Une grammaire de la réconciliation
Mario Giro, responsable de l’Afrique de l’Ouest, Communauté de Sant’Egidio, Rome (Italie).
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Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté Sant’Egidio née à Rome (Italie), dans l’une des cantines de ce mouvement: on y sert des repas aux plus démunis.








La culture de la paix est enracinée dans le respect de la loi, dans un esprit de respect mutuel, de bonne volonté et de tolérance, et dans la reconnaissance que la paix véritable ne peut être atteinte ni par la menace ni par la force.

Frederik Willem de Klerk, prix Nobel de la paix 1993, homme politique sud-africain (1936-)






L’isolement ou la solitude d’un mouvement, d’un parti ou d’un pays, font souvent éclater les guerres






Lève-toi, reste debout,
Reste debout pour tes droits,
Lève-toi, reste debout,
N’abandonne jamais la lutte.

Bob Marley, musicien et chanteur jamaïcain (1945-1981)

Par son action auprès des déshérités, la Communauté Sant’Egidio s’est forgé une culture de l’amitié, devenue capitale pour ses médiations dans des pays en guerre.

La vieille dame se barricade dans son immeuble délabré des bas-fonds d’une ville italienne comme Rome ou Naples. Elle n’ouvre à personne, mais ses voisins sont formels: elle glisse vers la clochardisation. Un membre de la Communauté Sant’Egidio frappe chez elle. Il engage alors un dialogue auquel elle ne répond que par monosyllabe et qui pourra durer des mois, voire un an, avant qu’elle n’accepte d’entrouvrir sa porte, puis de le laisser entrer, enfin de recevoir un début d’assistance.
C’est grâce à cet apprentissage d’une communication patiente, portée par l’amitié, que la Communauté a pu, par la suite, entrer en contact avec un chef de guérilla reclus depuis des années au fin fond de l’Afrique, le faire sortir de son isolement, le convaincre que le négociateur politique devait prendre le pas sur le combattant.
«L’Eglise est la maison de tous, et plus particulièrement des pauvres», avait déclaré le Pape Jean
XXIII, le promoteur de son aggiornamento et de son ouverture au monde, consacrés par le concile Vatican II. En 1968, des étudiants catholiques décident donc de fonder un mouvement qui ne soit pas une ONG mais une communauté chrétienne où pratiquer la religion et vivre l’Evangile par un engagement personnel auprès des pauvres vont de pair. [L’inspirateur de cette aventure est Andrea Riccardi, aujourd’hui professeur d’histoire à l’Université de Rome; l’UNESCO lui a décerné la médaille Gandhi pour son engagement en faveur de la culture de la paix.]

Les enfants délaissés des bidonvilles
La Communauté Sant’Egidio, du nom du couvent désaffecté qui est son quartier général, compte aujourd’hui 20 000 membres dans environ 300 communautés de base, réparties dans 34 pays. Leur action a d’abord porté sur les enfants délaissés des bidonvilles de Rome. Elle s’est peu à peu élargie aux immigrés, aux personnes âgées, aux sans domicile fixe, aux handicapés, aux malades du sida, à de multiples catégories de populations en détresse, aussi bien en Europe que dans des pays en développement d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique. Jusqu’au Mozambique où, au début des années 80, la famine fait rage sur fond de guerre. Commencés contre le colonialisme portugais en 1963, arrêtés avec l’indépendance en 1975, les conflits armés reprennent quelques années plus tard pour des raisons internes mais aussi externes: l’Afrique du Sud de l’apartheid veut «déstabiliser» tous ses voisins qui ne reconnaissent pas sa suprématie régionale. Le Mozambique socialiste est en première ligne.
Mais l’aide humanitaire apportée par la Communauté tombe dans un trou noir: impossible de venir à bout de la faim aussi longtemps que parlent les armes. La recherche d’un médiateur traditionnel – Etat ou organisation internationale – échoue parce que les chancelleries n’ont aucun accès à une opposition armée invisible et jugent, à tort comme le prouvera la suite, que la guerre ne s’arrêtera au Mozambique qu’une fois l’apartheid disparu en Afrique du Sud.
A son corps défendant, la Communauté n’a donc d’autre choix que de se lancer dans une entreprise de médiation. Elle n’y était pas préparée. Elle devra apprendre sur le tas et sur le terrain. Elle construira ainsi une «grammaire de la réconciliation», dont l’expérience accumulée par son action humanitaire et en faveur des pauvres lui fournira toute la syntaxe.
Approcher les pauvres, partager leur vie, parler leur langue, fréquenter les lieux qu’ils fréquentent, concevoir les démunis non comme des assistés, des clients d’une action caritative mais comme des membres de plein droit de la Communauté, en bref construire une solidarité concrète dans des contextes toujours nouveaux et différents, lui avait appris à dialoguer avec qui que ce soit.
Ce dialogue peut être jugé inefficace, en ce sens que parfois les moyens manquent pour venir à bout de certaines situations de pauvreté. Mais il est hors de question, pour la communauté, de fuir face au dénuement. Son expérience lui démontre alors que, même si elle ne peut faire preuve d’efficacité immédiate, sa seule présence est irremplaçable. A l’heure d’Internet, l’isolement, qu’on peut aussi appeler la solitude en termes plus existentiels, est une grande maladie de notre temps. L’isolement ou la solitude d’une personne la rend folle. L’isolement ou la solitude d’un mouvement, d’un parti ou d’un pays, font souvent éclater les guerres, à plus forte raison quand la communauté internationale s’en désintéresse: la persistance des conflits en Afrique, comme au Sud-Soudan, le prouve amplement.
L’action de la Communauté lui a aussi appris la patience. Quand un ministre des Affaires étrangères d’un pays important se déplace pour entreprendre une médiation, les jours lui sont comptés et les résultats doivent être au rendez-vous: il ne peut pas risquer l’échec parce qu’il entamerait sa crédibilité, parce que l’opinion publique fait pression ou parce que les élections sont imminentes. Mais comment prétendre résoudre en trois mois des conflits qui se sont noués pendant des décennies?

Une perception intime des sociétés
La Communauté ne se donne pas de date butoir. Les négociations pour la paix en Angola et au Mozambique ont été entamées en même temps. Les premières ayant été bouclées en trois mois et demi, des commentateurs avaient souligné qu’en revanche la médiation mozambicaine piétinait. Beaucoup disaient au médiateur: vous perdez votre temps et vous nous faites perdre le nôtre. Les discussions ont effectivement été longues: 11 sessions de rencontres étalées sur 27 mois, de juin 1990 à octobre 1992, en particulier parce que, le médiateur se considérant comme un «amateur», aucun détail n’a été négligé. Aujourd’hui, l’accord de paix au Mozambique tient et la guerre ravage malheureusement encore l’Angola.
Enfin et surtout, la faiblesse de la Communauté est en même temps sa force. Elle ne peut évidemment pas envisager de mobiliser une armée ou de signer des chèques mirobolants. Cette «faiblesse» est du même coup le gage de la sincérité de son credo: ne pas avoir d’autre intérêt que celui de la paix, pas d’autres armes que sa culture de l’amitié et de la paix. Elle y gagne la confiance de ses interlocuteurs. Elle peut ainsi connaître leurs problèmes sans fard, sans cette retenue dont ils feraient preuve vis-à-vis d’un acteur institutionnel, à cause des rapports de force inévitables dans ce type de relations. Et cette connaissance acquise auprès des belligérants se double de la perception intime des sociétés en guerre, surtout en Afrique, qu’apportent ses communautés de base sur le terrain.
Un processus de paix ne se réduit pas à la négociation en tant que telle et à la signature d’un document quand elle aboutit. La suite est extrêmement complexe. Elle met en jeu aussi bien le développement que la démocratie, la réconciliation que le travail de mémoire. La Communauté ne peut et n’a jamais voulu y faire face en solitaire: elle ne croit pas à la diplomatie parallèle mais à la synergie des ressources et des interventions. Les chances d’un accord de paix reposent largement sur ceux qui y souscrivent mais aussi sur la société civile et sur l’environnement international. Sant’Egidio donc prône des efforts consistants et prolongés d’une multitude d’autres acteurs internationaux, étatiques et non, pour étoffer tout processus de paix. Des observateurs représentant les Nations unies, les gouvernements italien, français, nord-américain, portugais, britannique et même sud-africain ont participé à la dernière phase des négociations mozambicaines.
Elles ont braqué les feux de la rampe sur la Communauté. Elle y a gagné une notoriété et une crédibilité que des belligérants ont mis et mettent à contribution, du Guatemala au Burundi, du Congo-Kinshasa au Kosovo et à l’Algérie. Pour ce dernier pays, Sant’Egidio la chrétienne avait même réussi à amener des adversaires musulmans à la table des négociations, en s’appuyant sur un autre pilier de son action: le dialogue inter-religieux. Sant’Egidio organise depuis plus de 10 ans des rassemblements internationaux de prière pour la paix, l’un des creusets de cette grammaire de la reconciliation parce qu’il s’y forge aussi une véritable culture de la paix inter-religieuse. Mais l’engagement de Sant’Egidio pour la paix reste le prolongement de son engagement contre la misère: elle y consacre toujours les quatre cinquièmes de ses forces.

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