
Cet incident a fait le tour du
monde: des paysans indiens ont symboliquement brûlé, en décembre
1998, des plants de coton qui avaient été génétiquement
modifiés grâce à un procédé fourni par la multinationale
américaine Monsanto.
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La paix n’est pas seulement
l’absence de guerre, comme la non-violence n’est pas seulement l’absence de violence.
La non-violence et la paix reposent largement sur la pratique d’une compassion active.
La violence et la non-violence
ne peuvent pas être distinguées de l’extérieur: la véritable
preuve de la compassion est notre motivation et la façon dont nous nous conduisons
dans la vie quotidienne, et non principalement ce que nous disons ou faisons physiquement.
Le
Dalaï Lama, prix Nobel de la paix 1989, chef religieux (1935-)
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La menace que de puissants intérêts économiques occidentaux feraient
peser sur la paysannerie et la sécurité alimentaire est le thème
de beaucoup d’articles, qui ne sont pas tous pertinents |
Un mouvement
paysan indien est devenu l’un des acteurs de la lutte internationale contre les cultures
transgéniques. Il se réclame de Ghandi, ce que ses adversaires contestent.
En décembre 1998, des paysans de deux Etats du sud de l’Union indienne,
l’Andhra Pradesh et le Karnataka, ont brûlé des plants de coton qui
avaient été génétiquement modifiés grâce
à un procédé fourni par la multinationale américaine
Monsanto. Au niveau international, cet acte a été considéré
comme symbolique de l’opposition des pays du Sud aux OGM (organismes génétiquement
modifiés). La destruction de ces plants, sur des parcelles où l’on
testait leur résistance aux insectes, a été particulièrement
applaudie par la Fondation internationale pour le développement rural (RAFI,
Rural Advancement Foundation International), très engagée dans la contestation
contre les OGM et inventeur de l’expression «technologie Terminator1».
Ces paysans appartenaient au mouvement Karnataka Rajya Raitha Sangh (KRRS), pour
lequel la diffusion des semences transgéniques est une «une nouvelle
agression impérialiste» contre le Tiers-Monde. Il revendique aujourd’hui
10 millions de membres sur les 60 millions d’habitants du Karnataka. Ce n’était
pas la première fois que le KRRS passait à l’action contre une multinationale.
En 1992, ses membres avaient, par exemple, occupé et mis à sac les
bureaux du géant américain Cargill à Bangalore et à Bellary.
Le KRRS est né en 1980. Au début, explique son président-fondateur,
M.D. Nanjundaswamy, «ses revendications portaient sur les dettes, les prix
agricoles et les discriminations fiscales, mais, en moins d’un an, le mouvement avait
élaboré une stratégie globale pour faire face aux problèmes
que posaient les technologies de la Révolution verte».
D.S. Kalmat, agriculteur à Sindhanoor, le village du district de Raichur (Karnataka)
où, sur une minuscule parcelle de 0,1 hectare, était planté
le coton génétiquement modifié de Monsanto, retrace ainsi les
événements qui ont mené à la destruction des plants:
«Nous avions lu beaucoup d’articles critiques sur les OGM. En décembre
1998, le professeur Nanjundaswamy m’a demandé par téléphone
d’essayer de trouver où avait lieu l’essai. Nous avons découvert que
les semences avaient été fournies par une entreprise indienne. Le ministère
de l’Agriculture n’avait pas été informé, et le cultivateur
lui-même n’avait pas la moindre idée des conséquences de l’expérience.
Il s’est montré coopératif, jusqu’au jour où le Bharatiya Kisan
Sangh [mouvement affilié au parti qui dirige la coalition au pouvoir en Inde],
lui a demandé de s’opposer à toutes nos actions. Alors, le professeur
Nanjundaswamy est arrivé avec deux militants venus d’Allemagne et d’Espagne
et nous avons incendié la parcelle».
D.S. Kalmat a fait partie des 400 paysans qui ont entrepris en mai 1999 une tournée
d’un mois en Europe, organisée par le KRRS. «Cette Caravane internationale
était à Cologne pour manifester en juin lors du sommet de l’Union européenne
puis à celui du G-8», indique M.D. Nanjundaswamy.
En Inde, les mouvements contestataires écologistes comme le KRRS débordent
souvent les partis politiques traditionnels, dont aucun ne s’est encore ouvertement
prononcé pour ou contre les OGM. Ces partis ont des structures très
rigides. Ils s’appuient sur leurs propres organisations paysannes, qui n’aiment pas
lancer des actions spontanées et préfèrent attendre les ordres
de la direction du parti, souvent basée à New Delhi.
Les mouvements de masse extérieurs aux partis, comme le KRRS, ont maintes
fois mis en lumière les défauts du système politique établi,
et son incapacité à saisir le lien entre la libéralisation économique
et les multiples menaces pesant sur les libertés. Sur les plans idéologique
et organisationnel, ils sont beaucoup plus souples que les partis traditionnels,
et leur base d’appui est très diversifiée: des paysans, des militants
des villes, des universitaires, voire des ONG écologistes internationales.
Le village,
pilier de la non-violence
Si un mouvement de
masse contre les OGM s’est constitué en Inde où, sur un milliard d’habitants,
750 millions sont des ruraux, c’est en partie parce qu’il est facile de déchaîner
les passions contre des technologies qui rappellent l’oppression coloniale britannique.
Le professeur Nanjundaswamy affirme que son mouvement «s’appuie sur l’idéologie
de Gandhi». Pour le Mahatma, le village indien était l’un des piliers
de la lutte non violente contre la domination britannique. «La rusticité
extérieure y cache une culture immémoriale, écrivait-il. Enlevez
la croûte, ôtez la pauvreté et l’analphabétisme chroniques,
et vous trouverez le plus bel exemple de citoyen libre, cultivé et civilisé.»
L’écologiste indienne Vandana Shiva, à laquelle le KRRS a dû
une bonne part de sa rigueur intellectuelle, souligne aussi la filiation de ce mouvement
avec Gandhi. A ses yeux, la non-violence signifie «vivre écologiquement
et en paix avec toutes les espèces. En Inde, la Terre n’a jamais été
perçue comme dominée par l’être humain. Toute espèce fait
partie de la famille terrestre, Vasudhaiva Kutumbhakam. Laisser de l’espace aux autres
constitue un choix non-violent [...] La non-violence et la démocratie authentiques
nécessitent des coalitions pluralistes et des réponses variées
aux problèmes, plutôt que des monopoles et des manipulations. L’horizon
du militantisme est très vaste».
C’est pourquoi les «gandhistes» de stricte obédience, rappelant
que la fin ne justifie pas les moyens, reprochent au KRRS de recourir à la
violence lorsqu’il incendie des plants ou saccage des bureaux. «Il n’y a pas
de différence avec les produits britanniques brûlés autrefois,
rétorque le professeur Nanjundaswamy. Lors des luttes anticoloniales du début
des années 40 , on a demandé à Gandhi si incendier des trains
de marchandises était un acte de violence. Il a répondu que non, qu’ils
n’étaient pas assimilables à des trains de voyageurs.»
Les détracteurs du KRRS doutent par ailleurs qu’il constitue un mouvement
de masse. Il ne regroupe, selon eux, que quelques agitateurs ruraux et des dirigeants
citadins, plus prompts à chercher le soutien des médias et des tribunaux
qu’à organiser des actions paysannes — ne serait-ce qu’avec leurs effectifs
assez faibles de cultivateurs, qui comptent souvent parmi les mieux lotis en terres.
Ils reprochent aussi au KRRS sa structure hiérarchique traditionnelle: un
président, deux secrétaires généraux et un trésorier
à Bangalore, et la domination qu’y exerce son fondateur, dont on dit qu’il
se comporte en autocrate.
De toute manière, poursuivent-ils, les problèmes complexes de l’agriculture
transgénique sont au-dessus de l’entendement des paysans. Enfin, ils soulignent
que les porte-parole de Monsanto en Inde citent d’autres organisations paysannes
indiennes qui soutiennent avec enthousiasme l’introduction des OGM.
La direction du KRRS affirme que les participants à la tournée européenne
du printemps 1999 ont payé leur propre billet d’avion. Des paysans pauvres
n’en auraient pas eu les moyens. Manifestement, il s’agissait d’agriculteurs aisés,
même si D.S. Kalmat ne possède que deux hectares et demi.
En général, le KRRS est bien vu des médias, qui y voient David
affrontant Goliath, soutenu par l’Etat et de grosses multinationales. Cette bienveillance
est d’autant plus grande que le KRRS présente l’essence de son mouvement comme
une résistance à des tentatives diverses de contrôle étranger
et formule ses critiques, en particulier contre Mosanto et Cargill, en des termes
nationalistes. Les manifestations contre les multinationales bénéficient
souvent d’une couverture télévisée nationale.
Les médias sont toujours avides de complots potentiels: la menace que de puissants
intérêts économiques occidentaux feraient peser sur la paysannerie
et la sécurité alimentaire est le thème de beaucoup d’articles,
qui ne sont pas tous pertinents.
Par certains côtés, les organisations disant s’inspirer de Gandhi comme
le KRRS prêtent le flanc à la critique: ils sont forts pour les grands
discours et les actes symboliques mais faibles pour proposer du concret dans les
forums nationaux et internationaux. Beaucoup estiment que des dirigeants comme le
professeur Nanjundaswamy sont aujourd’hui quelque peu isolés, et ne pourront
peut-être pas soutenir très longtemps la lutte contre les OGM et l’introduction
de nouvelles technologies agricoles en Inde.
1. Elle s’applique notamment aux semences
génétiquement «améliorées» mais qu’on ne
peut utiliser qu’une seule fois, ce qui contraint les paysans à racheter de
nouvelles semences chaque année.
Le Courrier de l'UNESCO
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