
Paul Kennedy
Formé à Oxford,
professeur à l’Université de Yale (Connecticut), l’historien britannique
Paul Kennedy a publié en 1988 aux Etats-Unis une somme intitulée
Naissance et Déclin des grandes puissances, (paru en français en
1991 chez Payot). Il y analysait les facteurs expliquant la formation et la chute
des «empires» durant les cinq derniers siècles, jusqu’à
la perestroïka soviétique. Le grand succès de cet ouvrage tient
en partie à son dernier chapitre: il évoquait une possible chute de
l’URSS mais aussi des Etats-Unis, anticipant une ascension du Japon et de la Chine.
Deux autres de ses ouvrages ont été publiés en français:
Préparer le XXIe siècle (Odile Jacob, 1994) et Stratégie
et Diplomatie 1870-1945 (Economica, 1988).
Le texte ci-contre est extrait de la conférence qu’il a donnée dans
le cadre des Entretiens du XXIe siècle, le 6 novembre 1999,
au siège de l’UNESCO à Paris. |
Aux Etats-Unis, les
journaux économiques, les gourous des affaires, les professeurs d’économie
et les consultants grassement payés ne cessent de nous parler d’un imminent
boom mondial, de la transformation du travail, de la révolution technologique
et de l’explosion des connaissances. On laisse entendre que le monde entier va peu
à peu ressembler à la Silicon Valley. Voilà l’avenir, nous affirme-t-on.
Mais nous devrions peut-être prendre nos distances avec ce battage et observer
la planète dans son ensemble.
Pour prouver que tout n’est pas rose, les plus pessimistes mentionneraient le Kosovo,
l’Afrique de l’Ouest, le Rwanda, la Tchétchénie, le Cachemire, etc.
Nous pourrions aussi faire les voyages que Robert Kaplan décrit dans To
the Ends of the Earth 1, pour découvrir qu’une grande
partie de l’humanité va droit à la catastrophe et à l’autodestruction.
Sans aller jusque-là, je voudrais mettre en garde ceux qui présentent
la mondialisation sans recul critique et avec un enthousiasme débordant.
J’envoie
et je reçois jusqu’à 40 courriers électroniques par jour. Chez
moi, je peux consulter les sites Internet de la Banque mondiale ou des Nations unies
pour obtenir de nouvelles données, lire le New York Times et accéder
aux neuf millions d’ouvrages de la bibliothèque de mon université,
Yale. L’Internet donne à mes enfants, à mes étudiants et à
moi-même un accès immédiat aux connaissances, dont l’explosion
est au cœur de la modernisation et de la mondialisation.
Mais, même si un Américain sur trois se sert chaque jour d’Internet,
l’ordinateur et le courrier électronique ont élargi le fossé
séparant les Américains éduqués (principalement des Blancs
et des Asiatiques) et ceux qui le sont moins (essentiellement des Noirs). Ce fossé
fera sentir ses effets à tous les moments de la vie, qu’il s’agisse des chances
offertes à chacun, de son potentiel, de son éducation ou de sa recherche
d’emploi. Les Etats-Unis vont être divisés en deux groupes, celui qui
sait manier l’outil informatique et celui qui ne le sait pas.
Ce phénomène se retrouve incontestablement à l’échelle
mondiale: l’essentiel est que nous sommes à mi-chemin d’une révolution
technologique qui, plutôt que de réduire le fossé entre pays
riches et pauvres, tend au contraire à l’agrandir davantage.
La révolution des technologies et de la communication délaisse des
milliards de personnes. Seulement 2,4% de la population mondiale, soit une personne
sur 40, sont branchés sur Internet, dont l’UNESCO
dit pourtant qu’il sera
probablement, à l’échelle mondiale, l’outil le plus important de ce
siècle pour l’enseignement et le développement culturel. En Asie du
Sud-Est, seule une personne sur 200 dispose d’un accès à Internet.
Dans les pays arabes, cette proportion est d’une sur 500 et, en Afrique, d’une sur
1 000. La situation ne changera pas aussi longtemps que ces pays manqueront d’électricité,
de lignes téléphoniques et d’infrastructures. Ils ne peuvent acquérir
ni les ordinateurs ni les logiciels coûteux dont ils ont besoin. Si posséder
les connaissances équivaut effectivement à accéder au pouvoir,
les pays en voie de développement ont aujourd’hui moins de pouvoir réel
qu’il y a 30 ans, avant l’apparition d’Internet.
Si nous voulons travailler à l’avènement, au cours de ce siècle,
d’une société des connaissances, nous devons faire un effort concerté
pour intégrer dans les 10 ans à venir les pays pauvres au réseau
de communication électronique. Pour réussir, ce projet devra être
coordonné par la Banque mondiale, le PNUD, l’UNESCO, la communauté des ONG et le
monde des entreprises.
Sinon, nous perpétuerons un système fondamentalement anti-démocratique
et structurellement malsain. Ne rien faire, laisser l’explosion des connaissances
s’amplifier dans les sociétés technologiquement riches tandis que les
pays pauvres resteraient de plus en plus loin en arrière, conduirait à
des mécontentements généralisés et menacerait toute chance
de tendre vers une harmonie mondiale et une compréhension internationale.
C’est le plus grand défi de l’époque actuelle, et nous n’avons pas
de temps à perdre pour le relever.
1. Le titre complet de ce livre est:
The Ends of the Earth. From Togo to Turkmenistan, from Iran to Cambodia, a journey
to the frontiers of anarchy (1997, Vintage Books). Ce reportage de Robert Kaplan
tend à prouver que, dans la plus grande partie du Tiers-Monde, le pire est
à venir, notamment sous l’effet de la surpopulation, de la dégradation
de l’environnement et du chaos social.
Le Courrier de l'UNESCO
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