Le journaliste, une espèce menacée dans un monde interconnecté?

L’information en ligne: Byzance…
John V. Pavlik, directeur du Centre des nouveaux médias de l’Ecole de journalisme de l’Université Columbia (New York).
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Sur le site d’APBnews, on peut visualiser le lieu du crime d’Amadou Diallo, tué par des policiers new-yorkais. Les internautes peuvent zoomer et choisir leur angle de vue. A droite, des poèmes dédiés à cet immigrant.









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Le site DigitalEarth.gov permet d’explorer la nature et les civilisations du monde.






Autrefois, quand on entendait le mot «journaliste», on pensait à un métier précis. Mais à l’ère d’Internet, rien ne distingue l’émetteur du récepteur. Tout un chacun peut faire un peu de journalisme… Chacun a une compétence potentielle pour transmettre aux autres informations et connaissances.

Kazuo Nomura,
sociologue japonais (1955-)








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Le journaliste, une espèce menacée dans un monde interconnecté?

Quel est le rôle des journaliste dans une société où l’information est en libre accès? Sont-ils irrémédiablement dépassés? Je ne le crois pas. Je pense que dans un monde en réseau où l’information est abondante, voire surabondante, le rôle des journalistes est plus important que jamais. Mais il doit évoluer.
Les journalistes doivent développer leur rôle d’analyste, qui donne du sens aux nouvelles, ils doivent guider le public vers des sources fiables et dénoncer les informations en ligne dont les sources leur semblent partiales. A l’ère du numérique, il leur faut se montrer plus zélés que jamais dans la recherche de la vérité, de la juste mesure et de l’impartialité. Autant de valeurs qui ne sont pas forcément dans la culture de ceux qui mettent des «contenus» en ligne et disposent d’un outil leur permettant de communiquer à l’échelle mondiale.
La démocratie dépend de la capacité des organismes d’information à s’ériger en quatrième pouvoir, capable de faire contrepoids à l’exécutif, au législatif et au judiciaire. Le seul réel pouvoir des journalistes provient de leur crédibilité auprès de l’opinion publique. Sans elle, leur pouvoir est nul.
Qu’il s’agisse de médias à but commercial ou de groupements de professionnels, ceux qui nous informent doivent inventer de nouvelles façons de nous interpeller sans déroger aux règles du métier: exactitude, précision, vérification des faits, recours à des sources fiables, indépendance vis-à-vis du politique, du commercial et autres groupes de pression. Si cet équilibre est atteint, le journalisme d’information connaîtra une véritable renaissance au
XXIe siècle, dont la société sera la première bénéficiaire. A défaut, la disparition d’un journalisme impartial nous privera de l’information nécessaire à l’exercice de notre liberté de citoyens.

J.V.P.

Internet a complètement modifié les relations triangulaires entre détenteurs d’information, médias et public: il donne au public un accès direct à l’information et «court-circuite» les journalistes.

Le 4 février 1999 vers minuit, Amadou Diallo, un immigrant africain âgé de 22 ans, entre dans le hall de son immeuble du Bronx, à New York. Au moment où il glisse sa main dans la poche intérieure de sa veste pour y chercher son portefeuille, quatre hommes d’une unité spéciale de la police tirent sur lui... 41 fois. Amadou Diallo, qui n’est pas armé, est atteint de 19 balles, dont plusieurs tirées après qu’il se soit effondré. On ne sait pas encore pourquoi exactement les policiers ont tiré. Ils recherchaient, semble-t-il, un suspect dans une affaire de viol et auraient pris Diallo pour celui-ci. Leur procès doit s’ouvrir dans les premiers mois de cette année.
Cette bavure, qui a fait le tour du monde, a relancé aux Etats-Unis le débat sur l’usage abusif des armes à feu par la police, en particulier à l’encontre de suspects appartenant à des minorités et vivant dans les quartiers périphériques de New York, comme celui du Bronx. Les médias, qui ont largement couvert l’événement, ont rapporté en détail les quelques informations qu’ils avaient pu obtenir, se contentant de conjectures dans la reconstitution des faits.
APBnews, un site web original qui se consacre aux affaires criminelles, s’est efforcé d’ouvrir de nouvelles perspectives dans l’affaire Diallo. Ses journalistes ont travaillé en collaboration avec mes étudiants du Centre des nouveaux médias de Columbia, ainsi qu’avec un groupe d’élèves de plusieurs autres départements de la même université (journalisme, relations internationales, commerce, informatique). Ce «fait divers» a été couvert de façon classique mais aussi sous plusieurs autres angles.
Afin de tenter de mieux reconstituer le contexte de la tragédie, l’équipe APBnews-Columbia a filmé le hall de l’immeuble et la rue au moyen d’une caméra à 360 degrés, mise au point par Shree Nayar, professeur d’informatique à Columbia. Les internautes qui visitent le site APBnews.com peuvent ainsi examiner les lieux au plus près, zoomer, incliner l’image ou encore obtenir une vue panoramique. Ils découvrent le hall à peu près comme le voyait Diallo ce soir-là, avec en plus les impacts de balles sur les murs. Bien que filmés de jour, les extérieurs se présentent à partir de l’endroit approximatif où se trouvaient les policiers, donnant à la fusillade une perspective que le reportage photographique traditionnel ne peut offrir. Cette navigation en images permet à la fois de mieux remettre l’affaire Diallo dans son contexte et d’interpeller un vaste public avec des moyens inédits. Cette double nouveauté revêt une importance capitale pour le journalisme du
XXIe siècle.

Laisser les faits parler d’eux-mêmes
Le site d’APBnews le démontre: Internet procure au journalisme une dimension plus attrayante et permet une plus grande participation du public. Les faits sont moins «filtrés» par les journalistes; les internautes peuvent les interpréter à leur manière et tirer leurs propres conclusions. Autrement dit, les journalistes en ligne peuvent de plus en plus laisser les faits parler d’eux-mêmes. N’est-ce pas là l’une des plus grandes ambitions du reportage?
Internet permet aussi à des journalistes toujours plus nombreux de parler à un public toujours plus vaste. Fondé en 1998, le site APBnews est déjà reconnu comme une source fiable en matière de criminalité: nombreux sont les grands médias qui reprennent ses sujets. Beaucoup d’autres sites d’information originaux et crédibles sont apparus ces dernières années. Parmi eux,
The Street.com, consacré aux marchés financiers, est si respecté que The New York Times, quotidien parmi les plus reconnus au monde, a annoncé en novembre 1999 la conclusion d’un partenariat avec lui, pour fournir sur le Net une meilleure couverture des informations du monde des affaires.
Les exemples abondent de journalistes indépendants fournissant des informations fiables sur différentes régions du globe. Le Croate Mario Profaca, par exemple, rend compte de la situation au Kosovo et traite aussi d’affaires d’espionnage assez fouillées sur son site (
http://mprofaca.cro.net/mainmenu.html). George Adams rédige quant à lui «Not the South China Morning Post», une satire de la liberté de la presse à Hong Kong. Ils font partie de ces voix, potentiellement captées par un public mondial, qui diffèrent de celles des grands médias commerciaux de la planète.
Selon plusieurs études, le public, en particulier les jeunes qui ont grandi avec Internet, apprécient de plus en plus cette diversité et cette nouveauté offerte sur la Toile. Une enquête a ainsi montré qu’en 1998, quelque 36 millions de personnes aux Etats-Unis (dont 30% de 18-29 ans, contre 7% en 1995) naviguaient chaque semaine à la recherche d’informations sur l’actualité. Et 77% des 18-29 ans ont dit «apprécier le choix dont ils disposaient». Les groupes d’âge suivants, plus novices dans les médias interactifs, sont moins séduits par la variété (70% pour les 30-49 ans; 64% pour les 50-64 ans, 52% au-delà de 65 ans)
1. Il est encore trop tôt pour évaluer quel est l’impact sur le public de cette consultation croissante de l’actualité en ligne.

Personnalisation de l’information
Internet favorise d’autre part l’information sur mesure. Il permet aux sites d’offrir des informations à la demande et de cibler des segments de marché très étroits. Chaque internaute peut obtenir les nouvelles qui l’intéressent, par exemple les informations financières correspondant à son portefeuille d’actions. Cette personnalisation de l’information est cependant à double tranchant: elle accroît un morcellement de la clientèle, déjà «endémique» dans les médias. Toutefois, un autre type d’informations sur mesure, propre à Internet, n’entraîne pas forcément la même fragmentation: le web ouvre l’accès à des banques de données qui recèlent des sommes considérables d’informations sur des pays entiers voire sur l’ensemble du monde. Le visiteur de ces sites peut ainsi découvrir quelles répercussions un événement, un phénomène ou un processus ont sur le groupe social auquel il appartient, sur ses intérêts, sur sa situation personnelle.
Ce type de «sur mesure» en est encore à ses débuts et peu de sites d’information l’utilisent pour le moment. Les trois exemples présentés ci-dessous (actualités sur le web, site commercial, projet lancé par un groupement d’organismes gouvernementaux, de journalistes et d’établissements d’enseignement) illustrent comment des thèmes tels que la criminalité, le financement de campagnes électorales ou le climat, peuvent se décliner différemment. On passe ainsi de sujets généraux présentés de façon uniforme pour le public le plus large, à des informations recadrées, interactives, qui permettent à chacun de découvrir les implications de telle nouvelle ou événement pour la communauté où il vit, quel qu’en soit l’endroit du monde.
Aux Etats-Unis, il suffit d’entrer un code postal sur APBnews.com pour obtenir les statistiques de la criminalité dans la commune et même la circonscription correspondantes. Ce type inédit d’informations permet non seulement à tout citoyen américain de connaître le taux de criminalité dans sa ville, dans son Etat ou au niveau national mais aussi dans le quartier où il vit ou encore où il envisage de déménager. Ces données sont fournies par une société qui se spécialise dans la réalisation de cartes de la criminalité.

Accès direct aux sources
Politics.com permet aux internautes de découvrir les sommes versées par un quelconque particulier américain pour la campagne de tel ou tel candidat. La recherche se fait en entrant le nom de ce particulier ou un code postal. Dans ce dernier cas apparaît la liste des personnes qui, dans la circonscription, ont soutenu tel homme politique, le montant de leurs versements et la date. En saisissant le nom d’un candidat, on peut savoir combien celui-ci a reçu par rapport à ses rivaux, mois par mois. Les données proviennent de la Commission fédérale pour les élections des Etats-Unis.
DigitalEarth.gov propose une représentation virtuelle de la Terre permettant à chacun «d’explorer de façon interactive une somme considérable d’informations sur la nature et les civilisations du monde». Le site n’est pas encore totalement opérationnel mais certains prototypes fonctionnent déjà, tels des modèles interactifs en trois dimensions de l’ensemble du globe, avec des données climatologiques recueillies par satellite, ou encore des représentations topographiques en 3D de toutes les régions du monde, pour ne citer que ces exemples. Le gouvernement fédéral américain est l’un des principaux initiateurs du site.
Il faut souligner à ce propos que les organismes publics peuvent désormais informer directement les citoyens. Plus généralement, Internet a introduit un profond changement dans les relations entre les détenteurs d’informations, les médias et le public. Auparavant, ce dernier n’avait accès qu’aux renseignements obtenus par les journalistes auprès des premiers; et il dépendait entièrement des médias pour sélectionner les données fournies par d’autres. Internet a modifié ces relations triangulaires: le public a directement accès aux sources même de l’information.



1. «Internet News Takes Off», Andrew Kohut, The Pew Research Center, 8 juin 1998.

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