Les
Zaparas au XIXe siècle: illustration tirée
du livre de l’explorateur italien Gaetan Osculati.
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Ma langue,
ma précieuse possession
Ma langue,
mon objet d’affection
Ma langue,
mon cher art.
Inscription
d’une affiche maorie (Nouvelle-Zélande)
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nauta@speed.net.ec
Adresse postale de l’ OPIP
: Organización de Pueblos Indígenas del Pastaza
General Villamil s/n y Teniente Hugo Ortiz Puyo, Equateur |
Pour la centaine d'Indiens
Zaparas qui vivent encore en Amazonie équatorienne, une véritable course
contre la montre a commencé: comment sauver leur langue, leur culture et leur
territoire?
«Je
m’appelle Manari, ce qui dans ma langue, le zaparo, est le nom d’un lézard
de la forêt. Mais les fonctionnaires ont exigé que nous portions des
noms espagnols pour nous inscrire à l’Etat civil. Alors, dans ta langue, je
m’appelle Bartolo Ushigua. (…) Nous, les Zaparas, étions l’un des plus grands
peuples d’Amazonie. Nous avions aussi les plus puissants chamans: ils connaissaient
les secrets de plus de 500 plantes médicinales.»1
Manari a 25 ans. Il est le fils du dernier des chamans, décédé
il y a trois ans. Il est aussi le président des 115 Zaparas qui vivent aujourd’hui
dans la province amazonienne de Pastaza en Equateur, à 240 kilomètres
au sud de Quito, sur les rives du fleuve Conambo. C’est par ce fleuve que sont arrivés
les malheurs qui ont accéléré leur décadence: les colonisateurs,
les maladies, le boom du caoutchouc, l’esclavage, les guerres, l’exploitation pétrolière,
la «modernité». «Lorsque les Blancs, planteurs de caoutchouc,
sont arrivés dans notre forêt, raconte Manari, ils ont pris nos frères,
en ont fait des esclaves et les ont vendus comme des marchandises. Avec eux, ils
ont amené des maladies que nous ne connaissions pas et que nos chamans ne
savaient pas guérir. C’est ainsi que la majorité de notre peuple a
été décimée.»
«Dans ce pays, les Zaparas ont officiellement disparu», affirmait même
un texte publié en Equateur au début des années 90. Mais les
Zaparas sont déterminés à survivre, même si les menaces
qui pèsent sur eux sont plus nombreuses qu’ils ne peuvent compter: leur système
numérique ne va pas au-delà du chiffre trois.
Avec l’appui de l’Organisation des peuples indigènes du Pastaza (OPIP),
les jeunes Zaparas et leur chef Manari se battent principalement pour la survie de
leur langue, la délimitation définitive de leur territoire et le rapprochement
avec les Zaparas qui vivent de l’autre côté de la frontière,
au Pérou. L’objectif de cette lutte, lancée en 1997, est de sauver
une culture et un mode de vie traditionnel basé sur la cueillette et la chasse.
Le bilan est loin d’être encourageant.
Cinq
locuteurs seulement
Les retrouvailles avec
leurs frères péruviens, dont ils sont séparés depuis
presque 60 ans en raison d’un conflit territorial entre les deux pays, n’ont pas
encore eu lieu. Il faut un mois pour descendre le fleuve et trois pour le remonter.
Les Zaparas ont leur premier moteur de hors-bord (un don) depuis deux mois seulement.
Il faut en outre des autorisations diplomatiques pour pénétrer cette
zone hautement disputée. «Nous sommes équatoriens mais autrefois,
les Zaparas formaient un seul et unique peuple au sein d’une même forêt,
rappelle Manari. On ne sait pas trop comment faire pour obtenir un permis et comment
contacter nos frères.»
Ils ont prévu d’envoyer quatre enfants à la rencontre des chamans vivant
du côté péruvien pour qu’ils les forment. Depuis que le dernier
chaman est mort, les Zaparas équatoriens ont perdu leur unique source de savoir
sur les pouvoirs curatifs des plantes et les secrets de la forêt vierge. «Depuis
que mon père est mort, insiste Manari, nous ne sommes plus protégés.
Beaucoup de nos frères tombent malades et agonisent.» La transmission
du savoir traditionnel et des traitements des chamans est indissociable de la langue.
La survie du zaparo dépasse donc les simples enjeux culturels. C’est la survie
physique de la communauté qui est en jeu. Or, retrouver l’usage du zaparo
est une véritable course contre la montre: seules cinq personnes très
âgées le pratiquent encore mais elles vivent à plusieurs jours
de marche les unes des autres. Parmi elles, Sasiko Takiauri a une soixantaine d’années.
Né sur les bords du Conambo, il se souvient que tout le monde parlait zaparo
quand il était enfant. «Je n’ai appris le quetchua qu’à l’âge
de 18 ans», dit-il.
Comme le zaparo, d’autres langues de la région, appartenant à la même
famille linguistique, sont menacées. C’est le cas de l’arabela, du iquito
et du taushiro au Pérou. D’autres langues apparentées ont déjà
disparu, comme le konambo, le gae et l’andoa. Face au quetchua, le zaparo n’a cédé
du terrain que relativement récemment. Il y a environ 60 ans, raconte Sasiko,
les Zaparas ont commencé à s’identifier à la culture quetchua
au fur et à mesure qu’augmentaient les échanges commerciaux avec le
village de Sarayacu. Aujourd’hui, dans les écoles des villages zaparos de
Llanchama Cocha, Jandia Yacu et Mazaramu où vivent les petits-enfants et arrière-petits-enfants
de Sasiko, les cours sont donnés en quetchua et en espagnol, conformément
aux directives du gouvernement équatorien sur le bilinguisme. Les instituteurs
n’ont que le baccalauréat, ils ne sont pas originaires des communautés
dans lesquelles ils enseignent, ils ne gagnent que quatre dollars par mois et ne
font pas mystère de leur désir de partir dès qu’ils en auront
la possibilité. Leurs élèves n’apprennent que peu d’espagnol
et, s’ils connaissent le quetchua, ils n’en ont qu’une pratique orale.
«Nous n’aimons pas demander de l’aide, avoue Manari. Mais maintenant, nous
avons vraiment peur de disparaître: nous sommes si peu.» Cependant, Sasiko
et les autres anciens recommencent à donner des noms zaparos aux enfants.
Ils les appellent Newa, Toaro ou Mukúltzagua (perdrix, perroquet, loriot).
Pour signifier au monde entier que les Zarapas n’ont pas disparu.
1. Ces phrases de Manari sont tirées
d’une lettre adressée il y a quelques années à l’attaché
culturel de l’ambassade d’Equateur au Pérou. Il y sollicitait son intervention
afin que les Zaparas équatoriens puissent traverser la frontière entre
les deux pays et retrouver leurs frères péruviens.
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