©
Catherine Larrère, Paris
|
L’homme est
une corde entre bête et surhomme tendue. Une corde sur un abîme.
Friedrich
Nietzsche,
philosophe allemand
(1844-1900)
|
 |
Le panda géant
ou la baleine bleue sont les symboles d’une nature dont nous voulons préserver
la richesse et la variété: la protection des espèces menacées
est l’une des formes les plus anciennes de protection de la nature. Mais nous savons
maintenant que la diversité biologique, ou biodiversité, ne s’appréhende
pas seulement au niveau des espèces. Elle concerne l’intégralité
du monde vivant, des gènes à la biosphère1.
Cette biodiversité n’est pas statique. Elle peut être définie
comme un système en devenir, situé dans la dynamique de l’évolution.
Selon les scientifiques, elle permet au vivant de s’adapter à des environnements
qui changent au fil du temps, garantissant ainsi la poursuite des processus évolutifs.
On reconnaît aujourd’hui que les activités humaines en font partie.
Or, on a longtemps considéré les hommes essentiellement comme des agents
de perturbation, extérieurs à la nature. On a donc cherché à
protéger des espaces naturels «vierges» ou «sauvages»,
en les mettant à l’écart de toute activité humaine.
Un
système dynamique
De fait, l’homme
fait peser sur la nature des menaces bien réelles. Les pollutions, les prélèvements
excessifs sur les espèces vivantes, l’extermination des «nuisibles»,
la fragmentation ou la destruction des habitats font disparaître des espèces,
accroissent l’érosion de la biodiversité. Mais depuis que l’on envisage
la biodiversité dans une perspective dynamique, on souligne que les hommes
sont aussi, à l’inverse, capables d’entretenir la biodiversité, comme
le montre le bocage normand ou breton. Même la forêt tropicale est souvent
le résultat d’une longue co-évolution entre les populations indigènes
et leur milieu naturel.
Ce double pouvoir — à la fois de détruire et de maintenir la biodiversité
— souligne l’étendue de notre responsabilité. Nous sommes une espèce
parmi d’autres, mais une espèce qui exerce une pression de sélection
particulièrement forte. Il n’y a plus, sur le globe, d’espace à l’abri
de nos interventions. L’idée de conserver la nature dans son intégrité
est donc illusoire. En revanche, il nous faut mesurer les conséquences de
nos actes sur la poursuite des processus évolutifs afin de les réguler.
Le principe d’une «gestion durable» de la biodiversité découle
de cet impératif, celui d’un partenariat entre l’homme et la nature.
Mais réguler au nom de quelle valeur? On peut considérer la valeur
instrumentale de la biodiversité: les biens et services qu’elle fournit, les
connaissances que les scientifiques en tirent. Comme nous sommes attachés
à la beauté de la nature, il faut y ajouter les sentiments, esthétiques
ou religieux, qu’elle suscite en nous.
La
biodiversité a une valeur en soi
Cela nous conduit
à glisser vers sa valeur intrinsèque, ou éthique. La nature
a une valeur en soi, indépendamment des services qu’elle peut rendre à
l’espèce humaine. Tout être vivant, parce qu’il existe et déploie
des stratégies complexes — non mécaniques — pour rester en vie et se
reproduire, a une valeur propre. Au-delà, la diversité biologique en
elle-même, parce qu’elle est à la fois le résultat de l’évolution
et la condition de sa poursuite, a aussi une valeur propre, que reconnaît la
Convention sur la diversité biologique (Rio, 1992) dans ses premières
lignes.
On a souvent opposé l’anthropocentrisme de la valeur instrumentale à
l’écocentrisme de la valeur intrinsèque, comme s’il fallait faire un
choix, comme s’il fallait que périsse le dernier homme pour que vive le dernier
loup, ou inversement. Mais, outre qu’une telle hypothèse est parfaitement
artificielle, les deux approches peuvent coexister, du moment que l’on s’entend sur
une conception dynamique et intégrative de la biodiversité, système
évolutif qui inclut l’homme.
Cependant, le développement du génie génétique, qui traite
les gènes comme une matière première a introduit un tout autre
point de vue sur la biodiversité: on l’envisage alors comme un gigantesque
réservoir de ressources qu’il convient d’exploiter sans tarder.
La biodiversité génétique n’est plus synonyme d’une nature à
gérer avec prudence; elle devient une source de profits et de conflits, entre
ceux qui veulent se l’approprier.
1. Zone occupée
par l’ensemble des êtres vivants.
|