Le Courrier

sommaire dossier
d'ici... opinion notre planete
ethiques signes connexions dires

Le site du mois

ASIE: UNE TÉLÉVISION PAR ET POUR LES JEUNES

Ethirajan Anbarasan et K. J. M. Varma, journaliste au Courrier de l’UNESCO et à Colombo (Sri Lanka), respectivement.
photo
Moyenne d’âge des techniciens et journalistes du réseau YATV: 24 ans.






photo
Effet de «laboratoire»: plus de 60 jeunes formés par YATV ont intégré les grandes chaînes de télévision asiatiques.









photo
Le réseau YATV a adopté le graphisme travaillé sur ordinateur, ce qui n’est pas encore très courant en Asie.












Le site du mois
http://www.unesco.org/
virtual-library

Des ouvrages sélectionnés pour leur qualité et leur pertinence sont désormais intégralement consultables sur ce site. L’ouverture de cette bibliothèque culturelle virtuelle (en français, anglais et espagnol) correspond à la volonté de l’UNESCO de favoriser la diffusion des livres auprès du plus large public possible. Plusieurs des ouvrages proposés étant épuisés, le site constitue une des rares occasions de les consulter. Les livres actuellement disponibles en ligne portent essentiellement sur le patrimoine culturel et sont souvent illustrés de photographies et de cartes. La sélection sera régulièrement augmentée. Sur les langues rares, sur Simon Bolivar ou sur Gorée, bonne lecture!

Un nouveau réseau de télévision, géré par de jeunes professionnels issus de différents pays asiatiques, met l’accent sur les questions sociales, environnementales et politiques. Sans tabou.

Au premier abord, on pourrait se croire dans une école de journalisme ou sur un campus universitaire. Au siège du réseau YATV (Young Asia Television Network) à Colombo, capitale du Sri Lanka, salles de rédaction et studios fourmillent de jeunes gens aux allures décontractées. On pourrait prendre YATV pour une de ces innombrables chaînes de télévision vouées au divertissement, dans le vaste univers en expansion des médias électroniques asiatiques.
Erreur. Cette jeune équipe prépare des émissions récréatives reflétant les valeurs sociales et culturelles de l’Asie, qui traitent aussi de développement durable et de questions environnementales. «YATV est un réseau de télévision pour les jeunes Asiatiques. Nos mots-clés sont détente-info et détente-éducation: l’éducation et l’information passent aussi par le divertissement», explique Hilmy Ahamed, directeur de la station. Créé en 1995 par la fondation Worldview International (W
IF)1 et par des investisseurs privés, YATV produit des programmes diffusés par des télévisions du Sri Lanka, de l’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh, de la Thaïlande, du Laos, de la Malaisie et du Vietnam notamment.
L’explosion des chaînes par satellite, au début des années 90, a créé de nouveaux débouchés pour les sociétés de production visant un public asiatique. Elle a aussi déclenché une course à l’audimat. Nombreuses sont les chaînes qui ont choisi la facilité: elles ont réalisé ou acheté des émissions de pur divertissement. Aux yeux des responsables de YATV, la plupart de ces programmes manquent de créativité et d’imagination; ils ne sont souvent que de simples imitations d’émissions occidentales. «Il devenait urgent de créer une autre télévision qui aborderait les questions sociales et culturelles, surtout pour les jeunes, bombardés de variétés occidentales», estime Hilmy Ahamed.
Lors d’un colloque de producteurs de télévision de l’Asie du Sud en 1989, l’idée est née de créer un réseau axé sur l’environnement, le développement et la culture, inexistant en Asie jusqu’alors. La suggestion a été encouragée par l’U
NESCO. Mais le projet n’a pris forme qu’en 1992, au Sommet de la Terre de Rio, où le forum des ONG a mandaté la WIF forte de son expérience dans la communication sur les problèmes de développement en Asie depuis 1980. Celle-ci, financée en grande partie par des organismes d’aide norvégiens et suédois, a créé la station à Colombo, où elle possède un centre de formation des journalistes. Pour la WIF l’Asie était de toute évidence le continent où proposer une chaîne d’un genre nouveau. La moitié de ses quelque trois milliards d’habitants a moins de 24 ans et la télévision joue pour eux un rôle capital. Le réseau YATV a été lancé avec un investissement initial d’environ 18 millions de dollars. C’est une entreprise commerciale dont 51% des parts sont détenues par la Wif, et 49% par des investisseurs privés, essentiellement des multinationales.
YATV a commencé à produire des émissions d’une heure par semaine, principalement consacrées aux questions de développement, à partir d’informations fournies par les Nations unies et les
ONG. En 1996, le réseau est passé à sept émissions d’une demi-heure par jour, en diversifiant ses sujets. Aujourd’hui, YATV diffuse une quinzaine d’heures d’émissions par semaine sur des chaînes hertziennes, câblées ou satellitaires, comme Doordashan Metro (DD2) en Inde, PTV World au Pakistan, NTV au Népal, RTM en Malaisie, Ten Network au Bangladesh, ITV et Channel 5 en Thaïlande, et VTV 2 au Vietnam.
En dépit de cette bonne couverture géographique, les producteurs de YATV reconnaissent qu’ils n’ont pas encore conquis un public énorme. Ce qui sera difficile tant qu’ils n’auront pas leur propre chaîne. Selon de récents sondages, 30 millions d’Asiatiques regardent les émissions du réseau, qui «ne sont pas “grand public”, explique Hilmy Ahamed. Notre créneau est celui des téléspectateurs exigeant plus de qualité et de réflexion que sur les chaînes musicales».
YATV doit se battre aux côtés de géants comme la chaîne Star TV et de sociétés de télévision bien établies. Le réseau a rapidement compris que, pour se faire sa propre audience, surtout parmi les jeunes, il devait jouer la carte de l’innovation et de la différence. Au départ, YATV a recruté des jeunes sans expérience, à qui elle a appris à réaliser des émissions. L’équipe compte actuellement environ 120 professionnels de médias issus de différents pays asiatiques, dont la moyenne d’âge est de 24 ans. «Nous avons demandé aux jeunes de notre équipe quel genre de programmes ils aimeraient voir, et comment ils s’y prendraient pour les réaliser. Ce qui nous a aidé à concevoir notre style propre», souligne Hilmy Ahamed. En dehors de quelques postes à responsabilité occupés par de plus âgés, ces jeunes sont chargés de la planification et de la recherche éditoriale, des scénarios et de la prise de vue, faisant de YATV un cas unique en Asie.
L’innovation est dans la forme et dans le fond. Les présentateurs s’expriment de manière vivante. Il est souvent fait appel à un graphisme travaillé sur ordinateur, ce qui est assez rare sur les chaînes asiatiques. La diversité des origines de l’équipe contribue aussi à séduire les jeunes des différents pays visés.
Les jeunes téléspectateurs apprécient par ailleurs beaucoup la qualité de programmes «made in Asia», consacrés au développement durable, aux droits des femmes et surtout à leurs propres cultures et traditions. «Jusque-là, aucun producteur n’avait eu l’idée d’une série d’émissions sur la musique, la danse ou les arts populaires asiatiques», fait remarquer Parthiban, 23 ans, producteur à YATV. Les émissions de la station gagnent lentement mais sûrement en popularité. Elles faisaient partie des 20 programmes préférés des Sri Lankais un an seulement après le lancement du réseau.

Succès des sujets de société
«Nature Calls» (L’appel de la nature) est une émission très suivie dans de nombreux pays asiatiques. Elle traite du patrimoine commun de l’humanité, qu’il s’agisse de la forêt amazonienne, des plaines du Serengeti en Tanzanie, des pics de l’Himalaya ou des récifs coralliens des Maldives. Elle souligne toujours la nécessité d’un équilibre entre l’exploitation et la préservation des ressources. Récemment, on y a décrit les anciennes méthodes d’irrigation et d’agriculture organique utilisées depuis des siècles dans toute la région asiatique. On expliquait comment des techniques agricoles traditionnelles «douces» pouvaient contribuer à améliorer la qualité de l’environnement dans la région. Un reportage a aussi été consacré aux «éco-guerriers», ces militants qui se battent pour sauver la planète d’un désastre écologique.
«Space to Let» (Espace à louer) remporte aussi beaucoup de succès. Cette émission aborde des sujets de société susceptibles d’intéresser surtout les femmes: éducation, emploi, santé, sexualité, avortement, pratiques discriminatoires comme le système de la dot, des mariages arrangés, ainsi que l’épineuse question de la circoncision. Prenant parti, l’émission ose donner la parole à des femmes qui s’opposent à ces pratiques toujours en vigueur, au nom de la tradition.
«YA Tribe» (Tribu Jeune Asie) célèbre la diversité du continent. Une des rubriques de l’émission, «The Gong», est consacrée aux musiques et aux musiciens traditionnels asiatiques. Elle explore les influences entre musiques occidentale et orientale. «View to Tell» (Voir et Conter) présente des légendes mythologiques et des contes populaires transmis de génération en génération. L’objectif est de contribuer à assurer la pérennité de ce patrimoine immatériel parmi les jeunes. «Chez YATV, j’aime beaucoup cette idée de mettre l’accent sur l’Asie, car tout ce qui vient de notre région nous touche et nous apprend beaucoup», affirme Christine, femme au foyer de Colombo.
Ces trois dernières années, des jeunes du Népal, d’Inde, du Bangladesh, du Pakistan, de Malaisie et des Philippines sont venus se former et travailler aux côtés de Sri Lankais, dans les studios de production de Colombo. Après avoir acquis une première expérience sur YATV, ils rejoignent souvent d’autres stations grand public. Aujourd’hui, plus de 60 jeunes formés par YATV ont intégré la majeure partie des grandes chaînes de télévision asiatiques. «Sur YATV, j’ai le sentiment de faire un travail qui peut changer les choses, responsabiliser, informer, montrer ce qui a vraiment de l’importance pour tout un chacun», déclare Robin David, 22 ans, professionnel des médias indien, et producteur de l’émission «YA Café» consacrée à la musique, à la cuisine et à la mode indiennes.
Pour s’assurer que ses programmes reflètent bien la réalité des pays de la région, YATV a des studios de production au Népal, en Inde, au Bangladesh et en Malaisie, ainsi qu’un réseau de reporters locaux au Pakistan, en Thaïlande, aux Philippines et à Singapour. Les émissions sont, pour la plupart, produites en anglais puis doublées ou sous-titrées dans d’autres langues.
Le service par satellite de la télévision pakistanaise propose, au Bangladesh et dans les Etats du Golfe, une version en ourdou de «Nature Calls», tandis que Vijay-TV, chaîne de télévision par satellite du Sud de l’Inde, en diffuse une version en tamoul. Les services par satellite et câble d’Astro Satellite TV fournissent à la Malaisie des versions en malais et tamoul de l’émission «I-Zone», qui traite des problèmes des jeunes.
YATV s’apprête à faire ses débuts en Chine. CETV, la télévision éducative chinoise, a accepté de diffuser deux de ses émissions sur la nature et la culture. Les responsables du réseau précisent qu’elles seront adaptées au public chinois. Avec ce nouvel accord, YATV espère élargir considérablement son audience.
YATV achète du temps d’antenne aux chaînes hertziennes, câblées et satellitaires, de préférence aux heures de grande écoute de façon à attirer le plus de spectateurs possible. Elle tire l’essentiel de ses revenus du mécénat et de la publicité. Certaines chaînes achètent directement les émissions, d’autres signent des accords de coproduction ou de partage des coûts.
Récemment, des organismes comme l’Unicef, la Banque asiatique de développement, Save the Children/Norvège ou l’Organisation mondiale de la santé ont commencé à parrainer des émissions consacrées aux droits de l’enfant, à la démocratie, au développement durable ou à la nature. Avec un budget de fonctionnement annuel de trois millions de dollars, YATV a dégagé un léger bénéfice pour la première fois en 1999, et espère faire mieux encore cette année.
YATV s’attaque depuis peu à des sujets politiques sensibles, au travers d’émissions sur l’interminable conflit ethnique déchirant le Sri Lanka. «Sathi» (Conscience), en cinghalais, et «Vilippu» (Eveil), en tamoul, constituent les réponses de YATV à l’apparente apathie, insensibilité et résignation d’un nombre important de personnes à l’égard de ces événements. Aux yeux des producteurs, ces réactions s’expliquent par le fait que les gens n’ont conscience ni de la réalité quotidienne, ni des besoins des victimes de cette guerre qui dure depuis 25 ans. «Ce n’était pas facile au début: les intransigeants, d’un bord comme de l’autre, étaient très mécontents», avoue Sulochana Peiris, 26 ans, productrice de «Sathi».

Un pont entre Tamouls et Cinghalais
Ces deux émissions, diffusées au Sri Lanka au niveau national, soulignent la nécessité, pour les deux communautés, de prendre des initiatives en faveur de la paix et de la réconciliation. Et, pour la première fois, les Cinghalais peuvent voir une émission leur donnant le point de vue tamoul sur ce conflit. Inversement, les Tamouls ont leur émission, qui présente le point de vue cinghalais. «Sathi et Vilippu sont bien perçues par les jeunes. C’est pourquoi nous tenons à continuer de les diffuser», dit Nimal Perera, directeur des actualités sur Talashine Network Ltd (TNL), une chaîne privée du Sri Lanka.
YATV envisage désormais de dépasser les frontières de l’Asie. Ses responsables conçoivent actuellement un programme destiné à un public occidental, «Planète Asie», qui réunit certaines des meilleures émissions du réseau: il s’agit de sensibiliser les jeunes occidentaux aux problèmes de leurs pairs en Asie. YATV aimerait par ailleurs toucher le marché des télévisions communautaires européennes. Il existe en effet sur le Vieux Continent de nombreuses chaînes visant les populations immigrées.
YATV espère-t-elle profiter de son succès pour combattre l’influence de la culture occidentale en Asie? «Non, répond Hilmy Ahamed, ce n’est pas notre but. Nous savons qu’il est difficile de combattre la culture des chaînes musicales comme MTV chez les jeunes.»


1. La fondation Worldview International (WIF) est un organisme indépendant, sans but lucratif, dont le siège est au Sri Lanka. Créée en 1980, elle a un rôle consultatif auprès de nombreuses agences des Nations unies. Elle gère un réseau de centres audiovisuels en Asie et au Moyen-Orient.


Site internet de YATV:
http://www.lanka.net/yatv