
«Que les rotatives ne s’arrêtent
pas!»: dans les établissements scolaires de Buenos Aires participant
à l’opération «Médias à l’école»,
l’enthousiasme ne faiblit pas.

Choix des photos et apprentissage
de la mise en page.

Pour que les jeunes cessent d’être
de simples récepteurs passifs devant la télévision, le mieux
est de leur confier des caméras vidéo et de les envoyer en reportage.
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Un réseau international
Les journalistes en herbe argentins ont des collègues
en France, au Chili, en Corée du Sud, en Suisse, au Bénin, etc. A tour
de rôle, ils réalisent ¡Fax!, un hebdomadaire fait pour
et par des enfants, lancé en France en 1989, à l’initiative du Centre
de liaison de l’enseignement et des moyens d’information (CLEMI).
Chaque numéro est pris en charge par un groupe d’élèves appartenant
à un même établissement scolaire. Ensemble, ils organisent une
rédaction, ils élaborent un sommaire autour d’un thème général
et sollicitent par télécopie les contributions d’écoliers de
plusieurs pays, qui font office de correspondants. Les élèves en charge
du numéro de la semaine doivent concevoir entièrement le magazine et
se charger de sa diffusion, par télécopie, aux écoles qui y
ont collaboré. Celles-ci utilisent ¡Fax! en cours de langues
étrangères ou de littérature si celui-ci leur parvient dans
leur langue maternelle. Tous les numéros de ¡Fax! sont bilingues
même si l’on n’utilise pas toujours les mêmes langues pour le rédiger.
Quelques-uns des thèmes choisis par ces jeunes journalistes feraient pâlir
d’envie leurs homologues plus âgés. En 1999, par exemple, des élèves
roumains d’une école de Timisoara ont pris en charge un numéro dont
le sujet central était «Différents, mais pas indifférents».
Conscients de la valeur de l’exemple, leurs camarades guadeloupéens ont imprimé
sur papier recyclé un numéro sur le thème: «L’environnement,
nous sommes tous responsables».
¡Fax!, qui a déjà 170 numéros à son actif,
cible les 11-18 ans. Il existe aussi une édition spéciale pour tous
ceux qui font leurs premiers pas en presse écrite: ¡Fax!, pour
les 6-11 ans.
Pour plus d’information:
Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information,
391 bis, rue de Vaugirard, 75015 Paris
www.clemi.org
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Armés de magnétophones
ou de caméras, les écoliers de Buenos Aires apprennent à exprimer
leurs opinions et à exercer leur sens critique. les enseignants y trouvent
aussi leur compte.
L’institutrice
fait écouter aux enfants l’enregistrement d’un journal d’information radio,
au cours duquel un fonctionnaire gouvernemental explique que, s’il n’y a pas de travail,
c’est de la faute aux immigrés. Ce commentaire fait forte impression. Tous
les enfants se taisent. Amparo, une petite bolivienne de 10 ans, se lance: «A
l’hôpital, ils n’ont pas voulu me soigner. Ils ont beaucoup crié sur
ma mère, avant de lui demander de retourner dans son pays. Et puis mon père
ne trouve pas de travail parce qu’il est bolivien».
Les élèves de cette école primaire de Parque Avellanada, un
quartier de Buenos Aires, décident alors de faire des immigrés à
l’école le thème de leur atelier radio. «Nous avons choisi ce
sujet parce que la majorité des élèves sont boliviens, explique
Fany Opino, la bibliothécaire de l’école. D’abord, il faut réunir
l’information, puis nous préparons l’émission et enfin nous l’enregistrons.
Le plus important est que les enfants réfléchissent sur leur propre
réalité et surtout qu’ils se sentent écoutés.»
Cet atelier s’intègre dans un programme lancé en 1989 par la coordination
«journalisme, communication et éducation» de la municipalité
de Buenos Aires et intitulé «Médias à l’école».
Le programme a vite été rebaptisé «Les enfants journalistes»,
bien que l’objectif ne soit pas de former de futurs reporters mais d’inciter les
enfants à émettre des opinions et à se servir des moyens de
communications pour développer une pensée autonome.
Au cours de l’atelier «Les immigrés à l’école»,
les enfants ont, par exemple, dû s’entretenir avec des membres de leurs propres
familles ou des connaissances qui ont vécu l’immigration. Ils ont ensuite
écrit leurs reportages, les ont lu en classe et en ont discuté entre
eux. Puis, ils sont allés chercher l’information nécessaire sur la
discrimination raciale dans des livres et des journaux. Enfin, ils ont ensemble structuré
l’émission, en ont écrit le fil conducteur et ont choisi la musique.
Ce processus, qui consiste à enquêter, échanger, défendre
son point de vue, avant d’élaborer un contenu est plus important que le résultat
final, qu’il prenne la forme d’un journal, d’une vidéo ou d’une émission
radiophonique. Il s’agit en fait de rendre à l’école sa fonction primordiale,
qui consiste à former des citoyens critiques, capables de réfléchir.
«L’atelier sur les immigrés m’a permis de comprendre pourquoi les gens
s’en prennent parfois à moi dans la rue», estime Maria Esperanza, autre
élève bolivienne. Pour l’institutrice, les enfants ont d’abord compris
ce que l’on ressent lorsqu’on est mis à l’écart à cause de ses
origines ou de la couleur de sa peau; ils ont ensuite appris à relativiser
les informations diffusées par la radio ou la télévision et,
par le biais de leurs propres médias, ils ont pu dénoncer les situations
dans lesquelles ils se sentent victimes.
Dans de nombreux pays, des systèmes éducatifs ont acquis une longue
expérience dans la réalisation de programmes radiophoniques ou de revues
à vocation pédagogique. Le projet argentin présente cependant
quelques particularités liées au contexte politique et social dans
lequel il est né, à la fin des années 80. Une sorte de loi du
silence s’était imposée au sein de la société argentine,
durant les longues années de dictature militaire et de censure. La communication
communautaire s’était au mieux distendue, au pire tarie. Le programme «Médias
à l’école» est apparu comme un moyen efficace pour réhabiliter,
dès l’école primaire, les usages de la vie démocratique. Il
fallait recréer le tissu social en tendant des passerelles entre l’école
et la société et apprendre aux enfants à interpréter
de manière critique les informations données par les médias.
«Echange
coups contre bisous»
Telle fut la clef de
la réussite d’un programme qui a survécu en dépit de ses maigres
moyens financiers et des aléas de la vie politique. En 10 ans, le nombre des
écoles qui l’utilisent est passé de 34 à plus de 200, dont la
majorité sont dans les quartiers pauvres de la capitale argentine. Près
de 50 000 élèves, essentiellement dans le primaire mais aussi dans
le secondaire et les collèges techniques, ont joué les reporters, les
rédacteurs, les présentateurs, les graphistes ou les cameramen. Ils
ont élaboré plus de 600 revues scolaires, ont produit quelques 700
heures d’émission diffusées par des radios locales et ont tourné
une centaine de films vidéos.
Le simple fait que les thèmes des ateliers soient proposés par les
enfants, qu’ils rejoignent leurs centres d’intérêt et leurs besoins,
est en soi une petite révolution. Des sujets comme «Du plus petit au
plus grand», «Génération 2000» ou «Echange
coups contre bisous», donnent une idée de leurs préoccupations:
la relation avec les adultes, les droits de l’homme, la violence, l’écologie,
la discrimination, etc.
Les thèmes choisis peuvent avoir un lien direct avec le programme scolaire
(le rôle de la femme dans l’histoire, les mathématiques, les changements
climatiques, la prévention sanitaire) ou avec des problèmes communautaires
et aboutir à des actions concrètes. Les élèves d’un atelier
de journalisme, qui s’inquiétaient de la disparition des arbres autour de
leur l’école, ont ainsi décidé de prendre en charge la «reforestation»
du quartier. Ils ont interrogé les plus anciens habitants du quartier et se
sont entretenus avec des spécialistes ou des fonctionnaires. Ils ont réalisé
un reportage vidéo décrivant leurs inquiétudes et diffusé
dans le quartier, avant de lancer une «campagne de reboisement».
D’autres élèves ont travaillé sur les droits des enfants «pour
que les adultes apprennent à nous connaître et n’abusent plus de nous».
Ce qui les a conduit à s’intéresser aux enfants de la rue et à
les interviewer, ne serait-ce que pour comprendre comment ils parvenaient à
survivre.
L’activité peut aussi être purement créative ou artistique. La
présence dans leur école d’un enfant ukrainien a incité des
élèves de sixième du quartier Caballito à se documenter
sur la culture et l’histoire slave. Ils ont décidé d’adapter Petrouchka,
le ballet d’Igor Stravinsky, en un spectacle de marionnettes qui fut ensuite filmé
en vidéo. «Ils ont cherché à connaître la vie et
l’œuvre du compositeur russe, ils sont allés voir des ballets et, avec l’aide
de professeurs de travaux manuels, ils ont eux-mêmes fabriqué les marionnettes
et créé les décors», raconte Lucia Salgado, leur professeur
de musique.
Le manque d’encadrement reste cependant l’obstacle principal avant d’espérer
changer en profondeur le modèle pédagogique traditionnel. Pour cette
raison, le programme argentin a fait de la formation pratique et théorique
des enseignants un de ses axes stratégiques. Une fois par semaine pendant
deux mois, les instituteurs et professeurs intéressés se réunissent
par groupes afin d’analyser les moyens de communications. Ils sont encadrés
par des moniteurs qui ont déjà expérimenté le programme.
Depuis 1994, sous les auspices de l’UNESCO, 350 enseignants argentins ont été
formés.
Exploiter
la fascination exercée par les médias
Selon les participants,
les ateliers médias redonnent le goût d’apprendre, dans un contexte
scolaire généralement terne voire ennuyeux. Les enfants y trouvent
un espace de liberté, ouvrant sur la réalité concrète.
«Dans les ateliers, affirme un petit reporter, on peut faire des interviews
ou aller dans la rue, alors qu’en classe, on lit pour apprendre et on apprend pour
avoir de bonnes notes à l’examen.» Les professeur aussi y trouvent leur
compte. Monica, institutrice, avoue avoir appris à valoriser l’expérience
acquise des élèves et à comprendre qu’elle ne possédait
pas la science infuse. «L’atelier nous permet de briser les stéréotypes
et nous amène à réfléchir», dit-elle.
Tous les enseignants concernés soulignent que la préparation d’émissions
radiophoniques ou de journaux est l’une des activités qui développe
le mieux chez les élèves la maîtrise de l’expression orale et
écrite. Car il ne s’agit plus d’apprendre par cœur une leçon mais de
transmettre des idées et des opinions personnelles d’une façon claire
et efficace, afin qu’elles puissent être comprises par des lecteurs ou des
auditeurs extérieurs. Les journaux scolaires, qu’il s’agisse d’une simple
feuille volante ou d’un magazine, sont distribués au sein de l’école
et dans tout le quartier. Les films vidéos sont régulièrement
projetés lors de fêtes ou de rencontres scolaires ouvertes aux parents
et au quartier. Depuis 1994, les émissions sont diffusées sur des radios
FM de quartier dans un programme hebdomadaire appelé «Kaléidoscope,
l’antenne aux enfants».
Le principe n’est pas d’opposer les médias et l’école mais au contraire
d’exploiter la fascination qu’ils exercent sur les enfants et les adolescents. En
Amérique latine, ceux-ci passent en moyenne quatre heures par jour à
regarder la télévision ou à écouter de la musique à
la radio. Selon une étude de la Fondation pour la télévision
éducative, sur 10,5 millions de foyers argentins, 9,5 millions possèdent
un téléviseur et plus de la moitié sont abonnés à
un système de télévision payante. L’Argentine occupe la troisième
place au monde pour le nombre de personnes raccordées à la télévision
par câble. A 16 ans, un adolescent argentin moyen a passé 46 000 heures
à dormir, 22 000 à regarder la télé et 13 000 à
l’école. Sara Critto, présidente de la Fondation, estime que «la
télévision est devenu la pratique culturelle la plus importante, mais
l’école n’a pas intégré cette réalité».
Critique
de la démagogie visuelle
En Amérique
latine, les médias les plus influents – radios, chaînes et presse écrite
– appartiennent souvent à un petit groupe d’hommes d’affaires, qui n’obéissent
qu’à des intérêts purement économiques sans tenir compte
du droit citoyen à l’information. De plus, la réalité sociale
latino-américaine, qui laisse peu de place au débat d’idées,
engendre des publics souvent «accros» à certaines lignes éditoriales
assimilant l’information à la vérité.
Cependant, une caméra ou un ordinateur dernier cri ne garantit pas que son
utilisateur saura faire preuve d’esprit critique. La technologie ne remplace pas
l’enseignant, qui se doit d’agir en guide dans l’analyse de l’information. La rédaction
d’articles permet cette approche: accepter l’expression d’opinions contradictoires,
faire la différence entre une opinion et une information, entre l’objectivité
et le sensationnalisme, analyser les techniques stylistiques pour attirer l’attention
d’un lecteur ou d’un auditeur. Toutes ces expériences permettent à
l’élève de mieux appréhender les mécanismes de la communication.
Très vite, il prend conscience qu’une information ne reflète pas forcément
«la réalité» mais qu’elle relève d’une construction
rarement objective qui dépend beaucoup du rédacteur.
Comme le fait remarquer l’essayiste américain Alvin Toffler, pour que les
jeunes cessent d’être de simples récepteurs passifs et apprennent à
décoder activement les messages, «le mieux est encore de leur confier
des caméras vidéo et de les envoyer en reportage. Ils apprendront très
vite à avoir un regard critique sur les médias et se rendront compte
avec quelle facilité les images et les idées peuvent être manipulées.
Aussi sauront-ils comment identifier la publicité camouflée dans les
émissions de divertissement et comment déchiffrer la démagogie
visuelle ou l’opportunisme des hommes politiques».
Pour que ces programmes d’émissions scolaires se généralisent
en Amérique latine, il faut que les dirigeants politiques prennent conscience
de leur nécessité mais il faut aussi vaincre les réticences
de l’institution scolaire. Les médias ont un tel impact sur la société
que l’école ne peut plus rester en marge. Que cela plaise ou non aux enseignants,
ils sont des acteurs sociaux qui concurrencent l’école.
Malgré le peu de moyens dont ils disposent pour acquérir des équipements
modernes, malgré les multiples obstacles qui s’opposent à un travail
extra-scolaire, les professeurs doivent comprendre que les médias et les nouvelles
technologies peuvent les aider dans leur tâche éducative. L’école
est, sans aucun doute, le lieu le plus approprié pour apprendre ces techniques
et en analyser les messages, afin de donner aux enfants les outils pour les remettre
en question.

• Producción de medios en la escuela.
Reflexiones desde la práctica (Production de médias à
l’école. Réflexions pratiques), publié par la Coordination «journalisme,
communication et éducation», service de l’Education de la mairie de
Buenos Aires, 1998.
• Site Internet: http://www.buenosaires.gov.ar/educacion/chicosperiodistas
• sbacher@rocketmail.com
Le Courrier de l'UNESCO
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