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1. Menaces
sur le vivant

Biodiversité: une terra incognita

Extinctions: la nouvelle vague

Chercheurs d’espèces

Le repaire du platax
Timothy B. Werner, directeur du Programme de biodiversité marine au Centre d’études appliquées de la biodiversité, Conservation International.
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Mussismilia braziliensis, une espèce de corail spécifique au Brésil, qui forme des sortes de champignons, les chaperiões.





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La petite castagnole foncée (Stegastes fuscus), une espèce qu’on ne rencontre que dans les eaux du Brésil.







La nature ne fait rien en vain.

Aristote, philosophe grec
(384-322 avant J. C.)

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Chercheurs d’espèces

En février 2000, des spécialistes brésiliens des milieux marins et des experts internationaux de la préservation se sont réunis pour étudier le banc des Abrolhos pendant trois semaines.
Cette expédition avait lieu dans le cadre du Programme d’évaluation rapide de l’ONG Conservation International, basée à Washington. Au total, 29 expéditions ont été organisées en milieux terrestres, aquatiques et marins. Elles ont permis de découvrir des centaines d’espèces, d’améliorer la gestion locale et mondiale de la biodiversité et de créer six nouvelles zones protégées dans cinq pays.
Contrairement aux deux grandes zones coralliennes de la planète (le Pacifique indien et la mer des Caraïbes), les récifs brésiliens ne sont pas d’une extrême richesse en biodiversité. Mais ils abritent de nombreuses espèces endémiques. Notre expédition dans les Abrolhos visait à aider les décideurs locaux à évaluer le terrain et les menaces qui pèsent sur la zone. Plusieurs sites explorés n’avaient encore jamais fait l’objet d’un inventaire scientifique.
Les Abrolhos sont la plus grande région corallienne de l’Atlantique sud, couvrant 8 000 km
2 au large de la côte sud-est de l’Etat de Bahia. A notre connaissance, c’est le seul endroit du monde à présenter un type de massif corallien appelé chapeirão, sorte d’énorme champignon mutant, envahi de coraux de feu et de boules d’un corail endémique, le strigosa.
Cette expédition a demandé des mois de préparation. Nous étions surtout inquiets de la météo, car la zone contient beaucoup de sédiments en suspension, qui peuvent provoquer des tempêtes de «poussière» lorsqu’ils sont remués par la houle. Heureusement, pendant l’expédition, nous n’avons connu que le soleil et un léger vent de nord-est.


http://www.conservation.org

Outre ce poisson qui nage et qui rampe, les eaux troubles des Abrolhos, au Brésil, recèlent des richesses exceptionnelles. Journal de bord de plongeurs scientifiques.

1er jour: Nova Viçosa
A bord de deux bateaux de pêche, nous traversons les eaux troubles du fleuve Caravelas pour atteindre notre premier poste d’observation, sur le récif de Nova Viçosa. Passé l’embouchure, les eaux bleues fourmillent d’une faune corallienne propre à cette région, située au large de l’Etat de Bahia. Lors de notre première plongée, je passe près d’un banc de «baba-de-boi», sorte d’anémone aussi appelée «bave de taureau». Il suffit d’effleurer le mucus dont il est recouvert pour comprendre d’où l’animal tire son nom. Plus bas, je me retrouve entouré de vieux coraux qu’on ne trouve qu’ici, montrant à quel point il est important de préserver la région.
En trois semaines, notre équipe, composée des meilleurs spécialistes des milieux marins, effectuera environ trois plongées par jour.

2e et 3e jour: Popa Verde
Le deuxième jour, notre spécialiste de l’ichtyologie brésilienne, Rodrigo Moura, aperçoit en plongée un requin citron. Ce sera l’une de nos deux seules occasions d’entrevoir un requin. Si c’est là une bonne nouvelle pour qui n’apprécie guère les requins, elle a quelque chose d’inquiétant pour qui se soucie de la préservation des espèces marines. Car les requins sont des prédateurs importants pour le milieu océanique. Leur disparition peut perturber l’équilibre écologique. Or leurs ailerons, leur chair et l’huile tirée de leur foie sont si prisés qu’ils deviennent de plus en plus rares à travers le monde. J’aperçois heureusement à cette même occasion un énorme épinéphèle, plus long que moi, ce qui est bon signe: tous les grands poissons n’ont pas disparu des eaux des Abrolhos.

4e jour: dans le sillage de Cabral
Il y 500 ans exactement, le navigateur portugais Alvares Cabral rapportait avoir vu de luxuriantes forêts tropicales à l’endroit précis où nous avons jeté l’ancre. En l’an 2000, le spectacle est bien différent. L’exploitation forestière n’a guère laissé subsisté que 8% de cette forêt exceptionnelle, incitant Conservation International à en faire un des «points chauds» — ou sanctuaires du vivant — de notre planète (voir p. 21).
La déforestation a aussi de graves conséquences écologiques sur les eaux côtières. L’érosion génère un flux de sédiments capables «d’étouffer», voire d’enterrer le corail. La plupart des coraux observés sur le banc des Abrolhos semblent adaptés à une turbidité qui serait la mort de bien des espèces ailleurs dans le monde. Nous trouvons un spécimen du corail endémique Scolymia wellsii dans une fosse située cinq cm sous le fond boueux de la mer!

5e jour: Corumbau
Nous sommes ancrés juste en face de Corumbau. Les anciens de ce village de pêcheurs racontent qu’on y brûlait autrefois le corail pour en enduire les murs. La côte brésilienne présente aussi des maisons faites de blocs de corail. Ces pratiques n’ont plus cours, mais les coraux et autres organismes vivants marins approvisionnent toujours illégalement les boutiques de souvenirs. L’une des espèces les plus recherchées est le Strombus goliath, un escargot brésilien pouvant mesurer jusqu’à 35 cm de long. Durant toute notre expédition, nous n’en verrons qu’un spécimen.

8e jour: Paredes
Nous partons aujourd’hui pour le plus grand récif corallien du Brésil. Alors qu’il paraît désert, ses fissures recèlent en fait plusieurs espèces intéressantes de poissons et de corail que nous n’avions pas observées jusque-là.
Au pied d’un escarpement, j’aperçois un des plus étranges poissons de mer au monde: un platax. Vert foncé, ressemblant à une flèche enflée, le platax se déplace non seulement en nageant mais en rampant sur le sable comme un reptile, à l’aide de ses nageoires.

13e jour: récif de Californie
Au bout de plusieurs heures de recherche, notre sondeur détecte le récif de Californie, entre 20 et 35 mètres de profondeur. Couvertes d’une multitude de gorgones, les aiguilles de ce récif corallien nous permettent d’inscrire de nouveaux coraux et poissons à notre catalogue. Nous observons avec surprise des colonies de coraux porites branneri d’un rouge vif bien différent de l’habituel et fade marron et blanc.
De retour à l’île de Santa Barbara, nous apercevons des bateaux de pêche en infraction: ils ont largement dépassé les limites du parc national maritime des Abrolhos. La veille au matin, nous avions transmis par radio le nom et le numéro d’un de ces bateaux aux gardes du parc. Cet après-midi, nous avons surpris un officier de marine dire aux pêcheurs en infraction de ne pas trop s’en faire, car ce n’était qu’un simple «touriste» qui les avait signalés…
Ce soir-là, nous décidons de profiter de la «vie nocturne» sous-marine. Des milliers de polychètes (vers marins) se tortillent autour de nos lampes, animés par une frénésie de reproduction. A certaines dates de l’année, liées au cycle lunaire, ils libèrent des masses de spermes et d’œufs. Si je laisse le faisceau de ma lampe trop longtemps au même endroit, je sens les vers se glisser jusque dans mes oreilles. C’est la première fois que la reproduction des polychètes est observée en février au Brésil.

18e jour: nous faisons le point
L’équipe se réunit sur le pont pour esquisser un premier bilan. Selon toute probabilité, nos collectes recèlent de nombreuses espèces nouvelles: sans doute jusqu’à 20 espèces de polychètes, et plusieurs nouveautés pour cette zone, dont 20 espèces végétales et cinq poissons. Nous avons aussi noté que le stephanocoenia michelini, espèce de corail jusque-là donnée pour rare au Brésil, y est en fait très répandu. A notre grande stupéfaction, les poissons se sont avérés beaucoup moins nombreux que prévu, et ont tendance à être petits. Plus nous approchons des villages de pêcheurs, plus cette tendance semble s’accentuer.
Là où nous avons plongé, au-delà les eaux troubles du Caravelas, s’étendent des zones essentielles pour la biodiversité mondiale. Nous ne pouvons les laisser disparaître faute d’avoir su évaluer leur richesse extraordinaire.

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