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La guerre des langues

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La défense du berbère

Heuskera, ialgi adi kanpora

La suprématie de l’anglais est-elle inéluctable?
Roland J.-L. Breto, géolinguiste, professeur émérite à l’Université Paris VIII. Il a notamment publié Géographie des langues (PUF, 1995) et, avec Ranka Bijeljac, Du Langage aux langues (Découvertes Gallimard, 1997).
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© Philippe Franchini, Paris
















Il y a sans doute beaucoup de langues différentes dans le monde, mais aucune n’est sans signification; et si je ne connais pas le sens des mots, je serais un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle, à mon sens, sera un barbare.

Nouveau Testament, épître de saint Paul, lettre au Corinthiens

La moitié de l’humanité parle une langue de grande diffusion autre que l’anglais. Une stratégie de défense concertée pourrait aisément peser sur les institutions internationales.

En 1919, le président américain Woodrow Wilson obtint que le traité de Versailles entre l’Allemagne et les Alliés soit rédigé en anglais et en français. Depuis, l’anglais s’est imposé dans la diplomatie et, progressivement, dans les relations économiques, médiatiques, etc. Actuellement, cette langue semble tendre vers un certain monopole en tant que véhicule de communication à l’échelle planétaire.
Il est évident, à l’aube du
XXIe siècle, que la mondialisation accélérée de la sphère économique s’accompagne d’une anglicisation croissante des échanges linguistiques. De plus en plus de personnes sont incitées à utiliser ou à émettre des messages en anglais, plutôt que dans leur langue. Beaucoup ne s’en offusquent pas: cela va précisément dans le sens de l’uniformisation inéluctable de la planète et permet à un nombre croissant d’individus de communiquer directement entre eux. Sous cet angle, on peut certes considérer qu’il s’agit de progrès, d’une économie de moyens et d’une simplification des échanges culturels. Car, dira-t-on, l’anglicisation ne vise pas la mort des langues autochtones, elle constitue simplement un instrument pour accéder à un horizon plus vaste.
Peut-être. Mais ne voir que cela, c’est négliger les liens profonds entre émancipation individuelle et pouvoir politique, entre les mécanismes linguistiques, sociaux, économiques qui, dans toutes les sociétés, sous-tendent les rapports entre personnes et groupes, entre culture et structure collective. L’ascension d’un individu est en effet fonction de ses capacités à utiliser le(s) langage(s) le(s) plus utile(s). Et, au fil des générations, la langue la plus valorisante élimine les autres.
L’impérialisme culturel est un phénomène bien plus subtil que l’impérialisme économique, lui-même déjà plus impalpable et occulté que l’impérialisme politique et militaire, dont les excès sont patents et faciles à dénoncer. Il serait assez inexact de prétendre que la domination de l’anglais dans le monde ait été délibérément voulue, organisée et soutenue par les puissances anglo-saxonnes, parallèlement à leurs démarches sur l’échiquier politique ou à la pénétration de leurs firmes transnationales sur le marché économique. La «guerre des langues» a très rarement été ressentie comme telle et n’a, nulle part et jamais, été déclarée.
Autant on peut étudier et contester les stratégies militaires, diplomatiques, politiques, économiques des grandes puissances, autant les stratégies linguistiques paraissent discrètes, non dites, voire ingénues ou inexistantes. Si les expériences historiques du siècle dernier ont amené beaucoup de puissances à plus de modestie linguistique, leur ont-elles pour autant appris à résister à la dernière hégémonie linguistique?
Bien après la Ligue Arabe, fondée en 1945, qui regroupe maintenant 22 pays représentant 250 millions d’habitants, les pays ayant en commun l’usage du français ont innové en initiant une véritable politique commune: ils ont mis sur pied une organisation liant coopération linguistique, économique et politique, l’Organisation internationale de la francophonie qui regroupe (comme le Commonwealth) plus de 50 Etats, avec plus de 500 millions d’habitants. Depuis 1991 se réunissent les colloques de la néerlandité rassemblant plus de huit communautés (environ 40 millions de personnes), ainsi que les Sommets ibéro-américains, regroupant tous les deux ans plus de 20 pays (350 millions d’habitants). Depuis 1992, les Sommets turcophones, biennaux, unissent six Etats indépendants (120 millions d’habitants) de l’Europe à l’Asie centrale à des communautés ethniques mineures. Et, depuis 1996, l’Association des pays de langue portugaise rassemble sept pays (200 millions d’habitants).

«Linguicide» et ethnocide
Un combat en ordre dispersé des langues de grande diffusion suffit-il pour résister à la menace d’uniformisation culturelle? On peut en douter, d’autant que chaque idiome a son propre champ d’action géographique à des niveaux variés de compétence. En additionnant les audiences plus ou moins couvertes par les quelque 10 langues de grande diffusion, on arrive à un total théorique de plus de trois milliards de personnes — la moitié de l’humanité —, ce qui excède largement les quelque deux milliards de locuteurs d’une anglophonie plus ou moins officielle (Commonwealth et Etats-Unis). Si l’on parvenait, pour ces grandes langues, à concevoir une stratégie concertée de défense, elles pourraient aisément peser sur les institutions internationales.
La question de l’avenir des langues ne se pose pas uniquement à ce niveau supérieur des langues de grande diffusion. Coiffé par lui, le niveau moyen est occupé par la centaine de langues officielles reconnues des Etats ou des entités sub-nationales, comme par exemple les langues constitutionnelles de l’Inde ou celles des nationalités de Russie. Ces langues ont conquis une place qu’elles sont aussi en droit de défendre. Au niveau inférieur vivent ou survivent les milliers de langues dites autochtones, minoritaires, communautaires, ethniques, etc. La plupart sont menacées. Elles concernent environ 300 millions de locuteurs.
La mort annoncée des langues mineures est-elle concevable? Oui, car le meilleur moyen de tuer une langue est d’en enseigner une autre. Le monopole de la centaine de langues nationales sur l’enseignement rend inéluctable le confinement des langues non scolaires aux domaines domestiques et folkloriques, et, à terme, leur éviction des espaces culturels valorisants. Le «linguicide», ou éradication des langues, qu’il soit consciemment voulu ou non, est l’un des moyens essentiels de l’ethnocide, c’est-à-dire de cette déculturation des peuples, qui a été entreprise par toutes les colonisations passées et reste l’objectif plus ou moins avoué des Etats ne reconnaissant pas leurs minorités ethniques autochtones. Avec l’exclusion croissante des langues locales des systèmes d’enseignement, ce «linguicide» ne fait que s’accélérer.
La problématique linguistique dans le monde du
XXIe siècle est donc à deux niveaux. D’une part, comment les langues de grande diffusion ou nationales peuvent-elles résister à l’envahissement de l’anglais? Et, d’autre part, comment les langues minorisées et menacées d’extinction peuvent-elles être amenées à être sauvées et à accéder elles aussi au développement?

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