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Heuskera, ialgi adi kanpora

Propos recueillis par Lucia Iglesias Kuntz, journaliste au Courrier de l‘UNESCO.
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Bernardo Atxaga.















Les quotidiens nationaux espagnols, par exemple, ne publient jamais une seule information positive sur notre langue, pas une seule. Voilà ce que j’appelle un abus.







La langue
est pouvoir (...), elle peut être utilisée comme un outil de changement.

Adrienne Rich, femme de lettres américaine (1929- )

«Langue basque, montre-toi», disait une chanson du XVIe siècle. Tel est le credo de l’écrivain Bernardo Atxaga*, même s’il estime que l’espagnol est aussi sa langue maternelle.

D’origine inconnue, l’euskera aurait plus de 4 000 années d’existence et serait aujourd’hui parlé par quelque 600 000 personnes du Pays basque et de la Navarre espagnols, ainsi que par 80 000 autres dans le département français des Pyrénées-Atlantiques. Cette langue a connu un recul significatif pendant les 40 années de la dictature franquiste. Aujourd’hui, elle se porte mieux, pour trois raisons: l’unification de plusieurs idiomes basques autour d’une langue écrite commune, sa reconnaissance en 1979 comme une langue officielle au Pays basque, aux côtés de l’espagnol (castillan), et la promotion de son enseignement.
Parallèlement, une poignée d’écrivains déterminés à promouvoir l’usage du basque ont relancé la littérature dans cette langue. L’un d’entre eux, Bernardo Atxaga, a obtenu en 1989 le Prix national du roman, une des plus hautes distinctions littéraires espagnoles, pour Obabakoak. A 48 ans, il est le premier écrivain en langue basque à jouir d’une véritable reconnaissance internationale.

La répression de l’euskera pendant les années franquistes est-elle un mythe plus qu’une réalité?
C’est l’absolue vérité, même s’il est exact que l’euskera n’était pas au mieux de sa forme avant la guerre civile espagnole, quand le Pays Basque avait d’énormes problèmes économiques. Faire survivre la langue relevait du miracle, qui ne pouvait être à la portée que des intellectuels et des religieux. Mon cas en est un peu l’illustration. Mon grand-père et mon arrière grand-père étaient charpentiers. Ils avaient bien d’autres soucis que la préservation de la langue. Moi, j’ai eu une autre instruction, j’entends par là une sensibilisation qui m’a amené à m’interroger sur les raisons qui me feraient perdre l’usage d’une langue dont j’avais hérité.
La répression a été terrible durant mon enfance. Mes frères et moi recevions une raclée à l’école lorsqu’on nous surprenait à parler basque entre nous. Or, c’était la langue que nous parlions à la maison. Nous savions tous qu’il était interdit de parler basque dans les lieux publics, sous peine d’être sanctionnés.

Avec l’avènement de la démocratie, l’autonomie du Pays basque et les lois linguistiques, on est passé en quelques années de la répression totale à l’obligation d’apprendre le basque à l’école. Que pensez-vous de cette mesure?
L’anglais aussi est obligatoire. C’est un sujet très complexe. Jusqu’à quel point, par exemple, un Etat a t-il le droit de fixer la ligne officielle de l’enseignement? Pour le moment, tous les Etats le font; le ministère de l’Education est très important dans tous les pays. L’espace de liberté est donc très limité. Cela dit, les gens qui vivent au Pays basque et ne veulent rien savoir de notre culture et de notre langue ne sont pas dignes de respect.

N’y a t-il pas, au Pays basque, une utilisation politique abusive de l’euskera?
Sincèrement, je ne le pense pas. Je ne vois pas comment un demi-million de personnes aurait les moyens de nuire à 35 millions d’hispanophones. J’estime, au contraire, qu’il y a abus de position dominante. Les quotidiens nationaux espagnols, par exemple, ne publient jamais une seule information positive sur notre langue, pas une seule. Voilà ce que j’appelle un abus.

L’unification de plusieurs idiomes basques autour d’une grammaire et d’un lexique communs est, aujourd’hui encore, l’objet de nombreuses polémiques. Pensez-vous qu’il fallait en passer par là pour assurer la survie de la langue?
Aucune langue au monde ne progresse en se fondant sur ses divergences. Toutes les langues sont centrifuges mais, en même temps, il existe une tendance centripète vers une base commune, sans laquelle aucune des fonctions supérieures du langage ne pourrait être assurée. On ne peut écrire de traités d’architecture en pidgin
1, il faut utiliser un anglais standard qui s’est imposé au nom d’une meilleure diffusion des connaissances. Chaque communauté de langue anglaise a son propre accent, sa propre pratique de la langue. On peut être pour ou contre mais, comme disait un ami linguiste à ses élèves latinos, «vous pouvez parler spanglish entre vous, mais si vous voulez faire votre droit, il faudra écrire en anglais». Toutes les langues qui progressent tendent vers une simplification. Ce même ami m’a assuré qu’une langue n’est jamais si complexe que lorsqu’elle est parlée dans un village isolé. A Chicago ou à New York, l’anglais est beaucoup plus simple que dans un village perdu d’Angleterre.

Vous êtes parfaitement bilingue. Pourquoi écrivez-vous d’abord en euskera?
Je suis habitué à penser en euskera. Pour moi, l’élaboration d’un conte ou d’un poème se fait toujours dans cette langue. C’est la langue de mon intimité, celle dans laquelle je prends des notes, que je sois à Stockholm ou à Madrid. Je me suis accoutumé à cette pratique qui n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie. Certains auteurs ont besoin de se retirer dans un couvent, sans sortir pendant plusieurs mois. Ma cérémonie de l’écriture implique d’écrire d’abord en basque. J’en suis arrivé à la conclusion que ce n’est pas très important. Je pourrais parfaitement écrire dans une autre langue.

Mais vous tenez à être votre propre traducteur...
Il y a des langues qui sont plus ou moins proches. Certaines sont comme des calques superposés qui coïncident. C’est le cas du catalan et du castillan. S’il fallait une représentation imagée de la traduction, je la verrais comme un saut. Et passer du catalan au castillan, c’est comme sauter du trottoir sur la chaussée. En basque, ce saut est énorme. En laisser l’interprétation à un traducteur est extrêmement périlleux. En général, mes traductions se font à quatre mains: des amis très proches me font une première mouture, dont j’extrais la version définitive. Il est très difficile d’expliquer ce que signifie être un auteur bilingue. Affronter son propre texte pour le traduire me semble chaque fois plus vertigineux. A chaque nouvelle expérience, mes textes me paraissent toujours plus éloignés de l’original.

Par contre, les traductions de vos livres en d’autres langues se font toujours à partir du castillan. N’est-ce pas une contradiction?
Pas du tout, car l’idée que je me fais de ma langue, idée que je ne sépare jamais de ma manière de vivre, place aussi l’espagnol au rang de langue maternelle. Dans ma façon de vivre coexistent deux langues maternelles et j’ai la chance de pouvoir m’exprimer aussi bien dans les deux.

Vous considérez-vous comme nationaliste?
L’Espagne ne me déplaît pas. Politiquement, je ne suis pas indépendantiste. L’Espagne ne me semble ni une mauvaise organisation, ni un mauvais pays. Mais on peut en faire partie et demeurer critique.



1. «On donne souvent le nom de pidgin aux sabirs d’origine anglaise, comme le pidgin-english du Cameroun ou le bêche-de-mer du Pacifique»: Dictionnaire de la Linguistique, Georges Mounin, PUF, 1993.

* Parmi les plus récents ouvrages de Bernardo Atxaga (traduits en une vingtaine de langues) figurent, en français, Pays basque et Culture, le réveil du hérisson (Editions Cairns, 1999), Deux frères (Christian Bourgeois, 1996), Un Cheveu sur la langue (Le Serpent à Plumes, 1995) et, pour les enfants, Shola et Les Sangliers (La Joie de Lire, 1999). Obabakoak a été publié chez Christian Bourgeois en 1991.

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