VISIONS TIBÉTAINES

Photos de Michael Amendolia, texte de Mohan Bir Thapaw. Michael Amendolia est un photographe australien. Mohan Bir Thapa est rédacteur en chef du magazineToday à Katmandou (Népal).
Grâce à une intervention chirurgicale peu coûteuse, un médecin népalais a rendu la vue à des milliers de personnes au Tibet, où le taux de cécité par cataracte est parmi les plus élevés du monde.

A une occasion au moins, le docteur Sanduk Ruit a pu savourer le fruit de son travail. C’était il y a quatre ans. En route pour le célèbre monastère tibétain de Ganden, il séjournait dans un petit hôtel de Metagonga, à quatre heures de Lhassa vers l’est. Il vit venir à sa rencontre une femme d’une quarantaine d’années, bien habillée, qui lui apportait les présents traditionnels: la kadha (une écharpe blanche) et du chhurpi (fromage sec).
Deux ans plus tôt, le Dr Ruit, un ophtalmologue népalais de grande réputation au Tibet, avait opéré cette femme. A l’époque, elle souffrait d’une cécité totale due à une cataracte, affection qui se traduit par une opacification du cristallin, qui peut être d’origine sénile ou congénitale. Son mari l’avait abandonnée quand elle avait complètement perdu la vue. Elle en avait été réduite à vivre comme un animal.
Son opération avait tout changé: elle avait recouvré la vue mais aussi sa dignité et un certain confort matériel. Elle expliqua au docteur qu’elle vivait à nouveau avec sa famille.
Sanduk Ruit, qui a aujourd’hui 45 ans, a réalisé plus de 20 000 opérations de la cataracte au cours des 15 dernières années. L’intervention consiste à extraire le cristallin opacifié pour implanter à la place une lentille de plastique.
Cette technique s’est répandue dans les années 80 grâce au Dr Fred Hollows, un ophtalmologue australien auprès duquel le Dr Ruit a été formé. Dans la clinique de l’œil Tilganga de Katmandou où il officie, Fred Hollows a mis au point des lentilles de haute qualité à un prix modique (sept dollars), qui les rend accessibles dans les pays en voie de développement. Le Dr Ruit travaille actuellement dans cette même clinique.
La technique des implants est un véritable don du ciel pour le Tibet. Cette région autonome de la République populaire de Chine, située à la frontière du Népal, connaît une des plus fortes prévalences de cataractes au monde. Le taux de cécité due à cette affection y est six fois supérieur à celui du reste de la Chine. L’explication tient en partie au relief du Tibet, le plus haut plateau du pays. L’exposition aux rayons ultraviolets du soleil, dangereuse pour les yeux, augmente en effet avec l’altitude.

Fouler «le toit du monde»
et... opérer

Le Dr Ruit a toujours été fasciné par le Tibet, que ses ancêtres avaient quitté voici trois siècles pour s’installer à l’est du Népal. Il a pu fouler pour la première fois de sa vie «le toit du monde» en 1994, à l’invitation d’une organisation non gouvernementale, le Fonds de développement du Tibet, et grâce à l’aide financière du Rotary Club de Nouvelle-Zélande.
Lors de ce séjour, des membres du Fonds lui demandèrent combien d’opérations il pensait pouvoir réaliser en quatre jours à Chusu, un village situé entre la ville de Lhassa et son aéroport. Ils restèrent bouche bée lorsque le docteur répondit qu’à la lumière de son expérience au Népal, il pensait pouvoir avancer le chiffre de 200. L’année précédente, 150 opérations de la cataracte avaient été pratiquées dans tout le Tibet.
Acte chirurgical très simple, l’opération peut être effectuée en une demi-heure par un médecin néophyte mais cinq minutes suffisent à un spécialiste comme le Dr Ruit. Après avoir nettoyé l’œil et appliqué un anesthésiant local sous la paupière inférieure, l’ophtalmologue fait une petite incision dans la cornée, par laquelle il extrait le cristallin puis insère l’implant. Les Tibétains, pense-t-on, auraient pratiqué pendant des siècles, jusque dans les années 50, l’extraction du cristallin cataracté mais ils ne disposaient pas d’une technique pour le remplacer.
L’intervention du Dr Ruit est quasiment indolore. Le bandage de l’œil opéré peut être enlevé dès le lendemain. Les patients ne distinguent d’abord que de vagues contours. Quelques semaines plus tard, ils retrouvent une vision quasiment complète.


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Tibet




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Un moine tibétain, qu’une cataracte a rendu presque aveugle, attend son tour pour un examen médical.



photo Le Dr Nyini effectue un examen improvisé de malades des yeux dans un lieu public, à Gucho.





photo Ophtalmologue tibétain, le Dr Mingma examine un patient dans sa «clinique».

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Chansi Shrestha, assistant, opère sous la surveillance de ses professeurs. Le Tibet a besoin d’ophtalmologues: la prévalence des cataractes y est très forte.



photo Avant l’opération, un système de poids pèse sur l’œil, pour faciliter ensuite l’extraction du cristallin opacifié.



Le Dr Ruit vient d’enlever les pansements sur les yeux de Chang Zhou. Pour la première fois depuis trois ans, elle distingue les contours du visage de sa fille.

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photo Choki, avec ses «yeux neufs», peut repartir chez elle. Il faudra quelques semaines aux nouveaux opérés avant de retrouver une vision quasiment complète.

Le Courrier de l'UNESCO