
Le musée itinérant
dans une classe du Botswana.

Le Musée du Palais Royal
à Porto Novo, au Bénin.
«Un
musée se doit de conserver pour transmettre. Cela s’applique aussi aux modes
traditionnels de résolution des conflits, aux connaissances en matière
d’architecture et de médecine traditionnelle, par exemple» |
Les Africains boudaient
le «musée des Blancs». Les conservateurs explorent des
voies muséales qui intéressent et impliquent les populations. Avec
succès parfois.
Depuis
le début des années 80, Emmanuel Nnakenyi Arinze donne des cours aux
élèves conservateurs de musée. Il prône une approche très
pragmatique du métier. «Je le dis toujours à mes étudiants:
le conservateur de musée africain ne va pas travailler en costume-cravate.
Parce qu’il doit manipuler des objets sales dans des entrepôts, des galeries
ou à l’extérieur, et travailler avec des enfants qui vont le couvrir
de tâches d’encre.»
Ce n’est qu’un détail, mais il est révélateur d’une transformation
plus profonde: les conservateurs cherchent des voies adaptées aux besoins
des Africains. Ebauché ici et là dans les années 80, le mouvement
a bénéficié de l’impulsion du Malien Alpha Oumar Konaré,
premier Africain à présider le Conseil international des musées.
«Il est temps, grand temps (...) de tuer le modèle occidental de musée
en Afrique», avait-il déclaré en 1991.
La crise couvait depuis longtemps. On dénonçait les restrictions budgétaires,
la bureaucratie, l’ingérence politique au niveau de la direction des musées
mais le fait était que, presque partout, les Africains boudaient leurs musées.
Pour eux, c’était souvent «l’affaire des touristes, le musée
des Blancs», dit Alexis Adandé, directeur de l’ONG Programme des musées
en Afrique de l’Ouest.
Cette crise les a tous touchés, y compris ceux ouverts après l’indépendance.
Sur tout le continent, les responsables ont «secoué» leurs institutions,
ils ont cherché à rapprocher les musées de la vie et des intérêts
des populations locales. En premier lieu, la conception des expositions a changé.
On a commencé par consulter les communautés pour les impliquer mais
aussi parce qu’elles possédaient des objets d’une plus grande valeur symbolique,
à leurs yeux, que ceux qui s’empoussiéraient dans les vitrines des
musées.
Les habitants de Bulawayo au Zimbabwe ont ainsi été invités
à prêter de vieilles photographies à la galerie d’art locale.
«Cette exposition a connu un grand succès: elle a permis aux gens de
se remémorer les modes de vie d’antan», constate Francis Musonda, président
de l’association Sadcamm, qui regroupe des musées d’Afrique australe. En 1985,
la ville de Ouidah au Bénin a sollicité la population pour une exposition
d’objets liés à leur patrimoine familial et aux fêtes locales.
On y a vu des portraits, des masques ou des statuettes représentant des divinités
féminines, qui étaient transmis de génération en génération.
L’exposition a été très bien accueillie par la population qui
découvrait souvent ces précieux objets. L’intérêt a été
tel qu’un petit musée a ensuite été ouvert sur place.
Une
population fière de son patrimoine
Au Nigeria, Emmanuel
Nnakenyi Arinze, spécialiste du monde des musées, a organisé
une exposition sur les tambours, qui a attiré beaucoup de monde: les musiciens
de plusieurs villages avaient été conviés à partager
leur savoir-faire et leurs traditions avec les visiteurs. «Les communautés
doivent être impliquées dans les expositions d’objets qui les concernent
ou qu’elles possèdent, estime-t-il. Nous devrions leur donner la possibilité
de nous parler de ces objets et les consulter sur la manière dont ils devraient
être présentés au public. Lorsqu’un objet est exposé en
étant sorti de son contexte, il perd de son sens et les gens ont tendance
à s’en offusquer quelque peu».
Ces projets visent à rendre la population fière de son patrimoine,
à l’inciter à s’y intéresser davantage et à le protéger.
Ils jettent aussi souvent une lumière nouvelle sur l’histoire locale; ils
rompent avec l’ancien modèle occidental, où les musées étaient
des endroits poussiéreux avec des collections d’objets ou d’œuvres exposées.
A quelques rares exceptions près — comme l’écomusée de Niamey
(présentation des habitats des différents groupes ethniques du pays,
de la faune et de la flore locales dans des parcs, des costumes et traditions populaires
dans des pavillons) —, les musées africains ont été créés
pour satisfaire la curiosité d’une élite. Les collections avaient été
constituées au départ par les puissances coloniales, presque exclusivement
pour servir leurs intérêts.
«Pour des musées ayant des collections dites «ethnographiques»
[datant de l’époque coloniale], le grand problème, c’est de réfléchir
à l’utilisation d’objets qui sont morts pour l’essentiel», souligne
Alexis Adandé, qui fait allusion aux relations complexes et «vivantes»
entre un objet comme un masque et un contexte culturel donné. Au palais-musée
d’Abomey au Bénin, les objets ayant appartenu aux chefs de l’ancien royaume
du xviie siècle sont utilisés lors de cérémonies rituelles
liées au culte des ancêtres. Ils sont «chargés» pour
retrouver leur pouvoir sacré, puis «déchargés» à
la fin de la cérémonie: on ne peut pas laisser un objet «chargé»
exposé aux regards du tout-venant. Ce type de projet ne peut être mené
que dans les régions d’où proviennent ces objets. Reste à redonner
un sens aux collections constituées à l’époque coloniale. «Faut-il
restituer ces objets aux populations concernées et créer des musées
locaux? Sinon, comment les présenter aux jeunes des villes?» se demande
Alexis Adandé.
De son côté, Shaje’a Tshiluila, présidente d’Africom (organisation
panafricaine des musées), insiste sur le rôle que doivent jouer les
musées dans la valorisation des savoirs traditionnels utiles au développement
de l’Afrique. «Un musée se doit de conserver pour transmettre, dit-elle.
Cela s’applique aussi aux modes traditionnels de résolution des conflits,
aux connaissances en matière d’architecture et de médecine traditionnelle,
par exemple.» Elle souligne que les musées doivent aider à une
meilleure compréhension entre groupes ethniques, nécessité accentuée
par les récents conflits sur le continent.
De ce point de vue, le musée villageois de Dar es-Salaam (Tanzanie) a suscité
un grand intérêt. En 1994, il a lancé une manifestation annuelle
au cours de laquelle un ou deux groupes ethniques (sur 140 environ) évoquent
leur culture, bâtissent ou rénovent des habitats traditionnels, expliquent
aux visiteurs à quoi servent leurs objets coutumiers, organisent des séminaires
sur leur histoire et leur culture, proposent de partager leur nourriture et leur
musique. Impliquées dans cette manifestation dès sa conception, les
communautés prennent le temps de choisir ce qu’elles tiennent à valoriser
dans leur patrimoine et de réfléchir sur la meilleure façon
de le présenter.
Au Swaziland, la conservatrice Rosemary Andrade a ouvert les portes du musée
national à des expositions sur la prévention du sida, en partenariat
avec des ONG locales. Ayant remarqué les talents des réfugiés
du Mozambique dans le recyclage des matériaux, elle a par ailleurs organisé
une exposition illustrant leur savoir-faire, afin de valoriser ces immigrés
aux yeux de la population locale.
Toute exposition est une entreprise éducative et les musées sont particulièrement
attachés au public des jeunes. «Les musées et les sites patrimoniaux
sont très sous-utilisés par les enseignants, les organismes de formation,
les universités, les ONG et les musées eux-mêmes», estime
Dammon Rice, responsable d’un projet sud-africain, qui incite des jeunes à
faire découvrir à leurs camarades les musées de la région
du Cap, par le biais d’exposés dans les écoles et de visites dans les
musées.
Plusieurs autres musées organisent des ateliers pour les enseignants, afin
qu’un lien soit établi entre programmes scolaires et collections. Le musée
national du Botswana, bien que créé après l’indépendance,
a été l’un des premiers à réaliser que son rôle
était avant tout éducatif. «Bien que nous soyons partis de rien,
nous avons d’emblée voulu faire venir les enfants très jeunes, dès
l’école primaire», explique son directeur, Tickey Pule.
Dans le cadre d’un des plus anciens programmes de sensibilisation en Afrique, intitulé
Zebra on Wheels (le zèbre à roulettes), le musée national du
Botswana se déplace une fois par trimestre dans des écoles rurales
avec une mini-exposition accompagnée d’exposés, de diapositives ou
de films sur l’environnement et sur l’héritage culturel du pays. Ce projet,
qui amène aussi le musée dans les villages, permet aux enfants de découvrir
des arts et traditions d’autres régions du pays.
Encourager les enfants à se sentir fiers de leur héritage est aux yeux
des conservateurs de musée un investissement très fructueux à
long terme. Au Zimbabwe, un projet destiné aux écoliers vise à
lutter contre le vandalisme sur les sites archéologiques. A Tsodiolo (Botswana),
où l’on a découvert plus d’un millier de peintures rupestres, les habitants
de la région sont associés à la création d’un musée
et sont formés pour guider les visiteurs. Ils partagent en outre avec les
professionnels du musée leur connaissance de ce site très ancien, dont
la candidature devrait prochainement être proposée au comité
du patrimoine mondial de l’Unesco.
L‘importance
du non-dit
Ces opérations
demandent cependant beaucoup de préparation. «Le dialogue avec les communautés,
surtout rurales, prend énormément de temps, parce que, en fait, c’est
toujours ce que les gens ne disent pas qui est le plus important», note Jean-Aimé
Rakotoarisoa, archéologue et directeur du musée de l’Université
d’Antanarivo. Il travaille depuis plusieurs années avec des villageois sur
un site fortifié du xive siècle, toujours considéré comme
sacré. Il rêve d’ouvrir un «musée sans murs et sans collections»,
circuit faisant le tour du site, du village, des rizières environnantes et
d’une forêt sacrée toute proche, où des plantes rares sont préservées
depuis des siècles. Il aimerait que les enfants des villes y viennent dans
le cadre scolaire et soient guidés par les villageois; il souhaiterait que
des techniques artisanales oubliées soient réhabilitées.
Vu le nombre de sites historiques et culturels sacrés en Afrique, ce type
d’approche pourrait être largement exploité, à condition que
la population locale soit impliquée. «Trop souvent, ces projets tournent
court. Trop de projets s’arrêtent quand le financement est épuisé
», déplore Jean-Aimé Rakotoarisoa. La viabilité économique
de tels projets ne doit pas être le principal élément pris en
compte, souligne-t-il, critiquant au passage les approches de la Banque mondiale
basées sur la rentabilité de l’exploitation du patrimoine culturel.
Le risque, selon lui, est que l’on en revienne à une culture réservée
aux étrangers, exactement comme à l’époque où les premiers
musées africains ont vu le jour.
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