
Eduardo Portella
Né
en 1932, philosophe, écrivain et critique brésilien, Eduardo Portella
est actuellement président de la Fondation Bibiotheca Nacional du Brésil.
Professeur émérite de l’Université fédérale de
Rio de Janeiro, il a exercé les fonctions de directeur général
adjoint de l’UNESCO (1988-1993) et de ministre
de l’Education, de la Culture et des Sports (1979-1980) au moment de la transition
démocratique.
Le texte ci-contre est extrait de la conférence qu’il a donnée dans
le cadre des Entretiens du XXIe siècle, en novembre
1999, au Siège de l’UNESCO, à Paris. |
Poser aujourd’hui
la question de la culture, c’est se placer à un carrefour vers lequel convergent
mais aussi s’opposent l’avancée de la mondialisation et la persistance des
identités nationales. Or la culture ne peut plus, à présent,
se construire sans une tension constitutive, existentielle et vitale entre l’universel,
le régional, le national et le communautaire.
Bien que les cultures demeurent ancrées dans leurs contextes nationaux, il
s’avère de plus en plus difficile de croire que les concepts traditionnels
d’identité, de peuple ou de nation soient «intouchables». De fait,
jamais nos sociétés n’ont connu de rupture aussi généralisée
avec ces traditions pluri-centenaires. Il faut cependant se demander si les évolutions
contemporaines, présentées en général comme des menaces
possibles à ces traditions, y compris à celle de l’Etat nation, ne
se révèleraient pas être des terreaux fertiles pour la culture,
c’est-à-dire favorables à la coexistence des diversités. Un
double écueil serait alors évité: la cohésion domestiquée
et l’uniformisation artificielle.
Le premier de ces écueils tient à ce que le modèle identitaire
hégémonique reposait sur une culture unique, totale, dominante, intégrative.
Elle était perçue comme quelque chose de figé, de donné
une fois pour toutes. Elle était brandie comme une arme, dont on mesure aujourd’hui
seulement les effets: en ce siècle, nous avons vu les cultures les plus sophistiquées
se plier à la barbarie; nous avons mis longtemps à nous apercevoir
que le racisme prospère lorsque l’on fait de la culture un absolu. Concevoir
la culture sur le mode de l’exclusion mène inévitablement à
l’exclusion de la culture. C’est pourquoi le thème de l’identité culturelle,
qui nous accompagne depuis les premières mondialisations, a fait son temps.
A l’opposé, la culture ne doit pas s’émanciper de l’identité
nationale en ployant sous le joug de la mondialisation et de la privatisation. Les
identités post-nationales qui émergent n’ont pas encore démontré
leur capacité à résister aux inégalités, aux injustices,
à l’exclusion et à la violence. Subordonner la culture aux critères
élaborés dans les laboratoires de l’idéologie dominante, qui
portent aux nues les vicissitudes de la bourse, les aléas de l’offre et de
la demande, les pièges de la fonctionnalité et de l’urgence, c’est
la priver de son indispensable oxygène social, c’est remplacer la tension
créative par le stress du marché.
A cet égard, deux dangers majeurs nous menacent. Le premier est l’actuelle
tendance à reléguer la culture dans la liste des produits superflus,
alors que la perception culturelle pourrait bien devenir pour les sociétés
de l’information ce que la connaissance scientifique a représenté pour
les sociétés industrielles. Et l’on oublie trop souvent que réparer
la fracture sociale exige aussi de payer la facture culturelle: l’investissement
culturel est également un investissement social.
Le deuxième danger est celui du «fondamentalisme électronique».
Des usines et des supermarchés culturels rayonne une culture si «technologisée»
qu’elle peut se proclamer déshumanisée.
Mais comment «technologiser» la culture au point de la réduire
à un ensemble de clones culturels, et prétendre qu’elle serait toujours
la culture? La culture clonée est une culture avortée, parce que lorsqu’elle
cesse d’être une relation, elle cesse d’être une culture. La relation
est sa marque principale, au point de l’identifier. Or, cette relation est métissage,
donc tout le contraire du clonage. Avec le clonage, l’autre est le décalque
de l’un; avec le métissage, l’un et l’autre donnent naissance à un
nouvel être différent mais qui conserve aussi, naturellement, l’identité
de ses origines. Partout où il s’est opéré, le métissage
a ainsi à la fois maintenu les appartenances et forgé une nouvelle
solidarité, qui peut être un antidote à l’exclusion.
Paraphrasant André Malraux, je dirais donc que le troisième millénaire
sera métis ou ne sera pas.
|