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LE VIEUX CAIRE

Photos de Denis Dailleux; texte de Samir Gharib. Denis Dailleux est un photographe français, membre de l’agence Vu. Il a reçu cette année un des prix World Press Photo à Amsterdam (Pays-Bas). Il a publié en 1997 Habibi Cairo aux Editions Filigranes (Paris). Samir Gharib est président de la Bibliothèque nationale et des Archives égyptiennes du Caire depuis 1999. Ancien journaliste, il a publié plusieurs ouvrages (non traduits en français), parmi lesquels The Vitality of Egypt et Engravings on Time (Egyptian Book Organization, 1996 et 1997).
Concerto pour instruments traditionnels sur un thème triste.

C’est enfant que j’ai découvert Le Caire, un matin, venant de ma Haute- Egypte natale par le fameux train de minuit. Je suis descendu chez ma tante paternelle, qui habitait aux confins du Vieux Caire, dans le quartier de Fostat (Ndlr: Fostat est le nom de la ville fondée en 641 par le conquérant musulman Aman ‘bn Al ‘Ass.). L’air était empli de l’odeur âcre, pénétrante, que répandait partout une tannerie des environs...
Dès le premier soir, je me rends à la mosquée la plus proche, dédiée à la mémoire d’un homme qui fut d’une grande piété, Sidi Abdul Saoud. De l’une des maisons qui la jouxtent me parvient soudain un brouhaha féminin – des voix, des cris, des battements de tambourins, qui se mêlent comme dans une incantation. Je ne résiste pas. En essayant de ne pas me faire remarquer, je me glisse dans la cour de la maison.
Un groupe de femmes du peuple, vêtues de leurs longues robes noires, dansent en cercle, suivant un rythme de plus en plus rapide, de plus en plus haletant. De ces corps qui se fondent dans un même ensemble, de ces hanches qui sont happées par un mouvement qu’elles ne contrôlent plus, se dégage une irrésistible sensualité.
Un jeune homme aux cheveux aussi longs que ceux des femmes, portant une robe étrangement serrée, se tient au centre du cercle auquel il imprime sa cadence en se servant de petites cymbales. Certaines des femmes qui dansent autour de lui jouent elles-mêmes du tambourin.
C’est une cérémonie zar – de désenvoûtement. La transe collective à laquelle les femmes s’abandonnent est destinée à expulser de leurs corps les démons qui en ont pris possession. Elle a atteint une telle intensité que, d’épuisement, certaines des femmes s’effondrent et s’étalent sur le sol. Le jeune homme se penche alors sur chacune d’elles, lui murmure à l’oreille de mystérieuses paroles qui finissent par la ranimer.
Je n’oublierai pas cette scène. Elle m’a fait entrer, de la manière la plus imprévue, comme par effraction, au cœur même du Vieux Caire.
De Fostat, en prenant la route qui mène aujourd’hui jusqu’à l’aéroport international, on se trouve au pied de l’important plateau que surplombe, de toute sa masse, la Citadelle, construite en 1176 par Saladin. Symbole du pouvoir, adossée aux monts du Moqattan, elle dresse son imprenable silhouette au-dessus de la capitale, qu’elle surveille jour et nuit. Lorsque Bonaparte est entré au Caire, aux derniers jours du xviiie siècle, c’est là qu’il a installé ses canons. C’est de là qu’il a bombardé les quartiers populaires en révolte.
Avant l’illustre général français, ce sont les gouverneurs turcs, représentant la Sublime Porte, qui étaient investis en grande pompe à la Citadelle. Et c’est encore là que Mohammad Ali, qui a voulu monopoliser le pouvoir au début du xixe siècle, a invité tous les seigneurs mamelouks, à l’occasion du mariage de son fils, pour les y faire massacrer jusqu’au dernier...
L’une des portes de la Citadelle conduit vers la ville fatimide, c’est-à-dire le Caire des origines, Al Qahira, fondé par Gohar le Sicilien, commandant les troupes de la dynastie qui a conquis l’Egypte en 975.
Là se trouvent les joyaux de la cité musulmane: l’Université d’Al Azhar, la mosquée d’Al Hussein, entourée de dizaines d’autres mosquées qui, la nuit venue, s’illuminent, s’animent, se répondent les unes aux autres à travers le va-et-vient de l’innombrable foule cairote. Pendant le ramadan, mois du jeûne et de la joie d’être ensemble, les cercles de croyants psalmodient à l’unisson des louanges à leur créateur. Et les confréries mystiques, venues de tous les coins du pays, se retrouvent pour chanter et danser jusqu’à l’aube leur amour de Dieu.
On ne se lasse pas des randonnées nocturnes, entre amis, dans le lacis des rues et des ruelles de ce quartier où l’âme du Caire ne s’endort jamais.
Le long de la célèbre rue Al Bâtiniya, tout peut vous arriver... Je m’y engageais candidement pour la première fois, à la tombée de la nuit, lorsqu’un homme m’accosta pour me proposer de l’huile. Je refusai poliment Il insista: «Elle est de toute première qualité». Pourquoi diable achèterais-je, moi, en pleine rue, une huile dont je n’avais que faire? Mais j’étais surtout intrigué par le regard de l’homme qui, tout en me parlant d’huile, semblait vouloir dire autre chose... Je finis par comprendre qu’il s’agissait de haschisch. Je pris mes jambes à mon cou. Mais cela ne m’empêcha pas d’apercevoir dans ma course, adossée aux murs, d’autres jeunes gens assis derrière de petites tables, qui offraient aux passants la même sorte d’huile...
C’est loin, tout cela.
Cette première visite au Caire allait être suivie de beaucoup d’autres. Mon rêve, pendant longtemps, fut d’habiter le quartier d’Al Ghourieh. C’est du haut de la porte qui ferme ce quartier que fut accrochée la tête tranchée de Touman Bey, dernier Sultan mamelouk d’Egypte, lors de la conquête du pays par les Turcs ottomans au xvie siècle. Un an plus tôt, c’est son père, le Sultan Al Ghouri, qui avait été tué en résistant aux nouveaux conquérants. En son honneur, depuis cette époque, le quartier porte son nom.
Le charme indéfinissable d’Al Ghourieh tient, je crois, à l’omniprésence du passé au cœur même du quotidien. Le poids de l’histoire se fait sentir dans chacune de ses étroites ruelles, mais plus encore, dans le regard de leurs habitants, dans la certitude tranquille qu’ils expriment, le plus souvent sans le savoir, d’être là chez eux, depuis toujours – et pour toujours.
J’ai vraiment découvert ce quartier lors de mes visites à un trio d’artistes qui, au cours des années 70, représenta à lui seul le génie créateur du petit peuple égyptien: le compositeur aveugle Cheikh Imam, le poète Ahmad Fouad Negm et le joueur de luth Moham-med Ali. Ces trois-là osaient se produire en public pour dire la colère des pauvres, la révolte des étudiants, les rêves de lendemains meilleurs incarnés alors par Ho Chi Minh ou Che Guevara...
Dans la bicoque qu’ils habitaient, et qui semblait devoir s’écrouler à tout moment, on marchait avec d’infinies précautions pour éviter on ne savait quelle maladresse. Vous pouviez être invité à boire une tasse de thé, mais certainement pas à manger un plat de côtelettes grillées, dont il fallait se contenter de humer le parfum venant d’une échoppe toute proche.
Curieux, l’attrait que peut exercer sur vous un tel quartier... Quelque chose dans l’agencement serré des bâtiments, dans la vibration de la foule passante, qui excite l’imagination, qui vous fait presque deviner l’intérieur des maisons, pénétrer les alcôves, partager les étreintes amoureuses, suivre le regard muet des femmes derrière les moucharabiehs1.
Heureusement, ces femmes descendent maintenant dans les rues, souvent drapées dans de larges voiles noirs, qui sont censés soustraire leurs corps aux regards indiscrets – et pourtant ne font que mieux ressortir leurs courbes les plus suggestives. Il y a un langage des ondulations du corps féminin, que je ne me lasse pas d’apprendre.
Al Ghourieh se prolonge par la rue Al Hakim Bi Amr Illah («Qui gouverne par décret divin»), illustre calife fatimide dont la personnalité mystique n’a cessé de défier l’analyse des historiens. Cette rue, qui lui est dédiée, est devenue celle de toutes les senteurs de l’Orient, depuis les essences de parfums jusqu’aux plantes médicinales. Ici, on peut encore trouver des remèdes traditionnels traitant la plupart des maux connus, physiques et psychiques.
Cette rue en croise une autre, célèbre dans le monde entier. Celle de Khan Al Khalili, où les cars de touristes déversent leur clientèle à longueur d’année. Là, les meilleurs artisans d’Egypte exposent une gamme inimaginable de produits, faits à la main, dans les matériaux les plus divers, de l’or à la soie, du verre et du bois au cuivre et à l’ivoire. On y trouve de tout, jusqu’aux robes pour danseuses du ventre.
C’est là que se trouve le célèbre café Al Fichawi, où l’on vous sert un narguilé royal et dont la visite s’impose à quiconque veut prouver qu’il est vraiment passé par le Vieux Caire. Dans l’espace de ce café, on trouve un condensé de la vie de la rue, avec son perpétuel défilé de vendeurs de journaux, de cireurs de chaussures, de mendiants, de camelots – sans oublier les poètes, les romanciers, les journalistes de toutes obédiences.
C’est dans ce quartier, enfin, qu’a longtemps vécu notre gloire nationale, notre premier prix Nobel de littérature, Naguib Mahfouz, dont les romans les plus connus ont pour cadre ce dédale magique de ruelles et d’impasses, où bat le cœur de la ville et que hantent, pour toujours, ses héros plus vivants que la vie.
De l’immense fresque de personnages qui composent son œuvre romanesque, pourquoi ne suis-je tenté de ne retenir que les futuwa? Ces hommes, grâce à des qualités naturelles de bravoure, de générosité virile et efficace, faisaient régner un certain ordre, et même une certaine justice, dans leurs quartiers. Ils constituaient une sorte de police populaire qui avait vocation à défendre spontanément les plus pauvres et les plus faibles, selon un code d’honneur chevaleresque...
Ils ont aujourd’hui disparu. Et avec eux, tout un univers – celui-là même de Naguig Mahfouz – qui donnait son âme au Vieux Caire, et s’efface de nos vies.
On aura deviné que je ne m’en console pas.



1. Dans l’architecture arabe, balcons fermés par des croisillons, de manière à voir sans être vu.

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© Denis Dailleux/Vu, Paris



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© Denis Dailleux/Vu, Paris





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© Denis Dailleux/Vu, Paris

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