ALLEMAGNE: LA BATAILLE DU VENT

Hartmut Wewetzer, journaliste à Berlin.
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A Huizen (Pays-Bas), les maisons en forme de pyramide de l’architecte Gérard Shouten privilégient l’énergie éolienne.











Si le prix de l’énergie n’est pas compétitif en Allemagne, certaines entreprises choisiront de délocaliser leurs unités de production sous des cieux plus cléments

L’Allemagne, premier producteur mondial d’énergie éolienne, peut-elle se payer le luxe d’accroître son parc de «moulins à vent»? Un virulent débat oppose les pour et les contre.

La basse plaine du Nord de l’Allemagne change de visage. Là où s’étendaient autrefois des champs, des prairies et des forêts à perte de vue, on découvre aujourd’hui un étrange paysage semé de curieux «moulins de vent». Très impressionnants par leur taille, ils dépassent parfois 100 mètres de haut.
Plus on remonte vers le Nord, plus ces éoliennes deviennent nombreuses. Pour produire de l’énergie, qui sera ensuite intégrée au réseau électrique, des milliers de petits entrepreneurs (leur organisation professionnelle en compte plus de 6 000) ont créé de grands parcs éoliens en Frise orientale (Basse-Saxe) et sur la côte occidentale du Schleswig-Holstein, où ils bouchent littéralement l’horizon.
Depuis 1997, année où elle a ravi la place de leader mondial aux Etats-Unis, l’Allemagne est le plus important producteur d’énergie éolienne du monde. Sur les 2 035 mégawatts supplémentaires installés dans le monde en 1998 (soit l’équivalent de deux grandes centrales nucléaires), 700 l’ont été dans ce pays. Tous les ans, le secteur enregistre de nouveaux records. Durant le premier trimestre 1999 seulement, 228 nouvelles turbines à vent ont été raccordées au réseau électrique. Au total, le nombre d’éoliennes en fonctionnement est passé de quelque 6 200 en janvier 1999 à 7 200 à la fin de l’année (3 750 mégawatts).
Reste que ces engins ne produisent encore que 1,3% de l’électricité allemande, le reste provenant essentiellement des énergies fossiles (58%), du nucléaire (36%) et de l’hydraulique (5%). Selon le syndicat de l’énergie éolienne, le nombre d’engins pourrait atteindre 25 000 en 2020, qui produiraient 30% de l’électricité totale. Quelque 30 milliards de marks de fonds publics seront alloués à leur implantation, si l’on en croit des sources gouvernementales.
Plusieurs raisons expliquent cet incontestable succès. D’abord une opinion publique et une presse favorables. L’Allemagne est le seul pays occidental où, depuis les années 70, l’énergie nucléaire a provoqué une contestation quasi unanime et souvent violente. Le mouvement a d’ailleurs conduit à la naissance du Parti des Verts, qui gouvernent le pays depuis fin 1998, aux côtés des sociaux-démocrates. Cette coalition entend bien mettre un terme au plus vite à l’exploitation du nucléaire, même si elle n’a pas encore réussi à trouver un accord avec les distributeurs d’énergie. S’ils ne parvenaient pas à s’entendre, une loi pourrait être votée de manière à limiter la durée de vie légale des centrales nucléaires à 30 ans. L’industrie serait alors obligée de les fermer les unes après les autres.

Des «meuniers» très subventionnés
Le réchauffement climatique représente un argument supplémentaire en faveur du vent. L’énergie éolienne ne pollue pas. Or, l’Allemagne s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 21% entre 1990 et 2010. Une grande partie de l’opinion y voit le symbole d’une «révolution écologique» et d’une nouvelle civilisation où l’homme ferait la paix avec la nature.
Seul gros problème: l’énergie éolienne coûte très cher. Tirer un kilowatt/heure du vent revient plus de quatre fois plus cher qu’en recourant aux énergies fossiles. C’est pourquoi le choix politique en faveur du développement des énergies renouvelables, affirmé sous le précédent gouvernement et renforcé par l’actuel, ne pouvait se concrétiser sans la mise en place d’un important dispositif d’aides: avantages fiscaux consentis aux exploitants d’énergie éolienne, prêts bancaires bonifiés, subventions versées par l’Etat et les Länder, législation favorable. La «loi d’intégration» de 1991, qui est une pièce maîtresse du système, contraint les distributeurs d’électricité à acheter de l’énergie éolienne à des prix garantis (équivalents à 90% des prix à la consommation), rentables pour les «meuniers du vent».
Plusieurs menaces semblent cependant peser sur le développement de l’éolien. La libéralisation du marché de l’énergie, entamée en avril 1998, a exacerbé la concurrence et provoqué la chute des prix à la consommation. Cette tendance inquiète les entrepreneurs du vent puisqu’ils revendent leur production à des tarifs précisément fixés par rapport à ces prix à la consommation. La rentabilité de leurs exploitations étant menacée, ils réclament davantage de subventions, pour se prémunir des aléas du marché.
D’autre part, la contestation anti-éoliennes grandit. Il y a quelques années, elle était surtout le fait des distributeurs d’électricité, qui s’étaient mobilisés pour faire déclarer anticonstitutionnelle la loi de 1991. Ils ont échoué sur ce plan mais ils ont obtenu que le texte soit amendé de manière à limiter leurs obligations d’achat d’énergie éolienne: aujourd’hui, celle-ci représente au maximum 5% du total de l’électricité qu’ils achètent. Or, dans certaines régions du Nord de l’Allemagne, ce quota ne suffit déjà plus pour absorber toute l’offre et les exploitants d’énergie éolienne réclament d’autres débouchés. Un nouveau projet de loi, encore plus favorable que la précédente aux énergies renouvelables, est actuellement à l’étude. Il viserait notamment à supprimer la limite des 5%.
Aux yeux du plus virulent adversaire du vent, le professeur Otfried Wolfrum, de Darmstadt, continuer à encourager l’exploitation de cette énergie serait «d’une absurdité catastrophique pour l’environnement, les hommes et l’économie». Il estime que cette politique se soldera dans les années à venir par une perte d’environ 30 milliards de marks (environ 15 milliards de dollars). Et ce sont les consommateurs qui la supportent puisqu’ils payent leur électricité plus chère qu’ils ne le feraient si l’énergie éolienne n’était pas imposée aux distributeurs. Pour lui, un parc éolien n’est rien d’autre qu’un «permis de faire fonctionner la planche à billets».
De plus, soutient Otfried Wolfrum avec d’autres économistes, l’énergie éolienne subventionnée, qui crée aujourd’hui des emplois, aboutira à terme à des suppressions de postes dans un pays où le taux de chômage dépasse déjà les 10%. Car si le prix de l’énergie n’est pas compétitif en Allemagne, certaines entreprises choisiront de délocaliser leurs unités de production sous des cieux plus cléments. Enfin, les «monstrueuses machines» que sont les éoliennes gâcheront l’horizon de sites précieux pour le secteur touristique. Fondateur de l’Association pour la protection du paysage, O. Wolfrum s’est fait le porte-parole d’un mouvement citoyen, dont les rangs ne cessent de grossir, en particulier dans les régions les plus concernées par la multiplication des éoliennes.
Le vent est ainsi devenu en Allemagne l’enjeu d’une véritable bataille. Les véhémentes attaques de O. Wolfrum, consignées dans son ouvrage Energie éolienne, une fausse alternative, ont suscité des réactions tout aussi virulentes. Récemment, l’influent député du Bundestag et lobbyiste du vent Hermann Scheer, qui a reçu le «prix Nobel alternatif» en 1999, a ni plus ni moins accusé O. Wolfrum de déployer des arguments «pro-fascistes»! La formule, très excessive, illustre bien l’intensité du débat. En collaboration avec des journalistes et des militants des associations de protection de l’environnement, H. Scheer a par ailleurs publié une réponse à l’ouvrage de son adversaire, sous le titre Une protestation éventée.
Malgré ces polémiques, le développement accéléré de l’énergie éolienne semble devoir se poursuivre. Au cas où les inquiétudes de l’opinion publique en ce qui concerne l’intégrité des paysages grandiraient, les entrepreneurs du vent envisagent d’implanter leurs nouveaux parcs... en pleine mer. Le plus important devrait voir le jour à 35 kilomètres à l’est de l’île de Rügen, en mer Baltique. Il comprendra 200 rotors capables de générer 1 000 mégawatts. Il devrait produire la même quantité d’énergie «qu’une grosse centrale nucléaire», assure l’exploitant concerné, qui dirige l’entreprise Winkra-Energie. Il ajoute, rassurant: «Depuis la terre ferme, on ne verra rien».

Le Courrier de l'UNESCO