
Dans l’ancien palais de Catherine
II, 5% seulement des collections peuvent être exposés, mais des plans
de développement sont en cours.
L’éclatement
de l’Union soviétique, fin 1991, a affranchi cette digne institution mais
elle l’a aussi confrontée à un problème inédit: la carence
chronique de l’Etat à s’acquitter de ses engagements financiers

En 1998 1,8 million de personnes
– russes pour la plupart – ont visité l’Ermitage: les entrées sont
en baisse.
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L’un des plus grands musées du monde
1764: Catherine II la Grande, impératrice de Russie, achète
225 toiles de maîtres flamands et hollandais pour doter sa cour d’une galerie
de tableaux au Palais d’Hiver, sa nouvelle résidence à Saint-Pétersbourg.
Ils deviendront le noyau d’une collection qui réunit aujourd’hui près
de trois millions de pièces, reflètant cultures et civilisations, de
l’âge de pierre aux temps modernes.
1852: Le tsar Nicolas Ier ajoute un édifice, plus tard baptisé
le Nouvel Ermitage: il y transfère les collections principales et l’ouvre
au public. Le musée s’enrichit de nouvelles collections: or scythe de Russie
du Sud (à partir des années 1830), antiquités grecques et romaines
(acquises à Rome en 1861), objets d’art orientaux, byzantins et médiévaux
(à Paris en 1884) notamment.
1917: Le Palais d’Hiver et l’Ermitage deviennent des musées d’Etat.
1941: L’Allemagne nazie attaque l’Union soviétique. Deux millions d’œuvres
sont évacuées vers l’Oural pour les mettre en sécurité.
Une partie des collections reste bloquée dans le musée pendant le siège
de la ville, mais en sort intacte.
Juin 1999: L’Ermitage ouvre un site internet (www.hermitage
museum.org), qui donne accès à un catalogue numérique
de ses collections: plus de 3 000 œuvres d’art y sont présentées
à ce jour.
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La collecte de fonds est un concept si nouveau en Russie qu’il n’existe même
pas de mot russe pour l’exprimer correctement |
Libéré
des bureaucrates tatillons mais privé des largesses de l’Etat, le grand musée
de Saint-Pétersbourg se lance dans la collecte de fonds et les musées-satellites
à l’étranger.
«Jamais je n’échangerais le présent, en dépit
d’un continuel manque d’argent et d’une lutte sans répit pour en trouver,
contre un passé qui paraissait sans problèmes, avec ses dotations budgétaires
garanties à 100%», tranche Mikhaïl Piotrovski, directeur du musée
d’Etat de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Il sait de quoi il parle:
il a vécu l’avant et l’après. Fils du précédent directeur,
il est pratiquement né à l’Ermitage, qui abrite, dans la splendeur
impériale du Palais d’Hiver, l’une des plus riches collections d’œuvres d’art
du monde. Il a fait ses premiers pas dans les 350 salles de ce musée, où
son père lui a transmis sa passion pour l’art antique de l’Orient.
Il a plongé tout petit dans la gestion de l’Ermitage, comme s’il s’agissait
d’une entreprise familiale. «Mon père n’avait pas à penser aux
innombrables problèmes financiers qui nous assaillent, dit-il, mais il ne
pouvait rien faire sans en référer aux bureaucrates du ministère
de la Culture à Moscou. Aujourd’hui, l’argent manque mais c’est le prix à
payer pour la liberté de décider par nous-mêmes. Nous devons
la préserver.» Ces points de vue paraissent encore révolutionnaires
à l’Ermitage.
Constitué à partir de la modeste collection privée des Romanov
– la dynastie impériale russe –, ce musée a été pendant
près de deux siècles et demi la tour d’ivoire de l’art, à mille
lieues du vil souci plébéien de gagner son pain quotidien. Enfant chéri
du gouvernement tsariste puis du politburo du Parti communiste, qui voyaient en lui
un symbole de la richesse et de la puissance de l’Etat, il recevait promptement et
régulièrement de généreuses dotations budgétaires.
L’éclatement de l’Union soviétique, fin 1991, a affranchi cette digne
institution des bureaucrates tatillons mais elle l’a aussi confrontée à
un problème inédit: la carence chronique de l’Etat à s’acquitter
de ses engagements financiers. Même en 1996, période de relative stabilité,
le gouvernement a fixé son budget à 40 seulement des 60 millions de
dollars que le musée demandait. Il ne lui en a finalement versé que
18. En 1997 (année aujourd’hui perçue, avec le recul, comme la meilleure
de la Russie postcommuniste), l’Ermitage a sollicité 90 millions de dollars,
s’en est vu accorder 30 sur le papier et n’en a effectivement reçu que 12.
L’année suivante, sur les 7,4 millions de dollars réclamés,
5,4 millions ont été approuvés mais seulement 2,7 effectivement
versés.
Pour Mikhaïl Piotrovski, l’année la plus difficile restera cependant
celle où il fut nommé directeur, en 1992. Pas seulement parce que cet
éminent spécialiste d’histoire arabe se trouva soudain plongé
dans les détails fastidieux de la gestion quotidienne, mais aussi parce que
l’Ermitage, comme les autres institutions culturelles russes, dut apprendre à
nager dans la mer démontée d’une économie de marché naissante:
dotations en chute libre, inflation galopante, pas assez d’argent pour assurer un
minimum d’entretien des locaux, impossibilité d’enrichir les collections.
La ruée des conseillers et partenaires n’a en rien facilité les décisions.
Leurs avis étaient souvent contradictoires et leur sérieux en affaires
difficile à vérifier. Avec le Bolchoï et la bibliothèque
Lénine de Moscou, l’Ermitage a alors été retenu pour être
l’un des projets phares de l’UNESCO en Russie. Une équipe internationale
d’experts dirigée par Edmund («Ted») Pillsbury, ancien directeur
du Kimbell Museum of Art de Fort Worth (Texas), arriva à Saint-Pétersbourg.
Elle finit, en s’étoffant, par devenir le Conseil consultatif international,
qui rassemble aujourd’hui, sous la présidence de Pillsbury, des personnalités
respectées du monde des très grands musées: ancien et actuel
directeurs du Louvre, de la National Gallery de Washington, de celle de Londres,
du Philadelphia Art Museum et du Rijksmuseum d’Amsterdam. Cette instance, dont tous
les membres travaillent bénévolement, se réunit une fois par
an à Saint-Pétersbourg.
Restauration
des œuvres de Rembrandt à Amsterdam
Sur la base du plan
directeur élaboré par le Conseil, l’UNESCO a sollicité des parrainages.
En 1994, le premier don de grande envergure est arrivé: 1,2 million de dollars
offert par le gouvernement des Pays-Bas. «Les Néerlandais étaient
très avertis, se souvient Stuart Gibson, coordinateur du projet Ermitage de
l’UNESCO. Ils souhaitaient consacrer cet argent à
une série d’améliorations concrètes de la gestion du musée,
dans des domaines peu exaltants mais essentiels comme l’informatisation de la comptabilité
avec les logiciels adaptés, ou le lancement d’études de faisabilité
en vue de la protection des soubassements contre les inondations.» Ce même
don a permis à des spécialistes de l’Ermitage d’accompagner la célèbre
collection Rovinski (640 eaux-fortes et estampes de Rembrandt) au Rijksmuseum d’Amsterdam
pour y être restaurée. Ils ont, du même coup, noué de précieux
liens avec leurs collègues néerlandais.
Qui plus est, une fondation des Pays-Bas a eu l’idée de collecter des fonds
pour constituer, à Amsterdam, une ou plusieurs salles de l’Ermitage. Une exposition
permanente de ses œuvres, par rotation, est à l’étude, baptisée
«L’Ermitage sur l’Amstel».
En octobre 1999, l’Ermitage a fait savoir qu’il allait reprendre, à Londres,
cette même idée de «musée satellite». Il envisage
d’y ouvrir un espace d’expositions permanentes à Somerset House, l’hôtel
particulier du xviiie siècle où loge l’Institut Courtauld, principal
centre d’études supérieures d’histoire de l’art en Grande-Bretagne,
ainsi qu’un musée présentant une collection exceptionnelle de tableaux
impressionnistes et néo-impressionnistes.
La collecte de fonds (ce fundraising est un concept si nouveau en Russie qu’il n’existe
même pas de mot russe pour l’exprimer correctement) est devenue une source
de revenus toujours plus importante pour l’Ermitage. La contribution du gouvernement
fédéral russe à son budget annuel ne cesse de baisser. Elle
est passée de 70% en 1997 à 61% en 1998. La chute des entrées
est encore plus spectaculaire. En 1989, 3,5 millions de personnes ont visité
l’Ermitage; en 1998, 1,8 million seulement. Comme la plupart de ces visiteurs sont
des Russes, qui paient leur ticket d’entrée au prix très avantageux
de 15 roubles (moins d’un dollar), les recettes ne peuvent financer une part importante
du budget. Les visiteurs étrangers paient beaucoup plus cher – 250 roubles
(10 dollars) –, mais cette politique de double prix ne tourmente nullement Mikhaïl
Piotrovski. «Par leurs impôts, estime-t-il, les citoyens russes ont déjà
payé leur écot au musée. Il est donc tout à fait légitime
de leur consentir une réduction, comme aux enfants et aux étudiants
de toute nationalité. En général, ce sont les tour-opérateurs
qui protestent contre le double prix: ils avaient pris l’habitude d’acheter nos tickets
bon marché et de les revendre aux touristes étrangers avec un profit
de 1 000%!»
Les Russes ne pourraient d’ailleurs pas payer l’entrée plus cher. A 1 000
ou 1 500 roubles (40 à 60 dollars), le salaire mensuel moyen d’un conservateur
de l’Ermitage, qui n’est pas, loin de là, le plus bas du pays, le prouve assez.
Pour la même raison, une autre ressource potentielle, les boutiques de musée,
n’a pas été jugée prioritaire. Tant que le pouvoir d’achat du
public russe restera faible, il est inutile d’investir dans des techniques de mise
en marché.
Ce qui nous ramène à la sollicitation des dons, et à une initiative
dont tous – Piotrovski, Gibson, Pillsbury – ont souligné l’importance: l’Ermitage
est la première institution culturelle russe à rendre public, en toute
transparence, son budget annuel, calculé grâce aux logiciels acquis
avec les fonds néerlandais. «C’est une révolution», affirme
Nicholas Offman, spécialiste américain de la collecte de fonds, qui
a aidé le nouveau service «développement» de l’Ermitage
à élaborer des stratégies en la matière, et à
intégrer les techniques complexes de leur mise en œuvre. «Ils ont appris
vraiment très vite: le personnel du musée a compris que les donateurs,
qu’il s’agisse de fondations, d’entreprises ou de particuliers, doivent savoir précisément
où vont leurs dons, pour être sûrs que leur argent n’est pas gaspillé,
caché, mal géré, voire volé. Jusqu’à présent,
l’Ermitage y est mieux parvenu que toute autre institution russe. Ce n’est pas encore
la perfection: une fondation qui voudrait effectuer une donation trouvera plus facile
de la faire au Metropolitan Museum par exemple, ne serait-ce qu’à cause des
30 ou 40 ans d’avance du musée new-yorkais dans ce domaine.» Mikhaïl
Piotrovski se plaît à souligner qu’il y a 10 ans, le budget total de
l’Ermitage représentait 1% de celui du Metropolitan, contre 10% actuellement,
un décuplement dont il est fier.
L’un des tout derniers exemples de coopération réussie entre l’Ermitage
et le secteur privé est le site Internet bilingue (russe et anglais) mis au
point grâce à un don d’IBM de deux millions de dollars. Même si
sa banque de données ne montre à ce jour qu’une infime partie de la
gigantesque collection exposée dans les salles (2,5 millions de pièces),
elle est, s’enorgueillit Ted Pillsbury, «si avancée qu’elle propulse
l’Ermitage à l’avant-garde des musées du monde entier pour l’usage
de la technologie informatique».
Des représentants du nouveau patronat russe figurent-ils aux côtés
des donateurs et sponsors occidentaux toujours plus nombreux? «Les nouveaux
hommes affaires ne deviennent pas mécènes du jour au lendemain, répond
Mikhaïl Piotrovski. On ne peut pas dire que les entreprises russes se bousculent
pour nous aider. Mais nous venons de réussir une percée: un don important
de Vladimir Potanine, l’un des hommes les plus riches de Russie, propriétaire-fondateur
de l’United Export Import Bank (UNEXIM).» Le secrétariat de M. Potanine
précise que ces fonds «serviront à créer le nouvel espace
d’exposition de l’Ermitage, qui sera inauguré cette année» dans
un bâtiment appelé l’Etat-major général. La moitié
de cet édifice concave néoclassique qui délimite, avec le Palais
d’Hiver baroque, la place du Palais à Saint-Pétersbourg, a été
cédée à l’Ermitage. Sa mise en valeur est prévue dans
le cadre d’un projet baptisé «le Grand Ermitage». Grâce
à cet espace supplémentaire, le public pourra admirer 10 à 15%
de la collection, alors que 5% seulement peuvent être actuellement exposés.
L’idée était d’ouvrir un nouveau musée des arts décoratifs
et appliqués, qui puisse rivaliser avec le Victoria and Albert Museum de Londres
et le musée des Arts décoratifs de Paris. Mais ce type de musée
attire en général moins de visiteurs que les collections de tableaux
et de sculptures. Sans renier l’objectif initial, le Conseil consultatif international
a proposé de transférer dans le nouveau bâtiment la célèbre
collection impressionniste du Palais d’Hiver. D’immenses toiles des peintres français
Maurice Denis et Pierre Bonnard qui, faute de place, n’avaient jamais été
exposées jusque-là, ont d’ores et déjà été
accrochées dans quelques salles fraîchement rénovées de
l’Etat-major général.
«Cette décision de déplacer les impressionnistes est vraiment
judicieuse, estime la critique d’art russe Kira Dolinina. On les exposait au deuxième
étage du Palais d’Hiver, serrés dans de petites salles basses de plafond.
En été, il y fait si chaud que les gardiens doivent ouvrir les fenêtres,
ce qui abîme les tableaux. Cette collection est très populaire. Dans
le nouveau bâtiment, on la regardera d’un autre œil. Il est certain qu’elle
mérite un musée séparé. Mais est-ce que celui des arts
décoratifs et appliqués est le bon endroit? Il s’agit en réalité
de deux musées différents. Les grands musées qui se sont récemment
étendus – le Rijksmuseum, le Louvre, la National Gallery de Londres – ont
tous travaillé sur des concepts avant de se lancer à l’aventure. Pour
le moment, le concept artistique du Grand Ermitage paraît bien vague.»
Un grand
complexe en gestation
Parallèlement,
l’infatigable Piotrovski s’occupe d’un projet plus ambitieux. Il envisage d’aménager
au sein du Grand Ermitage un centre culturel et commercial, avec une salle de concert,
un cinéma, des restaurants, un hôtel, des galeries et des magasins,
pour un coût global estimé à 150 millions de dollars. Lors de
ses fréquents séjours à Londres et à New York, il recherche
activement des investisseurs et un promoteur. Pour ce projet, l’horizon sera plutôt
le 250e anniversaire du musée en 2014 que le tricentenaire de la ville en
2003.
Le musée d’Etat de l’Ermitage est-il une réussite exceptionnelle dans
un paysage russe désolé? En partie. Musée-phare incontesté
de Russie, géré par un directeur sûr de lui, cosmopolite, respecté
à l’étranger, il revendique peu à peu sa place parmi les meilleurs
du monde, en s’appuyant sur la diversité et la grandeur de sa collection,
mais aussi sur ses plans de développement. Il reste cependant alourdi par
une infrastructure sous-développée et un personnel en surnombre, dont
certains membres ont du mal à accepter le rythme toujours plus rapide des
changements.
Jusqu’à présent, l’Ermitage a réussi à garder ses jeunes
spécialistes compétents et dévoués, prêts à
travailler comme chauffeurs de taxi la nuit, avant de regagner le monde de l’art
le jour. Si toute la Russie parvient à prendre le départ du troisième
millénaire avec autant de confiance que l’Ermitage, le musée aura lui-même
moins de raisons de se tracasser.
Le Courrier de l'UNESCO
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