
«Les médias vont,
de plus en plus, répercuter l’ensemble de ce qui se passe dans la société
à cause de l’émergence de multiples réseaux d’information alternative»:
ci-dessus, José Bové, leader de la Confédération paysanne
française, sorti de prison en septembre 1999, après avoir dégradé
un restaurant de la chaîne Mac Donald.
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Guerre et paix
La culture de la paix et les valeurs humanistes
que je ne cesse d’évoquer sont pour moi une seule et même chose. Le
thème de la culture de la paix inclut, bien sûr, l’élimination
de la guerre. Elle est essentielle parce que, d’une certaine manière, la paix
est devenue le luxe des sociétés développées. Elles sont
parvenues à éliminer la guerre de nos vies quotidiennes, récemment:
ma génération, qui a aujourd’hui autour de 50 ans, est la première
en Europe à ne pas s’être entretuée. Mais même pas dans
toute l’Europe: regardez l’ex-Yougoslavie. Et surtout pas dans le reste du monde,
ravagé par des dizaines de conflits armés que les médias n’évoquent
que de temps à autre. Si nous – pays développés – ne sommes
plus en guerre, les pauvres du monde le sont. La culture de la paix, c’est d’abord
et avant tout en finir avec les guerres parce qu’elles ne sont pas un problème
abstrait pour une grande partie de l’humanité.
Si on prend le thème de la «guerre» dans un sens plus large, celui
de la violence individuelle et quotidienne, depuis la violence des enfants qui, aux
Etats-Unis, tuent leurs camarades d’école avec des fusils automatiques jusqu’à
la violence que subissent encore tant de femmes, alors la culture de la paix renvoie
à l’ensemble des problèmes sociaux. La violence est au cœur de nos
sociétés et, pour l’éliminer, il faut passer par un changement
culturel radical. La culture de la paix est aujourd’hui la valeur la plus fondamentale,
et en même temps facile à comprendre et à assimiler par n’importe
qui.
M.C.
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Puisque la
mobilisation collective contre l’injustice et l’oppression est non seulement inévitable
mais prend déjà forme –l’individualisme et le cynisme ne sont absolument
pas la norme universelle –, le changement social viendra |
Pour le
sociologue espagnol Manuel Castells*, la violence exacerbée par la mondialisation
suscitera une opposition puissante et innovante à l’échelle de la planète.
Vous faites le pari que les innombrables mouvements que vous qualifiez d’ethico-
pratiques se relieront peu à peu jusqu’à pouvoir contrer les effets
négatifs de la mondialisation. Iront-ils jusqu’à constituer une sorte
de «grande coalition» mondiale?
Tout d’abord, le terme de «coalition» ne doit pas être compris
dans un sens organisationnel. Je ne vois pas se créer une sorte de méga-organisation
internationale de la solidarité, qui prendrait le relais des anciennes organisations
ouvrières ou politiques. Mais des instruments comme Internet permettent de
mettre en rapport cette multitude de mouvements, avec une efficacité bien
supérieure et sans les placer sous une sorte de contrôle bureaucratique,
auquel la logique propre des organisations conduit inévitablement.
J’imagine beaucoup plus des interactions toujours plus fortes entre des communautés
de base très vivantes, parfaitement adaptées à leur propre environnement
pour mener à bien une activité précise, constamment reliées
par des réseaux électroniques et qui, seulement de temps à autre,
concentrent leurs forces sur une action internationale majeure.
Sur quoi ce pari repose-t-il?
Sur un raisonnement par élimination. L’expérience historique démontre
que l’injustice et l’oppression suscitent toujours une réaction. Or, nous
vivons dans un monde très créatif, où la richesse de l’information
s’accroît de manière exponentielle et, en même temps, un monde
de plus en plus injuste, oppressif et absurde. Entre la violence généralisée
– la réalité d’aujourd’hui – et une harmonie universelle qu’on pourrait
atteindre, la contradiction est terrible. Donc, le potentiel de révolte doit
exister.
Par ailleurs, les instruments et les organisations politiques dont on s’est servi
pendant le siècle écoulé, en particulier les gouvernements,
sont délégitimés. L’immense majorité des gens ne leur
font plus confiance pour agir autrement qu’en emboîtant le pas à des
initiatives prises en dehors d’eux.
Puisque la mobilisation collective contre l’injustice et l’oppression est non seulement
inévitable mais prend déjà forme – l’individualisme et le cynisme
ne sont absolument pas la norme universelle –, le changement social viendra. Mais
puisque les systèmes politiques ne sont plus capables de le conduire, il viendra
d’ailleurs, de ces mouvements qui ont en commun des idéaux humanistes et des
innovations sur le plan organisationnel.
Mais toute idée de regroupement ne va-t-elle pas aujourd’hui à contre-courant
de la tendance générale à l’individualisme?
Oui et non. Oui, pour ce qui concerne l’idéologie dominante dans nos sociétés
avancées. Non, parce que si on prend le monde dans son ensemble, ce regroupement
est dans la ligne des énormes mouvements communautaires et de solidarité
primaire, fondamentalement liés à des valeurs spirituelles et à
des sentiments identitaires. En revanche, ce regroupement se différencie radicalement
de nombre de ces mouvements qui se referment sur eux-mêmes en excluant les
autres, parce qu’il est à l’opposé, ouvert: il peut intégrer
quiconque partage des valeurs universelles, quiconque ressent la solidarité
de l’espèce humaine et de celle-ci avec la nature, même si son action
n’est que ponctuelle. C’est d’ailleurs ce qui lui donne son sens.
Ce sens sera-t-il suffisamment fort pour déboucher sur l’élaboration
d’une stratégie d’opposition aux travers actuels de la mondialisation?
Je ne pense pas qu’une stratégie unifiée, cohérente, à
long terme, adossée à une sorte de contre-programme, va se construire.
Ce ne serait là qu’une sorte de réminiscence du vieux militantisme,
qui essayerait de donner de nouveaux contenus à de vieilles formes de lutte,
que rejette l’immense majorité des membres de ces mouvements. Ils organiseront
des rencontres à grande valeur symbolique, comme ce fut le cas à Seattle.
Mais, pour l’essentiel, ils continueront d’agir de façon éclatée,
autour d’un enjeu local, parfois mondial. J’entends ici par mondial tout ce qui va
de la sauvegarde des baleines à la lutte contre l’esclavage.
Ces mouvements ont un impact incontestable sur le processus de mondialisation. L’état
d’esprit de l’opinion, au moins dans les sociétés démocratiques,
y joue un rôle clé. Or, au fond, l’action la plus directe de ces mouvements
est de changer les valeurs qui imprègnent l’opinion. Du coup, ils réussissent
à obliger les forces politiques traditionnelles et les gouvernements à
s’emparer de ces valeurs, même en les déformant peu ou prou, parce que
ces mouvements utilisent ces valeurs comme une sorte de monnaie d’échange
dans la compétition à laquelle ces forces se livrent à travers
les élections: adoptez ces valeurs et on appellera à voter pour vous.
Voyez l’exemple des valeurs écologiques. Elles sont nées d’un changement
de perception de nos rapports avec la nature. Elles ont fini par influencer le système
politique jusqu’à l’amener à modifier nettement sa ligne de conduite
en 10 ou 15 ans, ce qu’il n’aurait jamais fait de sa propre initiative.
Le rôle de l’Etat restera donc crucial?
Absolument, et c’est un paradoxe pour des mouvements qui s’en méfient
tant... L’autre paradoxe est que si ces mouvements décidaient de se mobiliser
d’abord pour que l’Etat change de politique, ils échoueraient parce que leur
influence sur la société ne serait plus suffisamment puissante. La
courroie de transmission ne va pas de ces mouvements à l’Etat mais des mouvements
aux sociétés puis des sociétés à l’Etat. C’est
essentiellement à travers un changement des consciences dans la société
que ces mouvements pourront agir.
Va-t-on vers une vie politique à la fois infiniment plus éclatée
et infiniment plus fluide?
Exactement. Et dans laquelle les partis politiques vont, au mieux, devenir des relais
alors qu’ils étaient des initiateurs: ils en seront réduits à
une sorte d’écoute des mouvements de société pour les traduire
en options gouvernementales. Et les partis qui n’en seront pas capables seront balayés
par le système démocratique parce que le contrôle et le monopole
de l’information ne cessent de décliner. Contrairement aux idées reçues,
les médias vont, de plus en plus, répercuter l’ensemble de ce qui se
passe dans la société à cause de l’émergence de multiples
réseaux d’information alternative. La fin du monopole de l’information signifie
aussi la fin du monopole d’action du pouvoir.
* Professeur en sciences sociales et
en sociologie à Berkeley (Etats-Unis). A récemment publié trois
ouvrages chez Fayard (Paris), sous le titre générique L’Ere de l’information:
La Société en réseaux (1998), Le Pouvoir de l’identité
(1999) et Fin de Millénaire (1999).
Le Courrier de l'UNESCO
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