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6 000 langues, un patrimoine en danger

Une répartition très inégale

Equateur: le dernier chaman zapara

Carlos Andrade, linguiste et journaliste équatorien.
photoLes Zaparas au XIXe siècle: illustration tirée du livre de l’explorateur italien Gaetan Osculati.






Ma langue,
ma précieuse possession
Ma langue,
mon objet d’affection
Ma langue,
mon cher art.

Inscription d’une affiche maorie (Nouvelle-Zélande)









nauta@speed.net.ec
Adresse postale de l’ OPIP : Organización de Pueblos Indígenas del Pastaza
General Villamil s/n y Teniente Hugo Ortiz Puyo, Equateur

Pour la centaine d'Indiens Zaparas qui vivent encore en Amazonie équatorienne, une véritable course contre la montre a commencé: comment sauver leur langue, leur culture et leur territoire?

«Je m’appelle Manari, ce qui dans ma langue, le zaparo, est le nom d’un lézard de la forêt. Mais les fonctionnaires ont exigé que nous portions des noms espagnols pour nous inscrire à l’Etat civil. Alors, dans ta langue, je m’appelle Bartolo Ushigua. (…) Nous, les Zaparas, étions l’un des plus grands peuples d’Amazonie. Nous avions aussi les plus puissants chamans: ils connaissaient les secrets de plus de 500 plantes médicinales.»
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Manari a 25 ans. Il est le fils du dernier des chamans, décédé il y a trois ans. Il est aussi le président des 115 Zaparas qui vivent aujourd’hui dans la province amazonienne de Pastaza en Equateur, à 240 kilomètres au sud de Quito, sur les rives du fleuve Conambo. C’est par ce fleuve que sont arrivés les malheurs qui ont accéléré leur décadence: les colonisateurs, les maladies, le boom du caoutchouc, l’esclavage, les guerres, l’exploitation pétrolière, la «modernité». «Lorsque les Blancs, planteurs de caoutchouc, sont arrivés dans notre forêt, raconte Manari, ils ont pris nos frères, en ont fait des esclaves et les ont vendus comme des marchandises. Avec eux, ils ont amené des maladies que nous ne connaissions pas et que nos chamans ne savaient pas guérir. C’est ainsi que la majorité de notre peuple a été décimée.»
«Dans ce pays, les Zaparas ont officiellement disparu», affirmait même un texte publié en Equateur au début des années 90. Mais les Zaparas sont déterminés à survivre, même si les menaces qui pèsent sur eux sont plus nombreuses qu’ils ne peuvent compter: leur système numérique ne va pas au-delà du chiffre trois.
Avec l’appui de l’Organisation des peuples indigènes du Pastaza (O
PIP), les jeunes Zaparas et leur chef Manari se battent principalement pour la survie de leur langue, la délimitation définitive de leur territoire et le rapprochement avec les Zaparas qui vivent de l’autre côté de la frontière, au Pérou. L’objectif de cette lutte, lancée en 1997, est de sauver une culture et un mode de vie traditionnel basé sur la cueillette et la chasse. Le bilan est loin d’être encourageant.

Cinq locuteurs seulement
Les retrouvailles avec leurs frères péruviens, dont ils sont séparés depuis presque 60 ans en raison d’un conflit territorial entre les deux pays, n’ont pas encore eu lieu. Il faut un mois pour descendre le fleuve et trois pour le remonter. Les Zaparas ont leur premier moteur de hors-bord (un don) depuis deux mois seulement. Il faut en outre des autorisations diplomatiques pour pénétrer cette zone hautement disputée. «Nous sommes équatoriens mais autrefois, les Zaparas formaient un seul et unique peuple au sein d’une même forêt, rappelle Manari. On ne sait pas trop comment faire pour obtenir un permis et comment contacter nos frères.»
Ils ont prévu d’envoyer quatre enfants à la rencontre des chamans vivant du côté péruvien pour qu’ils les forment. Depuis que le dernier chaman est mort, les Zaparas équatoriens ont perdu leur unique source de savoir sur les pouvoirs curatifs des plantes et les secrets de la forêt vierge. «Depuis que mon père est mort, insiste Manari, nous ne sommes plus protégés. Beaucoup de nos frères tombent malades et agonisent.» La transmission du savoir traditionnel et des traitements des chamans est indissociable de la langue. La survie du zaparo dépasse donc les simples enjeux culturels. C’est la survie physique de la communauté qui est en jeu. Or, retrouver l’usage du zaparo est une véritable course contre la montre: seules cinq personnes très âgées le pratiquent encore mais elles vivent à plusieurs jours de marche les unes des autres. Parmi elles, Sasiko Takiauri a une soixantaine d’années. Né sur les bords du Conambo, il se souvient que tout le monde parlait zaparo quand il était enfant. «Je n’ai appris le quetchua qu’à l’âge de 18 ans», dit-il.
Comme le zaparo, d’autres langues de la région, appartenant à la même famille linguistique, sont menacées. C’est le cas de l’arabela, du iquito et du taushiro au Pérou. D’autres langues apparentées ont déjà disparu, comme le konambo, le gae et l’andoa. Face au quetchua, le zaparo n’a cédé du terrain que relativement récemment. Il y a environ 60 ans, raconte Sasiko, les Zaparas ont commencé à s’identifier à la culture quetchua au fur et à mesure qu’augmentaient les échanges commerciaux avec le village de Sarayacu. Aujourd’hui, dans les écoles des villages zaparos de Llanchama Cocha, Jandia Yacu et Mazaramu où vivent les petits-enfants et arrière-petits-enfants de Sasiko, les cours sont donnés en quetchua et en espagnol, conformément aux directives du gouvernement équatorien sur le bilinguisme. Les instituteurs n’ont que le baccalauréat, ils ne sont pas originaires des communautés dans lesquelles ils enseignent, ils ne gagnent que quatre dollars par mois et ne font pas mystère de leur désir de partir dès qu’ils en auront la possibilité. Leurs élèves n’apprennent que peu d’espagnol et, s’ils connaissent le quetchua, ils n’en ont qu’une pratique orale.
«Nous n’aimons pas demander de l’aide, avoue Manari. Mais maintenant, nous avons vraiment peur de disparaître: nous sommes si peu.» Cependant, Sasiko et les autres anciens recommencent à donner des noms zaparos aux enfants. Ils les appellent Newa, Toaro ou Mukúltzagua (perdrix, perroquet, loriot). Pour signifier au monde entier que les Zarapas n’ont pas disparu.


1. Ces phrases de Manari sont tirées d’une lettre adressée il y a quelques années à l’attaché culturel de l’ambassade d’Equateur au Pérou. Il y sollicitait son intervention afin que les Zaparas équatoriens puissent traverser la frontière entre les deux pays et retrouver leurs frères péruviens.

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