
Francisco Sagasti
Ancien chef de la planification
stratégique à la Banque mondiale, dont il a été aussi
conseiller, M. Sagasti dirige actuellement le programme Agenda Peru de FORO/Nacional/ Internacional, une ONG qui a pour but
de promouvoir la gouvernance démocratique et le dialogue sur les questions
de développement.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent, écrit avec
Gonzalo Alcalde, s’intitule Development Cooperation in a Fractured Global Order
(CRDI, 1999).
Le texte ci-contre est extrait de la conférence qu’il a donnée dans
le cadre des Entretiens du XXIe siècle, le 6 novembre 1999,
au siège de l’UNESCO à Paris. |
La mondialisation
a des visages différents suivant qu’on la contemple des capitales occidentales
ou des villes et villages des pays du Sud, où vit la majorité de la
population de la planète. Quatre exemples de mon pays, le Pérou, peuvent
illustrer ces perceptions divergentes.
En octobre 1999, 28 écoliers sont morts à Taucamarca, village reculé
des Andes, parce qu’on a dilué du lait en poudre dans un récipient
ayant contenu un puissant insecticide. Les personnes concernées ne sachant
pas lire, les enfants sont morts empoisonnés. L’insecticide en question, interdit
dans presque tous les pays industrialisés, est toujours en vente au Pérou.
Chaque année, lors de la fête traditionnelle de Cajamarca, dans le nord
du pays, les producteurs de pommes de terre s’échangent avec fierté
leurs meilleures semences. En 1999, des multinationales y sont venues pour la première
fois et ont acquis ces semences, afin d’en manipuler les gènes et de les revendre
à leur profit.
Les indicateurs macroéconomiques du Pérou sont excellents et les banquiers
vous conseilleront d’y investir. Mais vue du côté des Péruviens,
la situation n’est pas aussi rose. Depuis 10 ans, la moitié de la population
vit sous le seuil de pauvreté et 20% sous le seuil critique, ce qui signifie
que leurs revenus ne leur permettent pas de se nourrir. Les deux tiers de la main-d’œuvre
sont soit au chômage, soit sous-employés. D’ici à 2005, le nombre
de personnes arrivant sur le marché du travail au Pérou sera supérieur
à celui de l’Union européenne.
Benjamin Barber, un éminent spécialiste américain en sciences
politiques, déplorait récemment le spectacle qu’offre la démocratie
américaine de nos jours: tous les quatre ans, disait-il, une bande de canailles
remplace une autre bande de canailles. Du point de vue du Sud, ce n’est déjà
pas si mal car chez nous, les canailles manipulent les élections pour rester
en place plus de 15 ans. J’aimerais bien pouvoir en changer pacifiquement tous les
quatre ans!
Vous le voyez: les griefs du Nord sont souvent les aspirations du Sud. Et le progrès
des nations industrialisées peut menacer les pays en développement.
Il y a 10 ans, à l’heure où s’amorçait la mondialisation, dans
l’euphorie de l’expansion des services et de la finance qui a suivi la chute du Mur
de Berlin, j’anticipais une fracture sociale sur le plan international. La mondialisation
nous a mis en contact les uns avec les autres mais a aussi creusé les inégalités
de revenus entre les sociétés, et surtout les inégalités
en ce qui concerne nos capacités à créer et à utiliser
le savoir. En 10 ans, la concentration des richesses et du pouvoir s’est grandement
accrue à la fois à l’intérieur de chaque société
et entre elles.
Nous risquons de voir apparaître deux civilisations, avec deux perceptions
différentes du monde: l’une génèrera et exploitera les connaissances;
l’autre les ingurgitera passivement, sans pouvoir les modifier. La perspective qui
s’offre à nous est que cette fracture devienne un abîme. Il faut que
la communauté internationale revienne aux principes de base de la coopération
et considère qu’un niveau minimum de connaissances scientifiques et technologiques,
Internet compris, est essentiel pour les pays du Sud: tel devrait être l’un
des objets de la solidarité internationale.
Les Etats ne sont plus les seuls acteurs du changement: le secteur privé et
les intellectuels de la communauté internationale doivent participer, avec
les gouvernements du Nord et du Sud, à des discussions en vue d’un plan d’action
pour que la science et la technologie soit mobilisées en faveur du développement.
L’UNESCO, seule agence des Nations unies chargée
du développement des sciences, a un rôle particulier à assumer
dans la revitalisation de cette coopération internationale.
Le Courrier de l'UNESCO
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