
Sous Suharto, l’hebdomadaire
Tempo avait été interdit de parution pour avoir évoqué
un sujet politiquement «sensible». Sa réapparition en octobre
1998 (ci-dessus) a été le symbole d’une nouvelle ère de liberté
de la presse.

Après la démission
de Suharto, 718 nouveaux titres ont été autorisés. Résultat:
les conférences de presse sont bondées. Ici, celle du directeur du
Fonds monétaire international, Hubert Neiss, en décembre 1998.

Des manifestants protestent contre
la défaite de leur candidat à la présidentielle, Megawati Sukarnoputri,
tandis que des journalistes se protègent des gaz lacrymogènes.
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Le site du mois
www.thehungersite.com/
Chaque jour, 24 000 personnes meurent de faim
dans le monde, soit une toutes les 3,6 secondes. Les trois quarts sont des enfants
de moins de cinq ans. Ce site indépendant permet de faire un don d’aliments,
via le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, aux affamés
de 80 pays — en particulier aux enfants, dans le cadre de distributions à
l’école.
En cliquant sur un rectangle, on ajoute l’équivalent d’une ration, composée
d’aliments déterminés en fonction du pays et de ses besoins. Les dons
sont payés par des entreprises qui parrainent l’initiative en échange
d’un petit espace publicitaire. Plus d’un million de rations ont été
distribuées depuis l’ouverture du site en juin 1999.
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La loi sur
la presse de 1999
• Cette loi, dans ses grandes lignes, supprime
le pouvoir discrétionnaire du ministère de l’Information sur les médias
indonésiens.
• Elle abolit le système des autorisations de parution.
• Elle rend passibles d’amendes et de sanctions les infractions à la liberté
de la presse.
• Elle déclare la presse seule responsable de ses propres régulations.
• Elle prône enfin la rédaction d’un code de déontologie pour
les journalistes.
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Depuis la chute de Suharto,
les médias indonésiens travaillent librement. Mais jusqu’où
cette liberté peut-elle aller? Un consensus reste à trouver, dans un
contexte difficile.
Il suffit de sortir dans la rue pour se
faire une idée de l’étendue des changements intervenus en Indonésie
depuis que les émeutes de Djakarta ont mis fin aux 32 années de règne
du président Suharto, en mai 1998. Inutile de se mettre en quête d’une
des manifestations quasi quotidiennes qui bloquent la circulation à Djakarta
et dans les autres grandes villes du pays: le premier kiosque à journaux venu
en dit long, avec ses multiples titres à l’étalage — revues aguicheuses,
journaux populaires impertinents, quotidiens sensationnalistes — apparus ces dernières
années.
Dans ce pays de 204 millions d’habitants (le quatrième du monde par sa population),
la presse a «explosé» en très peu de temps. Dans les 12
mois qui ont suivi la démission de Suharto, le gouvernement a autorisé
718 nouveaux titres. Depuis l’indépendance, 53 années plus tôt,
289 autorisations seulement avaient été délivrées au
total. Très récemment, en novembre 1999, le gouvernement a supprimé
le Deppen, l’omnipotent ministère de l’Information. Pendant des années,
cet organe a strictement contrôlé les médias et interdit toute
enquête sur des sujets susceptibles d’exacerber les sensibilités ethniques,
religieuses, raciales ou les convictions politiques. Justifiée au départ
par la multitude de communautés ethniques et religieuses composant la nation,
cette règle a peu à peu été étendue à tout
ce qui dérangeait le gouvernement.
Au milieu des années 90, alors que l’autorité de Suharto était
de plus en plus contestée, la presse s’est enhardie mais le gouvernement a
durci sa position. Lorsque Tempo, l’un des principaux hebdomadaires, a évoqué
les dissensions au sein du gouvernement concernant l’achat de 39 navires de guerre
est-allemands, à l’instigation du ministre de la Recherche et de la Technologie
de l’époque, B.J. Habibie, son autorisation de parution lui a été
retirée. Tempo a eu gain de cause devant deux juridictions avant que la Cour
suprême ne confirme la décision du Deppen. Le gouvernement s’en est
alors pris à des journalistes ayant formé un syndicat indépendant.
Plusieurs ont perdu leur emploi tandis que deux des syndicalistes et une secrétaire
ont été condamnés en 1995 à des peines de prison pour
avoir répandu des informations censées porter atteinte au gouvernement.
Le président et le roi de pique
Une émission de télévision très
populaire a aussi été déprogrammée: elle comportait l’interview
de l’un des juges ayant rendu un verdict favorable à Tempo.
Mais la détermination des journalistes n’a pas faibli, surtout à partir
de la fin 1997, lorsque les médias ont osé couvrir l’insatisfaction
et l’agitation croissantes dans tout l’archipel, notamment les manifestations estudiantines
anti-Suharto. Après la réélection de Suharto par le parlement
indonésien pour un septième mandat de cinq ans, la revue D &
R a publié en couverture une caricature du président en roi de
pique. Le Deppen a aussitôt engagé des poursuites contre la revue. L’affaire
n’est toutefois jamais allée à son terme, des émeutes ayant
entre-temps éclaté dans toute l’Indonésie, amenant Suharto à
la démission.
Lorsque son vice-président, B.J. Habibie, lui a succèdé pour
assurer la transition, la presse a tout d’abord craint de voir réduites à
néant les quelques avancées obtenues. L’inquiétude a cru avec
la nomination d’un vétéran du Timor-Oriental, le général
Y. Yosfiah, au ministère de l’Information. Pourtant, le respect de la liberté
de la presse a réellement été l’une des grandes réalisations
de ce gouvernement transitoire si décrié de l’après-Suharto.
L’une des premières mesures prises par le général Yosfiah a
été de retirer au Deppen le droit de donner ou supprimer des autorisations
de publier. Il a aussi allégé la procédure d’approbation gouvernementale
des nouveaux médias. Il a même demandé que lui soient signalés
les cas de fonctionnaires du Deppen exigeant une faveur (une participation financière
dans une nouvelle entreprise de presse par exemple) en échange d’une autorisation.
Il a réduit de 14 à 4 le nombre des bulletins d’information quotidiens
officiels, obligatoirement diffusés par les stations de radio. Et il a autorisé
la création de nouvelles associations de journalistes en dehors de la PWI,
agréée par l’Etat. Le général Yosfiah a justifié
ces changements dans une récente interview : «Les choses sont différentes
à présent. Nous considérons les journalistes comme des collègues.
Nos conceptions ont changé ». Un des symboles de cette nouvelle politique
a été le retour de Tempo dans les kiosques, en octobre 1998.
A la même époque, un groupe d’éditeurs et de chaînes de
radio et télévision a proposé une révision des lois sur
la presse de l’ère Suharto. La loi 40, votée en septembre 1999, a été
la première «à avoir libéré la presse de la tyrannie»,
selon le président de l’Association indonésienne des éditeurs
de presse, S.L. Batubara. Cette nouvelle loi (voir
encadré) modifie 25 articles de la précédente,
qui mettaient en grande partie le presse à la merci du ministre de l’Information.
Elle charge aussi la presse d’assurer sa propre régulation. La Société
indonésienne de presse, radio et télévision encourage désormais
ses membres à créer des postes de médiateurs dans leurs rangs
et prépare un code déontologique commun.
Si cette loi laisse de nombreuses questions en suspens — notamment en ce qui concerne
la censure des émissions de radio, de télévision ou des films,
ainsi que l’attribution des fréquences — elle marque néanmoins un grand
pas en avant. De nombreux journalistes constatent ainsi la diminution, voire la disparition
des interventions militaires ou bureaucratiques.
Le carcan légal ne représentait qu’une partie des contraintes pesant
sur la presse. Sur d’autres fronts, elle reste vulnérable. Ainsi, rien n’est
fait pour protéger les journalistes des propriétaires des médias,
dont la loi interdit qu’ils soient étrangers. Et la presse évoque peu
les conflits d’intérêts. Si B.J. Habibie lui-même tolérait
que son gouvernement et sa politique soient quotidiennement critiqués, certains
de ses alliés et partisans étaient moins indulgents.
Des troubles ont éclaté à Djakarta quand le collège électoral
s’est réuni en novembre 1998 pour confirmer Habibie dans ses fonctions. Peu
de temps après, des pressions ont été exercées sur la
chaîne de télévision privée SCTV: une banque appartenant
à l’Etat a annulé le prêt de 34 millions de dollars consenti
à cette chaîne, l’obligeant à vendre une participation majoritaire
dans sa société. Une entreprise dirigée par un frère
d’Habibie a pris l’initiative de se poser en médiateur... pour devenir associé.
Dans un communiqué, les producteurs des actualités de la SCTV ont affirmé
que le gouvernement punissait ainsi la chaîne pour ses enquêtes sur les
émeutes.
Autre zone d’ombre: le code pénal, qui contient toujours de nombreux articles
relatifs à la presse, punissant notamment de peines allant jusqu’à
quatre ans de prison les émissions ou les articles considérés
comme hostiles, haineux ou insultants à l’égard de membres du gouvernement.
Le code pénal empêche les enquêtes sur les malversations présentes
ou passées du gouvernement. Yasmen Umar, éditeur du Pontianak Pos,
quotidien du Kalimantan-Occidental, affirme que les gens qui s’estiment lésés
dans un article critique «envisagent tout de suite une solution pénale
et non un droit de réponse».
En outre, la réticence des autorités à fournir des informations
rapides et exactes rend difficile tout reportage sur les activités du gouvernement,
et plus encore sur les affaires de corruption. «Ce refus des fonctionnaires
et des personnalités de communiquer des informations constitue un handicap
pour nous», déplore S.L. Batubara. Un scandale a récemment éclaté
autour du détournement de plus de 70 millions de dollars destinés à
la restructuration du secteur bancaire, par des personnalités liées
au gouvernement et au parti au pouvoir. Pendant plus de trois mois, le gouvernement
de B.J.Habibie, invoquant le secret bancaire, a refusé de publier un audit
indépendant détaillant la destination de ces sommes et en identifiant
les bénéficiaires.
Le principe d’une presse libre
Les puissants ne sont pas les seuls à inquiéter
les journalistes. L’Indonésie de l’après-Suharto, dans un contexte
de crise économique, de montée des sensibilités séparatistes,
ethniques ou religieuses et dans une atmosphère politique troublée,
est devenue un pays beaucoup plus dangereux pour les journalistes. Tout le monde
n’accepte pas la nécessité, ni même le principe d’une presse
libre. «Pour la première fois, le public est confronté à
des opinions pas toujours compatibles avec celles de tel ou tel groupe de pression»,
explique A. Lin Neumann, conseiller de l’Alliance de la presse du Sud-Est asiatique.
C’est le cas par exemple des reportages sur le conflit entre musulmans et chrétiens
à Amboine, capitale de la province multi-confessionnelle des Moluques. A la
suite d’émeutes ayant éclaté début 1999, la ville a été
pratiquement divisée entre les deux groupes en conflit. Les reporters chrétiens
ne se sentaient en sécurité que dans les secteurs chrétiens,
et les journalistes musulmans dans les quartiers musulmans. L’impossibilité
d’enquêter dans les deux communautés a compliqué la question
déjà délicate des reportages sur les affrontements religieux.
Les chrétiens d’Amboine ont eu le sentiment que la presse nationale accordait
plus d’importance aux attaques subies par les musulmans; ils sont devenus hostiles
aux Indonésiens travaillant dans la presse locale.
Pendant ce temps, au Timor-Oriental, à l’approche du référendum
sur l’indépendance d’août 1999 organisé par les Nations unies,
des milices armées pro-indonésiennes s’en sont pris aux Indonésiens
et aux étrangers travaillant pour la presse internationale, convaincus que
la plupart des observateurs étrangers étaient favorables à la
séparation de ce territoire. Victimes du chaos consécutif au scrutin,
deux journalistes, l’un indonésien, l’autre étranger, ont été
tués.
Depuis la levée des restrictions gouvernementales, un des griefs récurrents
à l’égard des journalistes est qu’ils n’ont conscience ni de leurs
responsabilités, ni de leurs devoirs, ni même de leurs droits. «Plus
on donne de liberté à la presse, plus les responsabilités qui
lui incombent sont énormes», déclare Atmakusumah Astraatmadja,
directeur exécutif de l’Institut de presse Soetomo, un des rares organismes
indonésiens à proposer une véritable formation aux journalistes.
Peu d’universités ont une faculté de journalisme.
En dehors d’une myriade de séminaires de courte durée destinés
aux reporters locaux, et financés par des fonds étrangers, les journalistes
indonésiens apprennent en grande partie leur métier sur le tas. Leurs
salaires sont par ailleurs assez bas. Pratique très ancienne, le «journalisme
à l’enveloppe» se réfère aux billets glissés dans
une enveloppe et distribués aux journalistes assistant à une conférence
de presse. Autre survivance de l’ère Suharto, la presse tend toujours à
rendre compte de l’actualité en citant très souvent les opinions et
les déclarations des personnalités officielles.
Degrés de liberté
Les médias indonésiens sont désormais
libres. Mais ils sont aussi sans protection, dans un flou inquiétant. Journalistes
et éditeurs indonésiens devront eux-mêmes trouver jusqu’où
leurs communautés leur permettent d’aller. En d’autres termes, quel degré
de liberté leurs lecteurs ou téléspectateurs sont prêts
à leur accorder. Jusqu’à présent, aucun consensus ne s’est dessiné.
Selon un sondage récemment effectué par un observatoire local des médias,
trois personnes interrogées sur quatre estiment que les enquêtes journalistiques
elles-mêmes contribuent à la «désintégration de
la nation».
L’expérience de Rusdi Amral, responsable du bureau du quotidien national Kompas
à Macassar, capitale des Célèbes du Sud, est significative.
Lorsque B.J. Habibie, originaire de cette province, a perdu les élections
à la présidence du 20 octobre 1999, les étudiants de Macassar
ont organisé des manifestations, dont certaines pour réclamer l’indépendance
des Célèbes. Plusieurs véhicules de protestataires sont arrivés
au bureau de Rusdi Amral, exigeant que son journal accorde une place importante à
leur mouvement. «La presse peut maintenant venir à bout des menaces
de la bureaucratie, civile ou militaire. Ce qui nous inquiète désormais,
ce sont les menaces venant de la population», déclare Amral. La police
s’est abstenue d’intervenir lorsque les manifestants se sont approchés de
son bureau. Lui et son équipe ont dû se débrouiller seuls face
à leurs détracteurs.
Le Courrier de l'UNESCO
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