
Par la magie de l’ordinateur,
Ramsès II retrouve son visage de pharaon, …

… à partir de sa momie.

A Dresde en Allemagne, la Frauenkirche,
construite au XVIIIe siècle, avait été bombardée
en 1945 et quasiment détruite…

Sa reconstruction devrait être
achevée en 2006…

… facilitée par les images
de synthèse. |
Outil précieux,
les images en 3D font revivre des sites disparus ou ressuscitent des personnages
légendaires. Non sans susciter quelques grincements de dents à l’ère
de la vulgarisation.
«Viens, reviens du pays des morts!» C’est par cette formule
emphatique que s’ouvre le «pilote» (prototype) d’un téléfilm
en images de synthèse consacré à Ramsès II. En cours
de réalisation, il a permis de ressusciter d’entre les momies le pharaon le
plus célèbre de l’histoire.
Un peu déboussolé de ne pas retrouver son temple d’Abu Simbel à
sa place — il a été déplacé par l’UNESCO
dans les années 60 pour être sauvé du barrage d’Assouan — Ramsès
II y pénètre cependant sur l’injonction du dieu Amon. Là, les
parois intérieures du temple, aujourd’hui couvertes de motifs gravés
mais privées de leurs couleurs d’origine, apparaissent dans toute leur splendeur
d’autrefois: grâce à l’archéologue française Cécile
Breton, leur fastueuse polychromie leur a été virtuellement rendue.
«Je me suis inspirée des restes colorés qui sont encore sur les
murs, explique-t-elle. Les représentations égyptiennes sont très
codifiées. On sait que la couronne de tel dieu est rouge, son casque bleu,
que la robe d’Isis est soit rouge, soit verte. Dans ce cas, on fait au plus probable,
par comparaison avec d’autres temples, où les couleurs n’ont pas été
effacées.»
Momie
«vivante»
Après avoir
donné un avant-goût du téléfilm, qui sortira en septembre
2000, le pilote se poursuit avec le témoignage de Michel Evenot1,
expert judiciaire près la cour d’appel de Paris. Lui qui avait toujours dessiné
des portraits-robots pour les magistrats se réjouit d’avoir participé
à une première mondiale: dresser celui d’une momie. Et en trois dimensions.
«Nous avions l’habitude de livrer des portraits face et profil qui, en 2D,
peuvent ne pas être compatibles à 100%, commente-t-il. Mais là,
il a fallu fournir un travail supplémentaire d’investigation, afin que les
deux images soient parfaitement cohérentes. En 3D, impossible de «tricher»:
pour virtuels qu’ils soient, les modèles numériques, quand ils sont
basés sur des données réelles, ne peuvent s’accommoder d’approximations.
Ce film sur Ramsès II, qui devrait coûter la bagatelle de 1,5 million
de dollars, n’est qu’un échantillon spectaculaire des fabuleuses possibilités
offertes par les nouvelles technologies de l’image pour mettre en valeur le patrimoine
culturel et monumental mondial. A l’origine conçues pour un usage industriel,
les techniques de numérisation et d’animation ressuscitent non seulement des
personnages de légende mais font revivre des sites disparus ou engloutis.
Elles permettent aussi de mieux restaurer des œuvres fragiles ou très abîmées
et profitent aux archéologues et aux gestionnaires des musées et des
sites. «Il y a deux formes d’exploitation de ces technologies pour le patrimoine,
résume Benoît Coignard, un «infosculpteur» français.
D’un côté, on retrouve et on conserve une forme que l’on peut exploiter
scientifiquement de multiples façons; de l’autre, on recrée un univers
pour faire rêver les gens.»
Depuis la fin des années 80, les expériences se multiplient. Du patrimoine
égyptien aux anciens villages indiens de l’Ohio, en passant par les grottes
préhistoriques et les joyaux de l’Antiquité, on ne compte plus les
sites qui ont fait l’objet de modélisations 3D, présentées dans
des films, sur Internet ou sous CD interactif. L’utilisateur peut s’y déplacer
à loisir, contemplant ou étudiant ce qui s’offre à lui sous
tous les angles.
Et ce n’est que l’enfance de l’art, estiment les spécialistes. «Jusqu’à
présent, peu de centres spécialisés se sont consacrés
à ce travail sérieusement et avec un haut degré de sophistication,
estime John Hancock, du Centre pour la reconstruction électronique des sites
historiques et archéologiques de l’Université de Cincinnati (Etats-Unis).
En pratique, personne n’est arrivé à une précision visuelle
et architecturale suffisante» pour ressusciter parfaitement les mondes anciens.
Les obstacles sont autant financiers que techniques. L’imagerie de synthèse,
qui a connu d’énormes progrès depuis 10 ans, ne permet pas encore un
réalisme total. D’autre part, experts du patrimoine et ingénieurs ont
parfois du mal à se comprendre et à travailler ensemble. Enfin, l’équipement
demeure très coûteux, même si les prix ne cessent de baisser.
Un scanner 3D vaut plus de 150 000 dollars et la modélisation d’une statue
de deux mètres de haut revient à quelque 30 000 dollars. Sans parler
des budgets de recherche, qui alourdissent la facture. «Si l’on veut travailler
scientifiquement, témoigne Cécile Breton, déterminer le moindre
positionnement de porte ou un détail vestimentaire peut demander une semaine
de recherche.»
Cluny
resurgit du néant
Les projets conduits
par des universités sont financés par des fonds gouvernementaux ou
par le mécénat: de nombreuses entreprises se sont engagées dans
l’aventure pour tester leurs technologies et se faire de la publicité. Par
ailleurs, les télévisions et les musées investissent dans la
réalisation de produits éducatifs ou de divertissement et financent
au passage certaines recherches archéologiques. Mais au total, ces technologies,
sous-employées car très coûteuses, sont loin d’être accessibles
à tous, souligne Richard Lapointe, de l’Université Laval au Québec.
«Les puissances patrimonio-archéo-technologiques mondiales sont l’Europe,
l’Amérique du Nord, le Japon et l’Australie», ajoute-t-il.
Dans ces pays riches, les nouvelles technologies de l’image commencent à enrichir
la palette d’outils des archéologues. Elles permettent de «documenter»
les objets sans les toucher, sans les abîmer, explique le Français Philippe
Martinez, égyptologue et ingénieur de recherches au CNRS. Dès
1993, par exemple, un chantier de fouilles virtuelles a permis de reconstituer la
cargaison répandue autour d’une épave inaccessible, qui gisait par
plus de 660 mètres de fond, depuis le premier siècle de notre ère.
Un sous-marin a effectué trois séries de prises de vues en «survolant»
le site. Les photos ont ensuite été traitées par ordinateur
pour fournir un modèle numérique en 3D. En Thaïlande, l’ancienne
capitale du royaume de Siam, Ayutthaya, a retrouvé son intégrité
sur CD-Rom, alors que ses vestiges sont dispersés dans une ville moderne.
En France, l’église de Cluny, qui fut la plus grande de la chrétienté
au Moyen Age mais dont il ne reste rien, a resurgi du néant par la grâce
des images de synthèse.
A l’aide de scanners 3D et de caméras numériques, les archéologues
expliquent qu’ils peuvent créer des modèles à partir de relevés
d’une précision sans précédent. Ensuite, ces modèles
3D leur permettent d’affiner leur travail d’interprétation. «Des hypothèses
peuvent être explorées et testées de façon tout à
fait nouvelle», explique John Hancock. «On ne pourra pas dire ce qui
est vrai mais on pourra dire ce qui est faux, précise
P. Martinez. En 2D, si un élément architectural vous gêne, vous
choisissez un angle où il ne se voit pas pour faire votre représentation
et vous l’escamotez. En 3D, tous les éléments doivent être parfaitement
cohérents.»
A maintes reprises, la simulation informatique d’hypothèses archéologiques
a permis d’infirmer certaines théories, voire d’acquérir de nouveaux
éléments de connaissance. Sur le site préhistorique de la vallée
de l’Ohio, «le paysage a pu être restitué dans son état
d’origine, de manière à retrouver des alignements architecturaux en
rapport avec l’astronomie», explique J. Hancock. En Grèce, les outils
très sophistiqués d’Electricité de France, mis au point pour
tester des centrales nucléaires, ont permis de se faire de la tholos (temple
circulaire) de Delphes une idée beaucoup plus claire.
Face à la montée des périls menaçant le patrimoine mondial
— conflit, pollution, expansion urbaine, pillage, etc. — la réalisation préventive
de moulages numériques de monuments et d’objets pourrait par ailleurs se révéler
d’un grand secours. En Afghanistan par exemple, où les bouddhas monumentaux
de la vallée de Bamyan ont été saccagés par les Talibans,
estime Benoît Coignard, elle aurait permis de sauver la forme de statues d’une
valeur exceptionnelle et de les reproduire à l’identique dans le futur. Le
coût actuel de ces opérations étant prohibitif, seules quelques
rares opérations sont tentées de par le monde. En Egypte, le récent
projet ECHO, piloté par l’Université
de Berkeley (Etats-Unis) et sponsorisé par un groupe de grosses entreprises,
vise à immortaliser la forme d’une centaine de monuments en péril.
Ces clones virtuels pourront être exploités si des travaux de restauration
sont entrepris. En Allemagne, la ville de Dresde a montré la voie. Après
la réunification du pays, le pays décida de reconstruire cette «Florence
de l’Elbe», bombardée par les Alliés au cours de la Seconde Guerre
mondiale. La ville commença par commander une maquette virtuelle de l’un de
ses plus beaux fleurons, la Frauenkirche, une église du xviiie siècle
presque totalement détruite. «Lorsque j’ai présenté ces
images de synthèse pour la première fois en 1993, il y a eu un silence
extraordinaire, se souvient Luc Génévriez, le réalisateur. Les
gens pleuraient.» La restitution virtuelle, conçue sur la base d’une
foison de documents historiques et photographiques, a ensuite servi de référence
au projet de reconstruction réelle de l’église, qui devrait s’achever
en 2003. Diffusée à la télévision avec un appel à
la générosité des Allemands, elle a aussi permis de lever des
fonds.
Les ressources offertes par les nouvelles images aux restaurateurs du patrimoine
ne s’arrêtent pas là. Benoît Coignard raconte comment il a participé
à la reconstitution du colosse d’Alexandrie, en 1998, à partir des
énormes blocs de pierre sortis de la mer. «On a fait une anastylose
virtuelle: pour cela, on numérise les fragments de la sculpture à l’aide
d’un scanner 3D, on les manipule à l’écran pour voir s’ils sont compatibles
entre eux et on simule leur réassemblage.» Lorsque la tête pèse
trois tonnes, les bras plusieurs centaines de kilos et l’ensemble quelque 20 tonnes,
s’affranchir de la pesanteur n’est pas un mince avantage. «Le plus intéressant,
ajoute B. Coignard, c’est la possibilité de tester l’équilibre de la
statue. Pour le colosse, dont les morceaux étaient très usés,
nous avons ainsi pu concevoir une structure
porteuse et un socle parfaitement adaptés, qui permettent à la statue
de résister, même en cas de tremblement de terre.»
«Dans les musées, les nouvelles images offrent aussi un énorme
potentiel pour les visiteurs», ajoute Cliff Ogleby, de l’Université
de Melbourne (Australie). De plus en plus de musées s’équipent de consoles
multimédias et financent la réalisation de produits ludo-éducatifs
interactifs. Ils peuvent également les exposer sur leurs sites Web et les
vendre. A El-Jem en Tunisie, le musée qui jouxte le site résonne aujourd’hui
des combats de gladiateurs qui se déroulaient dans cet immense amphithéâtre
du temps des Romains. En France, le site préhistorique sous-marin — et donc
inaccessible — de la grotte Cosquer a fait l’objet d’un film en images de synthèse
et «en relief», qui sera présenté au Musée de Marseille
à partir d’avril 2000. Un peu partout, les grandes expositions sur le patrimoine
mondial s’enrichissent de sous-produits interactifs qui alimentent les caisses des
musées.
Comme la télévision et l’industrie du cinéma, «les jeux
vidéos exploitent beaucoup la modélisation tridimensionnelle de sites
du patrimoine afin d’y camper leurs aventures, ajoute Richard Lapointe. Nous sommes
à l’ère de l’information et la vulgarisation archéologique se
fait à tous les niveaux commercialisables!»
Un mélange des genres que les historiens et les archéologues n’apprécient
pas tous. Luc Génévriez se souvient des remous qu’il a suscités
dans la communauté scientifique au début des années 90. Sa mission
était de réaliser, dans le cadre de la politique de communication d’IBM,
des images de synthèse sur Cluny, puis sur les Thermes romains de Paris. «Il
y eut de véritables batailles d’experts à propos de ce site. Tant et
si bien que j’ai dû choisir moi-même une théorie et finir le travail
tout seul. Le film a été une source de polémique abominable.
On m’a accusé d’avoir déformé la «vérité
vraie» alors que personne ne la connaissait. Les scientifiques ont peur de
l’image.» Souvent, les nouvelles technologies les dérangent parce qu’elles
les contraignent à remettre en question leurs habitudes et les théories
admises, et les forcent à faire des choix. «Les archéologues
passent leur temps à gérer des incertitudes et considèrent que
lorsqu’on ne sait pas, il faut laisser des pointillés sur les dessins. Or,
l’image 3D oblige à trancher», remarque Cécile Breton.
Le virtuel
et ses dangers
Une masse d’«images
fausses» circulent, qui ne sont créées sur aucune base fiable,
ajoute Philippe Martinez. Et les archéologues constatent avec dépit
que les spectateurs mettent tout dans le même sac: les images qui ont demandé
un énorme travail scientifique et celles du monde de Lara Croft2.
Vus sous cet angle, les dangers du virtuel sont bien réels: le grand public
à qui l’on présente des restitutions de sites anciens n’a ni les moyens
ni l’envie de douter de leur qualité scientifique.
Pourtant, malgré ces réserves, de plus en plus de scientifiques, en
particulier dans les pays anglo-saxons, se lancent dans la modélisation 3D.
«Tout type de représentation comporte des hypothèses, des défauts
d’interprétation et des erreurs possibles», reconnaît John Hancock.
Mais cela ne pèse pas bien lourd comparé au potentiel de ces images
pour l’archéologie, ajoute-t-il. Pour lui, l’essentiel est même ailleurs:
dans le désir qu’elles éveillent chez les gens de connaître le
patrimoine mondial et de mieux le protéger.
1. Il est décédé en juillet 1999,
juste après son travail sur Ramsès II.
2. Héroïne d’un jeu vidéo.

• Site du festival international du multimédia pour l’archéologie,
Archéovirtua: perso.cybercable.fr/platypus/inscrit.html
Autres sites Internet:
• www.cdv.berkeley.edu/ECHO/
• www.learningsites.com
• www.cerhas.uc.edu
• www.sli.unimelb.edu.au
Le Courrier de l'UNESCO
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