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Kenya: retour au kikouyou
Mwangi wa Mutahi. Son premier roman, Ngoima, a été publié en 1999 au Kenya par Lugha Afrika (PO Box 447, Mukurve-ini, Nyiri, Kenya). Il est distribué par Mau Mau Research Center à New York.
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© Mwangi wa Mutahi











photoPrès de 40 ans après l’indépendance, les langues africaines, à l’exception du swahili, ne sont toujours pas enseignées dans les écoles kényanes, où les examens se font en anglais. Ici l’école primaire qu’a fréquentée Mwuangi wa Mutahi.





Partout, notre langue répand des larmes
Parce que
ses enfants
s’en détournent
La laissant seule avec son lourd fardeau.

Poème en ouolof (Sénégal) de Useyno Gey Cosaan

En bon héritier du passé colonial, l’écrivain kényan Mwangi wa Mutahi s’est détourné de sa langue, le kikouyou. Avant de se la réapproprier dans ses livres et de devenir l’un de ses hérauts.

Je suis né en 1963, l’année de l’indépendance du Kenya, dans une famille paysanne. Lorsque j’étais enfant, on ne parlait que le kikouyou, pour raconter des histoires, chanter, poser des devinettes ou simplement bavarder, au milieu d’adultes qui s’échangeaient les proverbes qui foisonnent dans cette langue. Pour autant que je me souvienne, le kikouyou (parlé par environ 22% de la population kényane) est la seule langue qui nous ait été enseignée pendant les trois premières années du primaire, même si j’avais appris l’alphabet anglais à la maternelle.
La quatrième année, l’anglais a été réintroduit et nous avons dû abandonner le kikouyou: le règlement de l’école nous a interdit de parler ou d’écrire dans notre langue maternelle. Quiconque l’utilisait risquait une correction et une punition, voire une exclusion temporaire. Dans presque toutes les autres écoles primaires du Kenya, le même sort a été réservé au kikouyou et aux autres idiomes africains, qui n’étaient pas de véritables langues aux yeux de mes enseignants mais des patois primitifs.
Avant et après mes études universitaires, j’ai enseigné dans le secondaire. Allais-je en profiter pour encourager le kikouyou auprès de mes élèves, ou bien allais-je révérer les langues étrangères en méprisant la mienne? J’ai d’abord été un bon défenseur de l’héritage colonial, comme mes collègues enseignants qui s’efforçaient de faire respecter le règlement. J’ai corrigé et puni des élèves chaque fois qu’ils essayaient de parler leur langue maternelle. Comme bien d’autres avant moi, j’ai fait mienne la doctrine coloniale selon laquelle un élève est freiné dans son apprentissage s’il parle ou écrit une langue africaine. Les examens nationaux étant en anglais, les élèves se laissaient facilement convaincre qu’ils devaient maîtriser cette langue s’ils voulaient réussir.
Près de 40 ans après l’indépendance, le système éducatif colonial demeure intact. Aucun changement significatif n’a été apporté à la politique d’enseignement des langues au Kenya, qui en compte une quarantaine. Le gouvernement a tendance à considérer l’usage des langues locales comme une menace à l’unité nationale — exception faite du swahili, déclaré langue officielle, au même titre que l’anglais, par l’ancien président Jomo Kenyatta. L’important est toujours de réussir ses examens en anglais, et de nombreux enseignants africains soutiennent ce système. L’anglais est la voie du prestige, des études ou d’un emploi au Kenya ou à l’étranger.

Blocages
Pour moi, le déclic s’est produit à 32 ans, lorsque j’ai entrepris d’écrire mon premier roman. Je vivais à l’époque aux Etats-Unis, où j’avais un poste de chercheur. En rédigeant Ngoima, je souhaitais dépeindre le gouvernement du Kenya indépendant sous son véritable jour néocolonial. Je voulais écrire pour un public de paysans, d’ouvriers et de gens démunis. J’évoquais le problème de la corruption et des négligences dans les soins de santé à travers l’histoire d’une femme qui avait une grossesse difficile. J’ai commencé par écrire en anglais, mais au bout de deux paragraphes, je me suis rendu compte que, dans ma tête, le message que je voulais faire passer était en kikouyou. Cette langue que j’avais parlée durant toute mon enfance était plus profondément ancrée en moi que je ne le pensais. Je me suis heurté au même problème en abordant les dialogues. Faire parler mes deux personnages, deux paysans, en anglais n’avait guère de sens. Leur langue et leur culture étaient kikouyoues. Mon manuscrit n’avançait pas.
Quelques mois plus tard, j’eus l’occasion de retourner au Kenya, chez moi, et de passer du temps avec les gens parmi lesquels j’avais grandi. Mystérieusement, ce retour a relancé l’écriture de Ngoima. C’était comme si j’avais pu parler à mes deux personnages de fiction. Au début de 1997, j’ai donc repris le manuscrit, en kikouyou cette fois. J’y voyais plus clair, tant et si bien qu’en deux mois, j’ai achevé le premier jet de mon roman.
Le kikouyou écrit a été freiné parce que trop peu de gens l’utilisent. Par rapport à d’autres langues plus largement parlées, il a tardé à inventer de nouveaux mots ou termes techniques et de nouvelles orthographes. J’ai buté sur ces difficultés tout au long de mon roman, mais j’ai trouvé l’inspiration auprès de deux autres écrivains, Gakaara et Ngugi, qui avaient fait le choix du kikouyou avant moi.
Mon livre a été mis en vente en février 1999. Mon père, un paysan qui, de toute sa vie, n’a guère lu que la Bible, m’a dit que la lecture de mon livre avait été pour lui une «expérience éducative». Au fil de la vie des personnages, il a aussi mieux compris certains des problèmes économiques et sociaux de sa communauté.

Rencontres décisives en Erythrée
L’accueil réservé à Ngoima en est le modeste témoignage: les langues africaines sont bel et bien vivantes, même s’il est rare que les éditeurs acceptent des manuscrits dans ces idiomes, même si la reconnaissance nationale et internationale passe par l’anglais. Les langues kényanes ont trouvé de fermes avocats parmi les intellectuels et les écrivains mais les paysans et les ouvriers sont leurs défenseurs les plus solides. C’est grâce à eux que les langues continuent à vivre et à évoluer, bien qu’ils manquent cruellement d’écrits dans leur langue maternelle.
Des écrivains et des chercheurs venus des quatre coins de l’Afrique se sont réunis en Erythrée, en janvier 2000, pour un colloque intitulé «Contre vents et marées: langues et littératures africaines au
XXIe siècle». C’était la première conférence de ce genre sur le sol africain. Elle s’est tenue dans un pays qui enseigne maintenant neuf langues à l’école. J’ai réalisé que nous n’avions plus à craindre de voir ces langues disparaître mais que nous devions plutôt faire pression pour qu’elles soient plus largement parlées, lues et traduites.
Certains ont le sentiment de trahir le système élitiste en écrivant dans leur langue. J’estime quant à moi que c’est un moyen de rompre avec la mentalité néocoloniale et de rendre le pouvoir au peuple africain. Rencontrer ces auteurs qui écrivent dans des langues africaines m’a encouragé à poursuivre en kikouyou. Au Kenya, chez moi, je travaille maintenant d’arrache-pied sur mon prochain roman.

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