plus courantes (voir encadré). Ce vieil antagonisme se double d’un conflit politique «moderne»: tandis que les Kountas se présentaient sur les listes du parti au pouvoir (Adema), les Arabes arboraient les couleurs de l’opposition.
Or, le dialogue politique est totalement rompu depuis les élections «manquées» de 1997. Marquées par de nombreuses irrégularités, selon les organisations de défense des droits de l’homme, elles avaient été boycottées par l’opposition pour accoucher d’une assemblée quasi monocolore. «Nous ne reconnaissons pas les institutions actuelles», assènent Choguel Maïga et Mountaga Tall, les deux principaux leaders de l’opposition, qui mettent en cause la neutralité de l’Etat dans le règlement des crises locales.
Ce contexte n’est pas fait pour résorber le déficit de légitimité de l’Etat, hérité de la colonisation et de 23 ans de dictature, ni pour renforcer la crédibilité des instances d’arbitrage modernes, comme la justice, réputée manquer de moyens et d’indépendance. Et personne ne sait combien de temps la tradition pourra encore contenir les vieilles haines qui couvent sous les sables.


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topLe Courrier de l'UNESCO

Comment peut-on parler de culture de la paix, quand cette paix est fondée sur l’existence d’armes de destruction massive?
Comment pourrions-nous persuader la jeune génération qu’elle doit rejeter la culture de la violence, quand elle sait que la paix repose sur l’équilibre de la terreur?
Si nous voulons vraiment développer la culture de la paix lors du prochain millénaire, nous devons nous débarrasser des armes nucléaires.

Joseph Rotblat, prix Nobel de la paix 1995, physicien britannique (1908-)