
Un Malgache portant un œuf fossilisé d’aepyornis, un gigantesque oiseau préhistorique
qui a disparu il y a seulement 500 ans.
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La Terre est notre mère,
l’aigle notre cousin. L’arbre pompe notre sang et l’herbe pousse. Les êtres
ancestraux nous ont dit:
Maintenant que nous avons fait toutes
ces choses, à vous de les surveiller afin qu’elles restent pour toujours.
C’est ainsi que les êtres humains ont été chargés d’être
les gardiens de la planète.
Récit
Gagudju de la création (Australie)
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Pourquoi protéger
la diversité biologique? Les scientifiques multiplient les arguments: ceux
qu’ils invoquent pour convaincre le public et les décideurs et ceux auxquels
ils croient vraiment.
Il ne se passe plus une semaine
sans que biologistes, anthropologues ou spécialistes de l’environnement publient
une étude invoquant une nouvelle raison de freiner l’érosion accélérée
de la biodiversité. Début mars par exemple, deux universitaires américains,
James Kirchner et Anne Well, ont affirmé dans le magazine britannique Nature
que la vie mettait beaucoup plus de temps qu’on ne le croyait jusqu’à présent
à retrouver sa richesse et sa diversité après une phase massive
d’extinctions.
Si les hommes continuaient à détruire les habitats naturels au rythme
actuel, provoquant une nouvelle crise majeure dans l’histoire du vivant, il faudrait
à la nature au moins 10 millions d’années pour s’en remettre. Un argument
choc… qui fait sourire plus d’un scientifique: comme homo sapiens connaîtra
sans doute le même sort que les autres grands vertébrés, il ne
vivra pas plus de cinq millions d’années. Alors, ce qui ce passera après...
«La question n’est pas de savoir si le tigre sera toujours là dans 10
millions d’années, insiste Michel Batisse, l’un des pères des réserves
de biosphère de l’UNESCO et membre du conseil d’administration
de l’ONG Conservation International. C’est certain, il n’existera plus. Mais dans
100 ans? Ce qu’il faut, c’est trouver de bonnes raisons de protéger la biodiversité
au cours des prochains siècles.»
Passionné, ce débat sur les «valeurs» de la biodiversité
est parfois biaisé par la nécessité de convaincre à tout
prix: réellement inquiets de l’ampleur des destructions, certains experts
adoptent des positions «idéologiques», selon Talal Younes, directeur
exécutif de l’Union internationale des sciences biologiques. «Ils pensent
que tout argument qui peut aider à faire passer le message est bon, qu’il
soit scientifiquement valide ou pas.»
Les valeurs les plus couramment invoquées pour sensibiliser l’opinion sont
d’ordre économique et esthétique. «Le public occidental se représente
la biodiversité comme l’arche de Noé, avec la girafe et le séquoia,
le perroquet et la tulipe», note Michel Batisse. Dans les pays industrialisés,
où la nature sauvage est devenue une denrée rare et prisée,
les gens sont prêts à se mobiliser pour que leurs petits-enfants aient
la chance de voir des éléphants en liberté.
Mais pour Peter Bridgewater, directeur de la division des sciences écologiques
de l’UNESCO, la valeur esthétique
de la biodiversité est toute relative. «Les citadins néo-zélandais
veulent par exemple interdire la chasse à la baleine. Mais si vous demandez
leur avis aux Inuits de l’Alaska, il vous diront que ces créatures constituent
une part importante de leur nourriture et qu’ils ne veulent pas changer de culture
alimentaire. Qui a raison?»
Un
réservoir de gènes pour les biotechnologies
Efficace auprès
d’un certain public, l’argument esthétique ne suffit de toute façon
pas à impressionner les décideurs. «Quand on arrive chez les
ministres, il faut leur démontrer qu’ils ont économiquement intérêt
à conserver la biodiversité», résume Michel Batisse. La
tâche est d’autant moins aisée qu’ils tirent parfois des revenus importants
de la destruction des écosystèmes, en particulier des forêts,
et qu’ils sont soumis à la pression de puissants lobbies (industrie du bois,
du papier, etc.). Les chercheurs soulignent alors que la biodiversité est
une manne pour l’industrie touristique (voir pp. 31-32), qu’elle permet de soigner
(pp.
30-31) et de
nourrir (pp.
27-28-29) les
hommes à peu de frais et constitue un réservoir inestimable de gènes
pour les biotechnologies.
Depuis quelques années, les scientifiques ont également développé
une batterie de chiffres visant à estimer la valeur monétaire des services
rendus par les écosystèmes aux sociétés humaines (voir
pp. 26-27).
Un groupe d’universitaires américains a estimé leur prix à 319
milliards de dollars par an aux Etats-Unis (soit 5% du PIB), et près de 3
000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale. D’autres estimations,
publiées par l’un des papes de l’économie écologique, Robert
Costanza, évaluent la totalité des services rendus par la biodiversité
à 33 000 milliards de dollars par an, soit un montant supérieur au
poids de l’économie mondiale.
De nombreux scientifiques reconnaissent que ces chiffres peuvent faire mouche mais
les estiment totalement fantaisistes. Peter Bridgewater va même plus loin.
Pour lui, chercher à quantifier la valeur du vivant est non seulement «une
perte de temps» mais une dérive dangereuse. «Immédiatement,
les esprits comptables établiront une hiérarchie entre les espèces
et les écosystèmes qui valent cher (parce qu’ils fournissent des services
“intéressants”) et qu’ils voudront conserver et ceux qui, à leurs yeux,
ne valent rien. Ils créeront une discrimination alors que les systèmes
écologiques sont au contraire fondés sur la coopération et doivent
être envisagés comme un tout.»
Pour lui, la biodiversité n’a pas de prix. Sa valeur est inestimable car elle
garantit la sécurité de l’espèce humaine. Il souligne qu’il
serait idiot de détruire des écosystèmes qui rendent l’air respirable,
le climat supportable, l’eau buvable ou les sols fertiles (voir pp. 26-27). A ceux qui soutiennent que
les progrès de la technologie permettront de pallier les dysfonctionnement
environnementaux, il rétorque que les coûts seraient exorbitants. Et
ces solutions techniques, ajoute-t-il, ne tiendront pas à long terme car,
contrairement à la nature, elles ne sauront pas s’adapter aux changements.
De plus, ajoute Jeffrey Mc Neelly, de l’Union mondiale pour la nature, les technologies
les plus performantes s’inspirent de modèles puisés dans les mécanismes
du vivant. Une raison supplémentaire d’en prendre soin. Loin d’opposer nature
et technologie, les spécialistes de la biodiversité misent sur une
alliance entre les deux pour mieux la gérer et développer l’ingénierie
écologique (qui permet par exemple de restaurer les fonctions d’une forêt
tropicale dégradée).
Enfin et surtout, disent-ils, les arguments utilitaristes font pâle figure
face au seul qui vaille vraiment: la diversité est consubstantielle à
la vie. «Qu’est-ce que la vie au fond?, demande Robert Barbault, directeur
de l’Institut fédératif d’écologie fondamentale et appliquée
(France). C’est ce qui dure. Et elle dure parce qu’elle s’adapte aux modifications
de son environnement en se diversifiant. La démonstration continue depuis
près de quatre milliards d’années pour une multitude d’espèces.
L’homme n’est pas différent des autres, même s’il est plus sophistiqué.
Il est confronté aux mêmes types de problèmes: manger et éviter
d’être mangé. Les prédateurs essayent de consommer un maximum
de proies et les proies d’échapper aux prédateurs. Cela entraîne
une co-évolution fondée sur la variabilité génétique
et comportementale. C’est une course sans fin. La diversité est la raison
d’être du succès du phénomène vivant, et donc de notre
propre existence.» Mais si le vivant s’est toujours adapté, pourquoi
s’inquiéter aujourd’hui? La plupart des experts sont formels: pour se régénérer,
la vie a besoin de temps et d’espace, que le rythme et l’ampleur des déprédations
humaines ne lui laissent plus.
La
biodiversité est consubstantielle à la vie
La réussite
biologique et technologique de l’Homo sapiens a été telle qu’elle a
fini par mettre son bien-être en péril. «C’est tout l’intérêt
de la crise environnementale actuelle», estime Robert Barbault. Elle permet
à l’homme occidental de prendre conscience de ses liens avec la nature alors
que pendant longtemps, il l’a considérée comme un objet extérieur
à lui, voué à être dominé. «On commence à
comprendre qu’il faut gérer notre planète et, du coup, à réfléchir
sur la nouvelle civilisation que nous voulons construire. Cette aptitude à
concevoir un projet est précisément ce qui nous distingue des autres
espèces. Il y faudra un changement de comportements, notamment alimentaires
et techniques, et de mentalités. Une autre façon de voir le monde,
plus écologiste, plus consciente de notre interdépendance avec le reste
du vivant.» Il y faudra un peu plus d’humilité.
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