
Une centrale éolienne
au Tamil Nadu, près de Muppandal (Inde). Des femmes font sécher leur
sari dans le vent.
Le vent est
gratuit, inépuisable, et produit de l’énergie sans dégager ni
chaleur, ni gaz nuisible à la couche d’ozone
Au niveau
mondial, le vent pourrait satisfaire au moins 20% des besoins énergétiques.
Il en souffle assez pour couvrir deux fois la demande mondiale d’électricité
prévue pour 2020 |
Solution écologique
et économique au problème de la production d’électricité,
l’énergie éolienne est en rapide développement. Portrait d’un
secteur qui vend de plus en plus de vent.
Don Quichotte
épouvanté devant un moulin à vent qu’il prend pour un géant:
comment ne pas sourire? Mais le héros du chef-d’œuvre de Cervantès
était peut-être en avance sur son temps. Les moulins à vent d’aujourd’hui
(éoliennes) ont des bras d’acier qui fendent l’air à 100 mètres
du sol. Toujours plus nombreux à jaillir sur terre ou sur mer, ces géants
sont passés à l’offensive sur les marchés. Si l’énergie
éolienne ne fournit que 0,15% de l’électricité mondiale, elle
dépasse désormais, par son taux de croissance, toutes ses rivales en
matière de production énergétique.
Le principe de base est connu depuis fort longtemps: les premières mentions
d’un moulin à vent remontent à la Perse du VIIe siècle. Mais l’image
qu’on associe le plus souvent à l’énergie éolienne est celle
qui a tant effrayé Don Quichotte: une pittoresque tour de bois surmontée
de quatre grandes ailes que le vent fait tourner. L’éolienne moderne est une
hélice géante fixée au sommet d’un long poteau métallique.
Lorsqu’elle tourne, elle entraîne une génératrice qui produit
de l’électricité, que l’on peut soit fournir à des usagers locaux
– une communauté rurale isolée, par exemple –, soit transporter par
une ligne reliée à un réseau central de distribution.
L’un des grands problèmes, c’est que l’on n’a pas encore trouvé le
moyen de «stocker» l’électricité pour compenser les hauts
et les bas de l’intensité du vent. La tendance actuelle consiste à
installer des groupes d’éoliennes (appelés «centrales»)
en mer: là-bas, nul n’est gêné par le vrombissement de leurs
hélices, que les vents marins, puissants et réguliers, font tourner
à plein rendement.
Depuis 25 ans, les fabricants ont amélioré les composants des éoliennes
et installé des ordinateurs intégrés pour incliner les pales
des hélices en fonction des vents. Au début des années 80, l’éolienne
type avait 20 mètres de haut, une génératrice de 26 kilowatts
(kW) et une envergure d’hélices de 10,5 mètres. Celle d’aujourd’hui
peut avoir jusqu’à 55 mètres de haut, 50 à 60 mètres
d’envergure et une puissance de 1 650 kW. L’énergie qu’elle produit équivaut
en gros à ce que consomment 350 foyers européens.
Depuis 1992, on a mis en activité plus de centrales qu’on ne l’avait jamais
fait auparavant. Quelque 40 000 éoliennes tournent dans 40 pays et la puissance
installée sur la planète augmente de près de 27% par an. En
1998, elle a dépassé les 10 000 mégawatts (MW), ce qui représente
à peu près la capacité totale de production d’énergie
d’un pays comme le Danemark. 1998 a été une année de très
forte expansion: les ventes d’équipements ont dépassé les 2
milliards de dollars et 35 000 emplois ont été créés
dans ce secteur. On estime que la croissance va se poursuivre à un taux d’environ
25% par an.
Deux facteurs expliquent cette expansion: une prise de conscience écologique
et la signature du protocole de Kyoto en 1997, aux termes duquel les Etats se sont
engagés à réduire les émissions de gaz à effet
de serre. Le vent est gratuit, inépuisable, et produit de l’énergie
sans dégager ni chaleur, ni gaz nuisible à la couche d’ozone.
Ouvrant le ban, l’Union européenne a proposé des réductions
d’impôt et a encouragé les investissements dans les sources d’énergie
renouvelables, dont le vent. Elle prévoit l’installation de 40 000 MW d’ici
à 2010. Au Danemark, pionnier du vent, l’énergie éolienne couvre
déjà 10% de la consommation d’électricité, grâce
à une capacité de 1 700 MW. L’Allemagne relève le défi:
c’est désormais le marché où la croissance du secteur éolien
est la plus rapide (voir article, p. 11). L’Espagne, avec ses immenses terres d’élevage
et ses vents réguliers, va aussi probablement attirer des investissements.
Les Etats-Unis essuient quelques turbulences. Tous les deux ans, le renouvellement
d’un abattement fiscal important destiné à stimuler ce secteur déclenche
une bataille rangée au Congrès. Même tumulte dans les parlements
des Etats qui ont leurs propres crédits d’impôt à cette fin.
Le secrétaire américain à l’Energie, Bill Richardson, estime
néanmoins qu’en 2020, le vent devrait satisfaire 5% des besoins d’électricité
du pays, contre 0,1% aujourd’hui.
Le Danemark,
l’Allemagne et les Pays-Bas en tête
Chez les géants
énergétiques de demain, l’Inde et la Chine en particulier, l’intérêt
pour l’énergie éolienne est moins affaire d’écologie que d’économie.
Ces pays, où des populations rurales entières n’ont pas l’électricité,
veulent profiter d’avantageuses conditions d’investissement dans l’énergie
éolienne que leur offrent le Danemark, l’Allemagne et les Pays-Bas. Avec une
puissance éolienne installée de près de 850 MW, l’Inde se classe
au premier rang des pays en développement et au quatrième rang mondial,
juste après l’Allemagne. Près de 600 éoliennes produisent 260
MW d’électricité en Chine.
La région Asie-Pacifique était considérée comme le futur
marché porteur de l’énergie éolienne, mais la crise financière
de 1998 a gelé de nombreux projets. Remarquable exception: la centrale éolienne
de Tararua (Nouvelle-Zélande), la plus grande de l’hémisphère
Sud avec une puissance de 12 MW.
Les éoliennes sont peu nombreuses et très dispersées en Amérique
du Sud, mis à part quelques centrales au Costa Rica, en Argentine et au Brésil.
Les fabricants danois ont fait quelques incursions en Afrique du Nord. Le Maroc a
récemment installé 50 MW, l’Egypte 30. Le reste du continent africain
est en attente d’investissements. Ils sont des plus nécessaires, compte tenu
des immenses besoins en énergies renouvelables, notamment dans les zones rurales.
L’Amérique du Nord, la Chine et les Etats ex-soviétiques (en particulier
ceux d’Asie centrale) sont les zones où le potentiel éolien est le
plus élevé. Au niveau mondial, le vent pourrait satisfaire au moins
20% des besoins énergétiques. Il en souffle assez pour couvrir deux
fois la demande mondiale d’électricité prévue pour 2020. Même
si la planète se contentait de recourir aux centrales éoliennes pour
couvrir 10% seulement de ses besoins, elle épargnerait environ 10 milliards
de tonnes d’émissions de gaz carbonique (sur un total de 60 à 70 milliards
de tonnes). Pour atteindre cet objectif, il faudrait multiplier par 120 l’actuelle
puissance éolienne installée. L’investissement initial nécessaire
serait certes très lourd, mais les coûts de fonctionnement et d’entretien
seraient négligeables.
Comme les fabricants construisent des éoliennes plus grandes et plus performantes,
le prix de l’énergie qu’elles produisent diminue d’environ 20% par an depuis
quatre ans. Au Danemark, au début des années 80, l’électricité
d’origine éolienne revenait à près de 17 cents le kilowatt/heure
(kWh). Ce chiffre, qui comprend la totalité des coûts (équipements,
main-d’œuvre, intérêts des prêts, fonctionnement et entretien),
est tombé à 6,15 cents en 1995 et à environ 4,6 cents aujourd’hui.
Si l’on ouvrait une nouvelle centrale au charbon, l’électricité produite
reviendrait à 5 ou 6,4 cents le kWh. Le coût serait de 4 à 5,7
cents pour une centrale au gaz, et de 4,6 à 6,5 cents pour une centrale nucléaire,
d’après les calculs de l’Union européenne des producteurs d’électricité
(UNIPEDE).
Mais la baisse des prix ne suffit pas, il faut aussi une volonté politique.
Les pays en développement ont souvent du mal à réunir les capitaux
nécessaires pour couvrir les coûts initiaux (très lourds) de
l’installation des centrales, principal «défaut» de l’énergie
éolienne. Construire une centrale au charbon, par exemple, est relativement
bon marché au départ, mais il faut ensuite importer le combustible
et, à long terme, cette énergie à base de carbone revient plus
cher que l’éolienne. S’ils veulent une production d’énergie sans danger
pour l’environnement, fondée sur la force du vent, ces pays auront besoin
d’aide pour trouver les capitaux de départ.
La situation est tout à fait différente en Amérique du Nord
et en Europe occidentale, où la puissance énergétique déjà
installée suffit à satisfaire la demande. Dans ces pays, la vigueur
du marché de l’énergie éolienne repose sur des considérations
écologiques et non économiques. Si les gouvernements n’appliquent pas
une «politique verte» en imposant aux compagnies d’électricité
de fermer des centrales classiques pour passer à des sources d’énergie
renouvelables, le dynamisme du marché de l’éolienne en souffrira.
Les partis écologistes accentuent leur pression pour la promotion active des
énergies propres. Ils incitent, par exemple, à financer la recherche
et le développement. D’autres mesures sont envisageables: prendre en charge
une partie des factures d’électricité, ou offrir aux fabricants d’éoliennes
des crédits d’impôt et des prêts à taux faible. Le principe
«les pollueurs sont les payeurs» pourrait aussi être appliqué,
avec une taxe spéciale sur les producteurs d’énergie rejetant du carbone.
Vents contraires
Certains estiment
qu’une source d’énergie prometteuse ne devrait pas avoir besoin du soutien
de l’Etat. D’autres pensent que les aides publiques feront plus de mal que de bien,
car elles créeront des distorsions sur le marché de l’énergie
en favorisant artificiellement une solution qui reste sans grand avenir. A mon avis,
ce serait plutôt le contraire: c’est le gaz, le charbon, le pétrole
et l’énergie nucléaire qui sont «dopés» par l’argent
public depuis le départ. Beaucoup de compagnies d’électricité
ont commencé comme monopoles d’Etat et contrôlent les réseaux
de distribution. Souvent, elles en interdisent l’accès aux nouveaux producteurs
d’énergie, ou leur imposent des règles qui les obligent à vendre
leur électricité à des prix élevés.
Le développement de l’énergie éolienne connaît d’autres
entraves. Le Royaume-Uni, par exemple, a les meilleurs vents d’Europe, mais, durant
les trois dernières années, les tentatives d’y ouvrir des centrales
éoliennes à des fins commerciales ont souvent échoué,
parce que les autorités locales ne délivrent pas de permis de construire
pour les éoliennes. Si, au niveau national, l’Etat avait élaboré
un plan directeur et pris des mesures susceptibles d’inciter les autorités
locales à coopérer, il y aurait à présent davantage de
centrales éoliennes en Grande-Bretagne.
Au Danemark et en Allemagne, les opinions publiques farouchement antinucléaires
ont donné le feu vert au vent, après avoir bien soupesé les
diverses options. L’effort se révèle aujourd’hui payant, sur leur territoire
comme à l’étranger: grâce à leurs éoliennes, une
brise rafraîchissante souffle sur la production énergétique mondiale.
Le Courrier de l'UNESCO
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