Jubilé 2000: la bonne parole et la dette
Madeleine Bunting, journaliste au Guardian (Royaume-Uni), chargée
de la couverture de Jubilé 2000, parrainé par ce quotidien.
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A l’issue du sommet des pays industrialisés (G-8) de Cologne en juin 1999, un accord a été conclu sur un effacement partiel de la dette des pays les plus pauvres du monde: la mobilisation orchestrée par Jubilé 2000 y a été pour beaucoup.








Si vous voulez la paix, travaillez pour la justice.

Pape Paul VI (1897-1978)













Comment ce genre de campagne, apparemment surgie du néant, peut-elle acquérir une telle force si rapidement et avec si peu de moyens?

Inspirée de l’idée biblique du jubilé, une campagne mondiale pour l’annulation de la dette des pays les plus pauvres a réussi à influencer la politique des pays riches.

On a dit et écrit que c’était l’une des plus grandes campagnes jamais menée à l’échelle planétaire, touchant plus de monde que les luttes contre le nucléaire ou en faveur du désarmement; on l’a même comparée au mouvement anti-apartheid des années 80. Avec des partenaires dans 89 pays, Jubilé 2000 a déjà dépassé l’objectif visé: rassembler 22 millions de signatures avant la fin de l’an 2000.
Partout, les gouvernements, les experts, les stratèges observent son extraordinaire succès. Il a réussi, à la fois, à mobiliser un mouvement mondial de militants et à atteindre un objectif concret: faire inscrire la question de la dette des pays les plus pauvres à l’ordre du jour du G-8 et contraindre la Banque mondiale et le FMI à ce saisir de ce problème. Lors de son dernier sommet (Cologne, Allemagne, 1999), le G-8 s’est accordé sur le principe d’effacer 70 des 130 milliards de dollars dus par les pays les plus pauvres du monde.
Jubilé 2000 a balayé les discours pessimistes sur l’apathie et le fatalisme de la société civile, à la grande admiration de ses «rivaux» en matière de contestation – écologistes, militants des droits de l’homme ou syndicalistes. Certains Etats pressent même leurs consultants de leur expliquer comment ce genre de campagne, apparemment surgie du néant, peut acquérir une telle force si rapidement et avec si peu de moyens.
Le secret de ce succès? Ce sont les Eglises chrétiennes. Laquelle d’entre elles a imaginé la première de lier la notion biblique de jubilé (exposée dans un livre de l’Ancien Testament, le Lévitique) au changement de millénaire et à l’effacement de la dette? A en croire les catholiques, c’est le pape. Mais l’organisation humanitaire britannique Tearfund (évangéliste) affirme que c’est elle qui a lancé l’idée de la campagne en 1994. Ce qui est sûr, c’est que catholiques et protestants évangéliques ont trouvé là un but commun. Tearfund a fourni un premier financement, essentiel à la constitution de la coalition, et le pape a joué un rôle crucial pour sa promotion dans les pays catholiques du Sud.
Dans l’Ancien Testament, le jubilé et autres anniversaires étaient l’occasion d’adopter des mesures de justice sociale – affranchir les esclaves, redistribuer les terres et les fortunes, effacer les dettes. En lui donnant un objectif, une date butoir et une justification biblique, le concept a galvanisé le réseau britannique Debt Crisis Network, qui luttait depuis longtemps pour l’abolition de la dette.
L’engagement des Eglises a été capital pour deux raisons. Il a d’abord mis au service du mouvement des millions de fidèles au Royaume-Uni, ainsi que la structure des églises et des paroisses, avec leurs publications. L’information s’est donc vite répandue et Jubilé 2000 est devenu, pour les Eglises, partie intégrante de la célébration du millénaire. A côté des projets de fêtes paroissiales et autres feux d’artifice, figurait l’annulation de la dette! Jubilé 2000 a ainsi été invité à s’adresser à des assemblées de croyants aux quatre coins du pays.

Les gros bataillons des Eglises
Le mouvement a ensuite bénéficié de la structure internationale des Eglises. Lorsque qu’il a gagné du terrain au Royaume-Uni, il a commencé à se répandre dans les pays du Sud, par les liens entre diocèses, les réunions d’évêques ou le jumelage paroissial. Les missions et les ordres ont relayé son message. Pour la première fois, les Eglises ont vu leur option religieuse de solidarité avec les pauvres du monde prendre une forme concrète et une expression politique directe. A certains moments, les hiérarchies ecclésiastiques s’en sont un peu inquiétées, reconnaissent les animateurs de Jubilé 2000, mais elles ont été emportées par l’enthousiasme débordant de leurs ouailles. La foi s’exprime en actes, ont dit les paroissiens, ce qui les a aidés à donner un sens à cette date du calendrier.
Le clou pour Jubilé 2000 a été de persuader les organisations humanitaires (comme Oxfam ou Christian Aid) de coopérer avec les Eglises. Cette relation a été – et reste – très créative. Les tiers-mondistes de gauche n’aiment guère travailler avec des institutions religieuses comme l’Eglise catholique latino-américaine, dont certaines composantes ont soutenu des régimes répressifs. Mais les organisations humanitaires disposaient d’experts de la dette et d’organisateurs chevronnés, et les Eglises ont apporté leurs gros bataillons pour faire signer des pétitions, manifester, submerger de cartes postales le Trésor britannique ou l’ambassade d’Allemagne. La combinaison s’est révélée gagnante. En dépit des rivalités entre ONG soucieuses de préserver leur image et leurs financements personnels, la coalition de plus d’une centaine de groupes, dont des syndicats et des associations professionnelles, est parvenue à s’entendre sur une stratégie pour combattre l’inégalité croissante dans l’économie mondiale, ce qui a considérablement renforcé la crédibilité de la campagne.
En Grande-Bretagne, l’engagement chrétien a enclenché une autre dynamique, étroitement liée à la conjoncture de ce pays mais dont les conséquences ont été mondiales. Le gouvernement travailliste élu en 1997 a accueilli très chaleureusement les représentants des Eglises dans le cadre de cette campagne contre la dette. Il l’a fait en partie pour des visées politiques (il cherche à étendre vers le centre son électorat traditionnel de gauche), mais en partie aussi par conviction. Le Premier ministreTony Blair et le chancelier de l’Echiquier Gordon Brown sont très influencés par le socialisme chrétien. Le second a fait du problème de la dette une affaire personnelle: il n’a cessé de le faire inscrire à l’ordre du jour des débats internationaux et s’est révélé un allié crucial pour amener d’autres ministres étrangers à s’en occuper.
Même si beaucoup d’analystes voient dans Jubilé 2000 une nouvelle forme de militantisme planétaire rendu possible par Internet, ce sont les Eglises, non les technologies nouvelles, qui ont nourri son développement. Le site internet de Jubilé 2000 reçoit environ 15 000 visites par semaine, mais l’information requise doit être en grande partie imprimée et envoyée aux organisateurs du Sud: leurs liaisons téléphoniques pour accéder à Internet sont trop mauvaises.

15 permanents et Internet
Internet a cependant joué un rôle crucial en reliant environ 180 militants ou organisations clés dans le monde entier, leur permettant de partager stratégies et informations pour faire avancer la campagne mondiale. Grâce à ses partenaires, Jubilé 2000 était souvent mieux et plus rapidement informé que le Trésor du Royaume-Uni, au sujet des négociations sur la dette dans tel ou tel pays. Résultat: quand ils allaient plaider leur cause auprès des ministres, les animateurs du mouvement disposaient d’atouts supplémentaires face à leurs interlocuteurs. Il n’y a eu qu’une seule assemblée générale des partenaires. Pour le reste, les réunions ont été jugées trop coûteuses et trop peu productives. La circulation des informations est si efficace que cette gigantesque campagne mondiale est gérée par seulement 15 personnes à temps complet, basées à Londres.
Jubilé 2000 est loin d’avoir atteint tous ses buts mais a réussi à mettre sur pied une initiative d’allégement de la dette infiniment plus généreuse qu’au départ. Il y a deux ans, personne ne l’en croyait capable. C’est en partie sous l’influence de sa campagne que le FMI et la Banque mondiale ont pour la première fois admis que, s’ils voulaient garder leur légitimité, ils devaient rester en prise avec la société civile. A la surprise générale, ils remettent actuellement en cause quelques-uns de leurs principes directeurs adoptés depuis la Seconde Guerre mondiale.
Certains en sont ragaillardis: ils affirment que Jubilé 2000 donne l’avant-goût d’un militantisme planétaire qui pourrait, en ce nouveau siècle, faire vraiment changer les choses. D’autres s’en inquiètent plutôt: puisque l’assistance aux offices religieux ne cesse de baisser, l’enthousiasme des fidèles qui a nourri cette campagne risque de retomber et de manquer cruellement pour motiver les gens à exprimer leur solidarité. Qui a raison? L’avenir le dira.


Pour obtenir la liste des coalitions nationales et d’autres informations, on peut consulter le site internet de Jubilé 2000: http://www.jubilee2000uk.org

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