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La mer d'Aral

Le vent disperse sur des milliers d’hectares le sel, le sable et la pollution des
fonds marins mis à nus par le retrait de la mer d’Aral, comme ici, à
Mouïnak (Ouzbékistan), dans le delta du fleuve Amou-Daria.

Parmi ses tristes records, la région de la mer d’Aral compte l’un des plus
forts taux d’enfants malformés ou handicapés du monde.
Aujourd’hui,
l’eau potable de la région contient quatre fois plus de sel par litre que
la limite recommandée par l’Organisation mondiale de la santé. D’où
la multiplication des maladies rénales, des diarrhées et autres affections
graves

A l’hôpital pour enfants de Nukus (Ouzbékistan), ce bébé
est traité pour une malformation grave du bassin.
Excédée par des années de promesses non tenues, la population
du Kazakhstan a réuni, à la surprise générale, 2,5 millions
de dollars pour construire elle-même un barrage de sable, de 14 kilomètres
de long et de 30 mètres de large
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Repères
Ouzbékistan
Capitale: Tachkent
Superficie: 447 000 km2
Population: 23,7 millions d’habitants
Taux d’alphabétisation des adultes: 99%
PNB par habitant: 870 dollars
Baisse annuelle du PNB par habitant (88-98): 2,1%
Espérance de vie à la naissance: 69 ans
Mortalité infantile (pour 1 000 enfants nés vivants): 24‰
Kazakhstan
Capitale: Astana (ancienne capitale: Almaty)
Superficie: 2 717 300 km2
Population: 15,7 millions d’habitants
Taux d’alphabétisation des adultes: 99%
PNB par habitant: 1 310 dollars
Baisse annuelle du PNB par habitant (88-98): 6,7%
Espérance de vie à la naissance: 65 ans
Mortalité infantile (pour 1 000 enfants nés vivants): 24‰
Source: statistiques de la Banque mondiale,
1999.
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Même
si la Banque mondiale finance le projet, il ne sauvera que la plus petite des deux
mers d’Aral. Pour maintenir à son niveau actuel celle du Sud, il faudrait
qu’elle reçoive au moins 20 kilomètres cubes d’eau par an
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Désastre
écologique multiforme, le cas de la mer d’Aral a été étudié
par quantité d’experts mais les crédits n’ont pas suivi. L’urgence
est désormais humanitaire.
«La
santé des femmes en âge de procréer ne cesse de se dégrader,
parce que l’eau potable est malsaine. Il y a toujours autant de grossesses mais soit
elles se terminent en fausses couches, soit le bébé est mort-né
ou handicapé. Le taux de mortalité infantile est l’un des plus élevés
du monde», constate le directeur de la maternité d’Aral’sk, port du
Kazakhstan sur la mer d’Aral.
De nombreuses femmes enceintes y sont admises pour leur assurer, pendant les trois
derniers mois au moins, une alimentation saine et de l’eau potable. «C’est
la neuvième fois que j’attends un bébé, et je n’ai toujours
pas mis au monde un enfant vivant. J’ai peur», confie l’une d’elles. Dans d’autres
villes de la région, la situation est la même.
Sels, pesticides
et engrais, assèchement et empoisonnement
L’aggravation
des problèmes de santé et d’environnement affectant les populations
riveraines de la mer d’Aral (bordée par le Kazakhstan et l’Ouzbékistan)
sont la conséquence directe du retrait de la mer et de la pollution des fleuves
qui s’y jettent, désastres écologiques causés par l’homme. En
s’asséchant partiellement, la mer d’Aral a laissé à ciel ouvert
36 000 kilomètres carrés de fonds marins, recouverts de sels que le
vent emporte très loin et dépose sur des milliers d’hectares de terres
arables. Pesticides et engrais se sont aussi infiltrés dans l’eau et les canaux
d’irrigation: ils empoisonnent les aliments et l’eau potable. Près de cinq
millions de personnes sont touchées.
Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les institutions d’aide internationale
se sont précipitées dans cette région d’Asie centrale pour évaluer
l’impact écologique de la baisse des eaux de la mer d’Aral et trouver des
solutions. Dix ans plus tard, après d’innombrables études et rapports,
les experts concluent que la mer d’Aral ne pourra pas retrouver son niveau initial
et qu’il faut désormais tout faire pour conjurer une catastrophe humanitaire.
La mer d’Aral a commencé son reflux au cours des années 60, parce que
les planificateurs soviétiques avaient détourné les fleuves
Amou-Daria et Syr-Daria pour irriguer le coton et les autres cultures. De 1960 à
1990, la zone irriguée en Asie centrale est passée de 3,5 à
7,5 millions d’hectares et la région est devenue le quatrième producteur
mondial de coton. Mais, dans les années 80, la mer d’Aral a reçu 10
fois moins d’eau douce qu’en 1950. Sa salinité croissante a détruit
la faune et la flore marines, ravageant le secteur de la pêche. Sur les 30
espèces de poissons, toutes ont péri sauf deux.
Ne disposant d’aucun autre apport en eau, la mer s’est donc peu à peu rétrécie,
jusqu’à perdre la moitié de son ancienne superficie et le tiers de
son volume. En 1989, elle s’est divisée en deux: une petite mer au nord et
une grande au sud. Les deux principaux ports de pêche, Mouïnak en Ouzbékistan
et Aral’sk au Kazakhstan, se sont retrouvés à sec, et les villages
de pêcheurs à 100 kilomètres des côtes, sinon plus.
Aujourd’hui, l’eau potable de la région contient quatre fois plus de sel par
litre que la limite recommandée par l’Organisation mondiale de la santé.
D’où la multiplication des maladies rénales, des diarrhées et
autres affections graves. La tuberculose a atteint des proportions épidémiques:
il y aurait, dans certaines villes, 400 cas pour 100 000 habitants.
La population de cette région jadis fertile demandait déjà de
l’aide durant l’époque soviétique. Ses cris de détresse se sont
faits plus pressants depuis les indépendances (fin 1991). Des institutions
internationales - dont la Banque mondiale, le PNUD
(Programme des Nations unies pour le développement), l’UNESCO, l’Union européenne - ont accouru. Divers
organismes ont été créés: le Projet du bassin de la mer
d’Aral (ASBP), le Fonds international d’assainissement de la mer d’Aral (IFAS), la Commission interétatiques pour la
coordination sur l’eau (ICWC). Leurs propositions ont éveillé de grands
espoirs chez les riverains, qui ont cru qu’on allait enfin résoudre leurs
problèmes.
Pourquoi, après 10 ans de «sauvetage», la mer d’Aral reste-t-elle
sur la liste noire des catastrophes écologiques mondiales? Le cas est classique,
expliquent les spécialistes: trop d’acteurs arrivent trop tard avec trop peu
de moyens et souvent des intérêts qui ne sont pas forcément compatibles
avec la protection de l’environnement. Les institutions internationales ont vite
mesuré l’envergure du désastre et compris que les financements alloués
ne suffiraient pas. «Bien sûr que les gens d’ici ont été
déçus par la communauté internationale, reconnaît Antonius
Lennarts de la Banque mondiale, à Alma-Ata (Kazakhstan). Il y eut beaucoup
d’agitation et de promesses sans suite, ainsi que des délais interminables
en raison des sommes colossales nécessaires. L’argent qu’il faudrait pour
résoudre un problème de cette ampleur, on ne l’a tout simplement pas.»
Devant la gravité de la situation, Médecins sans frontières
(MSF), l’organisation humanitaire lauréate du prix Nobel de la paix 1999,
a décidé une intervention d’urgence pour sauver les populations d’Asie
centrale de ce qu’elle appelle, dans un récent rapport récent, «peut-être
la plus grande catastrophe écologique du monde». «Jusqu’à
présent, souligne ce rapport, des millions de dollars ont été
consacrés à des études, mais concrètement, il y a eu
très peu d’actions humanitaires dans la région.» Pourquoi a-t-on
tant dépensé et si peu agi? «Peut-être parce que le problème
est si gigantesque que tout le monde veut aider, mais que beaucoup ne savent pas
par où commencer», suggère Barbara Britton, de l’Usaid (Agence
américaine pour le développement international), le plus important
donateur présent à Tachkent.
Autre obstacle majeur: le manque de coordination entre les cinq pays d’Asie centrale
riverains ou voisins de la mer d’Aral (le Kazakhstan et l’Ouzbékistan mais
aussi le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan). «Ils ont rivalisé
entre eux pour obtenir de l’aide internationale, au lieu de coopérer pour
résoudre les problèmes», estime le professeur J.A. Allan, spécialiste
des ressources en eau à l’Université de Londres.
Ces cinq pays ont cependant créé en 1993 le Fonds international d’assainissement
de la mer d’Aral (IFAS), afin de coordonner leur projets
en matière d’eau et d’agriculture. En 1995, leurs chefs d’Etat ont assisté
à une réunion organisée par l’ONU
à Noukous (Ouzbékistan). Elle s’est conclue par un engagement solennel
à faire face ensemble aux conséquences humaines et écologiques
de la crise de la mer d’Aral. Mais, selon Barbara Britton, la méfiance n’a
pas cessé pour autant.
Ainsi, quand la gestion de l’eau a été confiée aux Ouzbeks,
on les a vite accusés de proposer un plan qui allait irriguer l’Ouzbékistan
aux dépens des autres pays. Les Ouzbeks ont rétorqué que le
Kazakhstan détournait de l’eau à leur détriment en construisant
un barrage dans la mer d’Aral du Nord. Anatoli Buranov, directeur technique du comité
exécutif de l’IFAS, reconnaît que les Etats
auraient pu mieux faire: «Nous étions tous excités par les indépendances
et, après tant d’années de cohabitation forcée au sein de l’URSS,
la dynamique centrifuge que nous a réjoui. Aujourd’hui, nous réalisons
qu’il est important de coopérer.»
Curieusement, la lenteur et les multiples retards des étrangers ou de leurs
gouvernements ont eu un effet positif. Excédée par des années
de promesses non tenues, la population du Kazakhstan a réuni, à la
surprise générale, 2,5 millions de dollars pour construire elle-même
un barrage de sable, de 14 kilomètres de long et de 30 mètres de large,
qui a transformé en lac la mer d’Aral du Nord, près de la ville d’Aral’sk.
Les Kazakhs, expliquent leurs dirigeants, se sont aussi efforcés de puiser
moins d’eau que par le passé dans le fleuve Syr-Daria, et le barrage a retenu
son débit ainsi augmenté dans la petite mer d’Aral du Nord. Résultat:
son niveau est remonté de trois mètres pour la première fois
en 30 ans, ramenant verdure et oiseaux dans la zone désertifiée. L’afflux
d’eau douce y a réduit la salinité de la mer, rouvrant ainsi des perspectives
pour la pêche. Surtout, le barrage a rendu à la population d’Aral’sk
l’espoir, «une denrée jusque-là aussi rare que l’eau»,
ironise le maire de la ville, Aitbai Kuserbaliv.
Malheureusement, le barrage est fragile, menacé par les pluies et la montée
du niveau de la mer. En 1998, il a cédé sur trois à cinq kilomètres,
et l’eau s’est déversée en mer d’Aral du Sud. L’entreprise, disent
les responsables kazakhs, ne pourra être poursuivie que s’ils obtiennent les
15 millions de dollars qu’ils ont demandé à la Banque mondiale pour
construire un barrage permanent. «Je leur ai écrit il y a des mois.
Ils ne m’ont pas encore répondu», déplore le maire. Comme sont
en jeu le maintien de la mer regagnée, les efforts des dizaines de bâtisseurs
du barrage et les moyens d’existence de plusieurs centaines de pêcheurs, il
est probable que la Banque mondiale s’exécute. «Nous reconnaissons que
ce barrage est tout à fait nécessaire et l’argent va arriver»,
assure d’ailleurs Antonius Lennarts.
Même si la Banque mondiale finance le projet, il ne sauvera que la plus petite
des deux mers d’Aral. Pour maintenir à son niveau actuel celle du Sud, il
faudrait qu’elle reçoive au moins 20 kilomètres cubes d’eau par an.
On a proposé des solutions grandioses: détourner les eaux de fleuves
sibériens ou de la Caspienne, à respectivement 2 400 et 500 kilomètres
de là. Chacun des projets pourrait coûter jusqu’à huit millions
de dollars. Les pays d’Asie centrale n’ont pas cet argent.
Une autre option consisterait à laisser davantage d’eau dans l’Amou-Daria
- ce qui menacerait l’agriculture existante, notamment en Ouzbékistan où
se situe l’essentiel de son cours. Cette solution risque de se heurter à une
résistance acharnée des paysans de cet Etat, très dépendants
du fleuve pour l’irrigation. «La situation est délicate: on ne peut
pas arrêter l’agriculture, les gens perdraient leurs moyens d’existence»,
observe l’un des grands experts des ressources en eau à l’UNESCO, le professeur Janos Bogardi. Il faudrait des
milliards de dollars et des décennies pour introduire des technologies nouvelles
et des plants consommant moins d’eau. Et il est tout à fait improbable que
l’Ouzbékistan, second exportateur mondial de coton, accepte de se désengager
d’une culture qui est sa première source de devises.
Sauver la mer devenant donc une perspective fort lointaine, les experts et la population
semblent aujourd’hui privilégier un autre objectif: parer au désastre
social. Si rien n’est fait, la mer d’Aral du Sud devrait disparaître d’ici
25 ans. La priorité doit être de sauver les vies humaines, estime Vefa
Moustafaev, spécialiste des ressources en eau à UNESCO.
Après 10 ans de recherche et d’évaluation, les institutions internationales
ont commencé à mettre en œuvre certains projets pour aider la population,
essentiellement en lui fournissant de l’eau saine et de meilleurs équipements
de santé. La Banque mondiale a financé la création de 25 stations
pour contrôler la qualité de l’eau potable dans toute l’Asie centrale.
Elle projette aussi de contribuer à l’amélioration des pratiques agricoles,
qui consomment beaucoup trop d’eau douce.
Les experts estiment à 20 milliards de dollars le coût des initiatives
nécessaires au développement et à la protection de l’environnement
dans la région - essentiellement pour moderniser l’agriculture, réduire
la pollution des fleuves et purifier l’eau potable. Aujourd’hui, les pays d’Asie
centrale, à court d’argent, ne sont pas en mesure de réunir seuls une
telle somme.
Côté ressources naturelles, la région ne manque pas d’atouts.
Les Etats d’Asie centrale pourraient compter dans les prochaines années parmi
les grands du secteur mondial de l’énergie, s’ils exploitaient leurs immenses
réserves de gaz et de pétrole. L’impact d’une telle décision
sur la mer d’Aral est toutefois des plus incertains.
Le Courrier de l'UNESCO
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