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Circé,
magicienne de la fiction homérique, transforme les compagnons d’Ulysse en
sangliers.

Le porc, future banque d’organes pour les humains?
Les Etats-Unis
et le Royaume-Uni, leaders dans le domaine de la xénorecherche, élaborent
actuellement des directives pour le suivi non seulement des patients, mais aussi
des membres de leur famille et du personnel de santé. Les autorités
refusent d’en révéler le détail. On sait néanmoins qu’il
est question de recommander aux receveurs de s’abstenir d’avoir des enfants et de
se marier
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Les transplantations
d’organes d’animaux sur les êtres humains pourraient sauver des vies mais risquent
de favoriser la transmission de certaines maladies graves. Faut-il poursuivre dans
cette voie?
En octobre 1984, un nouveau-né, la petite Fay, souffrant de
problèmes cardiaques graves, subissait la greffe d’un cœur de babouin dans
un hôpital américain. Son sort passionna des millions de personnes.
Mais, 20 jours après la transplantation, le conte de science-fiction tourna
à la tragédie et Fay mourut le 15 novembre 1984. Sa mère reprocha
aux médecins de ne pas l’avoir informée des dangers potentiels de l’opération.
Les chirurgiens ignoraient à l’époque que l’enjeu dépassait
largement la vie de ce bébé. On sait aujourd’hui que la transplantation
d’organes d’animaux chez l’humain peut favoriser la transmission d’infections comme
le sida.
La communauté scientifique commence tout juste à prendre la mesure
des risques potentiels d’une xénogreffe (greffe d’organes ou de tissus animaux
chez l’homme). Environ 25 transplantations de ce type ont été tentées,
– la plus récente remonte à 1993 – avec des reins, des cœurs ou des
foies de babouins ou autres singes. Le taux de survie a été très
faible: la plupart des patients sont morts dans les semaines suivantes.
La barrière
des espèces
Cependant, grâce aux progrès
de la biotechnologie, on envisage de tenter de nouvelles expériences. Des
scientifiques américains ont déjà implanté des cellules
de porc chez des patients diabétiques ou atteints de la maladie de Parkinson.
D’autres attendent un feu vert pour se lancer dans des transplantations d’organes
porcins. Ce regain d’intérêt s’accompagne cependant d’une inquiétude
croissante: un virus présent chez le porc pourrait être transmis au
patient puis à d’autres humains, entraînant une pandémie.
Lorsqu’un virus franchit la barrière des espèces, les résultats
peuvent être catastrophiques. On considère désormais qu’au moins
une des formes du VIH (virus de l’immuno-déficience humaine, responsable du
sida) a été transmise à l’homme par le singe, à l’occasion
d’une infection isolée, il y a 60 ans. De même, l’épidémie
de grippe de 1918-1919, qui a fait des dizaines de millions de victimes, pourrait
avoir été déclenchée par la contamination d’un humain
par un porc. Toute la société se trouve ainsi confrontée à
cette question: l’espoir de sauver des milliers de vie justifie-t-il le risque de
provoquer une catastrophe sanitaire? En l’absence de données scientifiques,
le débat devient un dilemme éthique que les scientifiques ne peuvent
résoudre seuls.
La transplantation d’organes humains a été victime de son propre succès.
Les chirurgiens savent désormais réaliser des greffes d’environ 25
types différents de tissus ou d’organes humains, et le taux de survie s’améliore
sans cesse (60 % des patients vivent plus de cinq ans). Plus d’un million de personnes
dans le monde en ont profité depuis 1954, date de la première transplantation.
Mais l’offre ne suffit pas à répondre à la demande: le nombre
des personnes décédées avant d’avoir pu bénéficier
d’une greffe a doublé depuis 1988.
La xénogreffe bénéficie de solides arguments économiques.
Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques),
environ 700 000 patients dépendent d’un rein artificiel, ce qui coûte
chaque année quelque 19 milliards de dollars à l’échelle mondiale.
La greffe d’un rein revient environ 60 % moins cher que le maintien d’un patient
sous hémodialyse pendant toute sa vie. Triompher des problèmes de la
xénogreffe pourrait générer un marché de quelque 6 milliards
de dollars, et de 5 milliards supplémentaires pour les traitements pharmaceutiques
associés (destinés à empêcher le rejet de l’organe par
le système immunitaire). L’un des principaux groupes en lice est le géant
pharmaceutique suisse Novartis, qui fabrique la cyclosporine A, le principal médicament
utilisé dans les transplantations humaines. Il contrôle aussi le laboratoire
de biotechnologie Imutran installé au Royaume-Uni, qui pratique des manipulations
génétiques sur les porcs destinés à la xénogreffe.
Les porcs sont clairement privilégiés. Les primates non humains comme
le babouin ont été écartés en raison de leur similarité
biologique avec l’humain, un facteur de risque supplémentaire pour la transmission
de maladies, brutalement mis en lumière par le sida et le virus Ebola. De
nombreuses personnes éprouvent en outre des scrupules à l’idée
de prélever des «pièces détachées» chez nos
«cousins», alors que l’on mange le cochon depuis des siècles.
Enfin, l’élevage et la manipulation génétique des porcs présentent
moins de difficultés.
Traquer au plus
près les virus cachés
En temps normal, le corps humain
considérerait un organe porcin comme un dangereux «intrus» et
le détruirait en quelques minutes en le privant de tout apport sanguin. Les
laboratoires ont trouvé le moyen de contourner ces défenses immunitaires
en introduisant des protéines de surface humaines dans les organes de porc,
par une manipulation génétique. Ces protéines donnent en quelque
sorte à l’organe porcin un déguisement humain. Au bout d’un certain
temps cependant, le corps humain se rend compte de la supercherie et contre-attaque.
Imutran tente à présent de mettre au point de nouveaux médicaments
et envisage d’intégrer d’autres gènes humains au génome du porc,
explique le Dr Corinne Savill, directeur du laboratoire.
On ne peut toutefois exclure que ces porcs «sur mesure» facilitent la
transmission d’agents pathogènes entre animaux et humains, avertit le Dr Robin
Weiss, de l’Université de Londres. En 1998, il a publié des travaux
montrant comment les virus porcins peuvent se «cacher» derrière
les protéines humaines introduites dans les porcs et tromper la vigilance
du système immunitaire du patient. Ces protéines pourraient aussi «inviter»
les virus à entrer dans les cellules humaines. Ainsi, l’une des protéines
humaines utilisées par Imutran entre autres, le CD55, rend le corps humain
vulnérable à plusieurs virus proches de celui de la polio. «Supposons,
dit le Dr Weiss, que les porcs soient porteurs de virus similaires. En temps ordinaire,
ils seraient sans effet sur l’homme en raison des différences génétiques.
Mais on peut imaginer que le virus porcin “apprenne” à se servir du CD55 et
qu’il contamine le receveur de l’organe porcin. A partir du moment où un virus
porcin infecte un seul être humain, il peut subir une nouvelle mutation et
se répandre.»
«Tout cela serait sans grande importance si l’on pouvait produire des porcs
parfaitement sains», ajoute le Dr Weiss. Imutran tente donc d’élever
dans des lieux hautement aseptisés des porcs qui ne soient porteurs d’aucun
agent pathogène. Mais quand bien même ces lieux seraient parfaitement
hermétiques, on ne pourrait éliminer tous les risques, notamment ceux
liés aux rétrovirus endogènes porcins, ou PERV, présents
dans les gènes de l’animal. Le Dr Weiss s’est concentré sur trois types
de PERV, décrits comme les «cousins germains» du VIH. Deux d’entre
eux peuvent infecter les cellules humaines.
Les conclusions du Dr Weiss ont mis en émoi les organismes de santé
publique et l’industrie. Des chercheurs ont aussitôt contacté les personnes
ayant été exposées à des tissus porcins. Sur les 175
patients soumis à un test de dépistage, aucun n’avait été
contaminé par le PERV.
«C’est un soulagement, reconnaît le Dr Weiss. Mais ce n’est pas parce
que ce virus précis n’est pas hautement contagieux que la xénogreffe
est sans risque.» Les patients en question ont reçu des greffes de tissus
porcins, et non d’organes, qui augmentent le risque infectieux. Le test de dépistage
concernait par ailleurs les trois rétrovirus connus. Mais qu’en est-il des
agents pathogènes inconnus? Le Dr Weiss évoque aussi la possibilité
de rétrovirus se dissimulant quelque part dans le corps humain et devenant
plus dangereux au fil du temps.
François Meslin, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), envisage
un scénario plus inquiétant encore: après une xénogreffe,
un patient porteur d’un virus non détecté le transmet à l’occasion
de rapports sexuels. Au fur et à mesure que le virus change de porteur, il
devient de plus en plus nocif. «Quelles que soient les précautions prises,
il est impossible de savoir jusqu’où il faut aller pour obtenir un niveau
de risque acceptable», déclare François Meslin. Il évoque
l’encéphalopathie spongiforme bovine (maladie de la vache folle), comme le
dernier cas en date à avoir posé ce genre de dilemme.
Depuis que le Dr Weiss a sonné l’alarme, les autorités sanitaires du
monde entier ont de fait imposé un moratoire sur les expériences de
xénogreffe, que les médecins appellent «essais cliniques».
Ce qui ne veut pas dire qu’ils renoncent à toute recherche. En fait, la plupart
des gouvernements occidentaux demandent à des organismes consultatifs spécialisés
d’examiner toute demande d’essai clinique et de préparer des directives strictes
pour les encadrer.
Evaluer les priorités:
une question éthique
Les Etats-Unis et le Royaume-Uni,
leaders dans le domaine de la xénorecherche, élaborent actuellement
des directives pour le suivi non seulement des patients, mais aussi des membres de
leur famille et du personnel de santé. Les autorités refusent d’en
révéler le détail. On sait néanmoins qu’il est question
de recommander aux receveurs de s’abstenir d’avoir des enfants, de se marier, voire
de se déplacer à l’étranger. Comme le fait remarquer le professeur
Bartha Maria Knoppers, spécialiste canadienne de la bioéthique régulièrement
consultée par l’OCDE, le débat rejoint celui concernant les personnes
porteuses du VIH. Le professeur Knoppers estime qu’un suivi attentif des patients
ne justifie pas de bafouer les droits humains. «Qui plus est, ajoute-t-elle,
serons-nous réellement capables d’appliquer des directives?» Sera-t-il
possible, par exemple, d’interdire à une patiente de concevoir un enfant deux
ans après un essai clinique?
L’industrie pharmaceutique sera surveillée de près. D’ordinaire, lorsqu’un
laboratoire se propose de tester sur l’humain de nouveaux médicaments, il
est couvert par le secret commercial. Il est seulement tenu d’informer l’organisme
gouvernemental concerné. Aux Etats-Unis, c’est la FDA (Federal Drug Administration).
Mais pour la xénogreffe, un comité consultatif spécial, composé
d’une quinzaine de scientifiques américains, examinera toutes les demandes
de tests d’organes animaux sur l’homme avant que la FDA ne rende sa décision.
«Absence de preuves ne signifie pas absence de risque», explique Phil
Noguchi, directeur du département des thérapies cellulaires et géniques
à la FDA. Il cite le cas de certains laboratoires qui, en 1998, se vantaient
d’avoir produit des porcs exempts d’agents pathogènes, et qui ont réexaminé
les risques potentiels après la découverte des rétrovirus PERV.
Il insiste aussi sur la difficulté à évaluer le risque d’infections
virales. La FDA compte donc sur le comité consultatif pour examiner «le
moindre recoin» susceptible d’abriter un virus. «Notre position est très
difficile car, dans une large mesure, nous dépendons de l’industrie pour apporter
la preuve qu’une expérience clinique est sans danger», fait remarquer
Phil Noguchi.
A ses yeux, les organes consultatifs constituent au moins un cadre de débat
public où aborder les questions éthiques, qu’il s’agisse de la protection
des animaux ou du choix des receveurs d’organes animaux. L’industrie risquerait de
sélectionner les patients présentant les meilleures chances de survie
plutôt que ceux ayant le plus besoin d’une greffe. Il faudra des années
avant que les organes porcins soient totalement «fiables». Pour un malade
luttant contre la mort, une greffe porcine pourrait signifier quelques semaines de
répit, en attendant de trouver un organe humain.
Faut-il considérer ces patients comme prioritaires? John Davies, de la Fondation
nationale pour les maladies du rein aux Etats-Unis, soulève un troisième
problème essentiel: «Nous ne voulons pas que, passé les premiers
essais de transplantation animale, les gens cessent de faire don des organes de leurs
proches sous prétexte qu’ils croient le problème résolu»,
dit-il.
Le problème est que tous ces débats opposent des gens directement concernés
d’une manière ou d’une autre, sans inclure le public en général.
«Il faudrait une sorte de consentement collectif préalable, estime le
Dr A. S. Daar, du sultanat d’Oman, président du groupe consultatif sur la
xénogreffe de l’OMS. Suffit-il que la FDA soit chargée de protéger
le public pour la considérer comme le porte-parole de l’opinion américaine?
Tant que le public ne sera pas informé et n’aura pas ouvert le débat,
je ne pense pas qu’il faille envisager de nouveaux essais cliniques.»
Le Dr Daar jauge l’idée d’un comité international de citoyens «responsables»,
principalement constitué de scientifiques et de spécialistes de la
bioéthique réunis par le Centre Hastings, prestigieux groupe de réflexion
new-yorkais. L’objectif est d’inciter les Etats à créer des comités
nationaux mais non gouvernementaux, composés d’individus de tous les milieux,
intéressés par la xénogreffe sans être directement concernés
par le problème. Ces comités tiendraient des «conférences
de consensus» – à l’instar des assemblées réunissant la
population d’une ville aux Etats-Unis – afin de diffuser l’information et d’évaluer
les réactions du public. Cette proposition a été formulée
par Fritz Bach de l’Ecole de médecine d’Harvard, le premier à avoir
demandé un moratoire sur les essais cliniques aux Etats-Unis.
«Ce n’est pas en discutant publiquement de sujets aussi complexes que l’on
avancera, tranche le Dr Savill, des laboratoires Imutran/Novartis. Quant aux conseils
mis en place par les gouvernements, la question est, comme toujours dans nos sociétés,
de savoir si les décisions sont prises par les gens qu’il faut, là
où il faut. Et si le public leur fait confiance.»
Fritz Bach reste sceptique. «Songez à tout le tapage fait autour des
organismes génétiquement modifiés, les OGM, dit-il. Si un comité
de grands spécialistes, sans aucun lien avec Monsanto, avait expliqué
au public qu’il ne voyait aucun danger à consommer des OGM, on n’aurait pas
eu une réaction de ce genre. C’est toujours l’inconnu qui fait le plus peur.»

• L’OMS et le ministère
canadien de la Santé ont ouvert un site, abrité par l’OCDE et destiné
à susciter un débat public sur la xénogreffe: www.oecd.org/dsti/sti/s_t/biotech/xenosite/country.htm
Le Courrier de l'UNESCO
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