
© Philippe Franchini, Paris
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Il y a sans doute beaucoup
de langues différentes dans le monde, mais aucune n’est sans signification;
et si je ne connais pas le sens des mots, je serais un barbare pour celui qui parle,
et celui qui parle, à mon sens, sera un barbare.
Nouveau Testament,
épître de saint Paul, lettre au Corinthiens
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La moitié de l’humanité
parle une langue de grande diffusion autre que l’anglais. Une stratégie de
défense concertée pourrait aisément peser sur les institutions
internationales.
En 1919, le président américain
Woodrow Wilson obtint que le traité de Versailles entre l’Allemagne et les
Alliés soit rédigé en anglais et en français. Depuis,
l’anglais s’est imposé dans la diplomatie et, progressivement, dans les relations
économiques, médiatiques, etc. Actuellement, cette langue semble tendre
vers un certain monopole en tant que véhicule de communication à l’échelle
planétaire.
Il est évident, à l’aube du
XXIe siècle, que la mondialisation
accélérée de la sphère économique s’accompagne
d’une anglicisation croissante des échanges linguistiques. De plus en plus
de personnes sont incitées à utiliser ou à émettre des
messages en anglais, plutôt que dans leur langue. Beaucoup ne s’en offusquent
pas: cela va précisément dans le sens de l’uniformisation inéluctable
de la planète et permet à un nombre croissant d’individus de communiquer
directement entre eux. Sous cet angle, on peut certes considérer qu’il s’agit
de progrès, d’une économie de moyens et d’une simplification des échanges
culturels. Car, dira-t-on, l’anglicisation ne vise pas la mort des langues autochtones,
elle constitue simplement un instrument pour accéder à un horizon plus
vaste.
Peut-être. Mais ne voir que cela, c’est négliger les liens profonds
entre émancipation individuelle et pouvoir politique, entre les mécanismes
linguistiques, sociaux, économiques qui, dans toutes les sociétés,
sous-tendent les rapports entre personnes et groupes, entre culture et structure
collective. L’ascension d’un individu est en effet fonction de ses capacités
à utiliser le(s) langage(s) le(s) plus utile(s). Et, au fil des générations,
la langue la plus valorisante élimine les autres.
L’impérialisme culturel est un phénomène bien plus subtil que
l’impérialisme économique, lui-même déjà plus impalpable
et occulté que l’impérialisme politique et militaire, dont les excès
sont patents et faciles à dénoncer. Il serait assez inexact de prétendre
que la domination de l’anglais dans le monde ait été délibérément
voulue, organisée et soutenue par les puissances anglo-saxonnes, parallèlement
à leurs démarches sur l’échiquier politique ou à la pénétration
de leurs firmes transnationales sur le marché économique. La «guerre
des langues» a très rarement été ressentie comme telle
et n’a, nulle part et jamais, été déclarée.
Autant on peut étudier et contester les stratégies militaires, diplomatiques,
politiques, économiques des grandes puissances, autant les stratégies
linguistiques paraissent discrètes, non dites, voire ingénues ou inexistantes.
Si les expériences historiques du siècle dernier ont amené beaucoup
de puissances à plus de modestie linguistique, leur ont-elles pour autant
appris à résister à la dernière hégémonie
linguistique?
Bien après la Ligue Arabe, fondée en 1945, qui regroupe maintenant
22 pays représentant 250 millions d’habitants, les pays ayant en commun l’usage
du français ont innové en initiant une véritable politique commune:
ils ont mis sur pied une organisation liant coopération linguistique, économique
et politique, l’Organisation internationale de la francophonie qui regroupe (comme
le Commonwealth) plus de 50 Etats, avec plus de 500 millions d’habitants. Depuis
1991 se réunissent les colloques de la néerlandité rassemblant
plus de huit communautés (environ 40 millions de personnes), ainsi que les
Sommets ibéro-américains, regroupant tous les deux ans plus de 20 pays
(350 millions d’habitants). Depuis 1992, les Sommets turcophones, biennaux, unissent
six Etats indépendants (120 millions d’habitants) de l’Europe à l’Asie
centrale à des communautés ethniques mineures. Et, depuis 1996, l’Association
des pays de langue portugaise rassemble sept pays (200 millions d’habitants).
«Linguicide»
et ethnocide
Un combat en ordre
dispersé des langues de grande diffusion suffit-il pour résister à
la menace d’uniformisation culturelle? On peut en douter, d’autant que chaque idiome
a son propre champ d’action géographique à des niveaux variés
de compétence. En additionnant les audiences plus ou moins couvertes par les
quelque 10 langues de grande diffusion, on arrive à un total théorique
de plus de trois milliards de personnes — la moitié de l’humanité —,
ce qui excède largement les quelque deux milliards de locuteurs d’une anglophonie
plus ou moins officielle (Commonwealth et Etats-Unis). Si l’on parvenait, pour ces
grandes langues, à concevoir une stratégie concertée de défense,
elles pourraient aisément peser sur les institutions internationales.
La question de l’avenir des langues ne se pose pas uniquement à ce niveau
supérieur des langues de grande diffusion. Coiffé par lui, le niveau
moyen est occupé par la centaine de langues officielles reconnues des Etats
ou des entités sub-nationales, comme par exemple les langues constitutionnelles
de l’Inde ou celles des nationalités de Russie. Ces langues ont conquis une
place qu’elles sont aussi en droit de défendre. Au niveau inférieur
vivent ou survivent les milliers de langues dites autochtones, minoritaires, communautaires,
ethniques, etc. La plupart sont menacées. Elles concernent environ 300 millions
de locuteurs.
La mort annoncée des langues mineures est-elle concevable? Oui, car le meilleur
moyen de tuer une langue est d’en enseigner une autre. Le monopole de la centaine
de langues nationales sur l’enseignement rend inéluctable le confinement des
langues non scolaires aux domaines domestiques et folkloriques, et, à terme,
leur éviction des espaces culturels valorisants. Le «linguicide»,
ou éradication des langues, qu’il soit consciemment voulu ou non, est l’un
des moyens essentiels de l’ethnocide, c’est-à-dire de cette déculturation
des peuples, qui a été entreprise par toutes les colonisations passées
et reste l’objectif plus ou moins avoué des Etats ne reconnaissant pas leurs
minorités ethniques autochtones. Avec l’exclusion croissante des langues locales
des systèmes d’enseignement, ce «linguicide» ne fait que s’accélérer.
La problématique linguistique dans le monde du XXIe
siècle est donc à deux niveaux. D’une part, comment les langues de
grande diffusion ou nationales peuvent-elles résister à l’envahissement
de l’anglais? Et, d’autre part, comment les langues minorisées et menacées
d’extinction peuvent-elles être amenées à être sauvées
et à accéder elles aussi au développement?
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