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TRAMES SÉCULAIRES À ANGKOR

Fabienne Luco, ethnologue française qui travaille depuis sept ans à Angkor (Cambodge).
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Angkor Vat: entre passé et présent.




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Angkor






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Bonze en moto-taxi devant la terrasse des Eléphants du temple du Baphuon à Angkor Thom.

Autour de l’ancienne capitale du royaume du Cambodge, la vie s’organise encore comme au XIVe siècle. Mais, autant que les monuments, les savoirs ancestraux sont à protéger.

C’est un monde fantasmagorique. Lorsque le voyageur découvre Angkor au XIXe siècle, il est saisi par la grandeur, le mystère de ces temples aux «figures aériennes que la forêt étouffe et broie», selon les termes de l’écrivain français Guy de Pourtalès. «J’ai devant moi, poursuit-il, non seulement une capitale vide, mais 700 années sans annales. Et le plus terrible prodige de la mort: le silence». Ce silence qui a saisi Angkor lors de son abandon au xve siècle semblait alors immuable. Impression trompeuse.
Ce grand squelette de pierre, qui constitue un site archéologique fabuleux, est un lieu vivant, à la fois domaine des divinités et cité des hommes, où les faits et gestes quotidiens s’imprègnent des coutumes de temps prestigieux.

Le récit de Tcheou Ta-kouan
Entre le IXe et le XIVe siècle, Angkor, la capitale du royaume du Cambodge se fixe entre les monts Kulen et le grand lac Tonlé. A son apogée, le royaume comprend une partie de la Thaïlande, du Laos et du Vietnam actuels. Au fil des siècles, les rois qui pratiquent des religions venues de l’Inde (hindouisme et bouddhisme) érigent des temples monumentaux en pierre où ils honorent leurs dieux. Ils construisent aussi un système hydraulique complexe comprenant de gigantesques réservoirs d’eau, un baray associé à un réseau de canaux, de digues et de douves1.
Des splendeurs présumées d’Angkor, une seule description nous est parvenue. Il s’agit du récit du Chinois Tcheou Ta-kouan
2, arrivé en août 1296 dans le sillage d’une mission diplomatique. Son écriture très vivante a saisi des anecdotes de la vie quotidienne et les coutumes des habitants d’Angkor. Il raconte que toutes les nuits dans une tour en or, le roi doit s’unir avec un serpent à neuf têtes, qui prend l’apparence d’une femme. Au palais, les dames «blanches comme du jade» portent chignon et ont la poitrine nue. A l’opposé, les habitants sont décrits comme «grossiers, noirs et très laids». Les nobles se promènent dans des palanquins d’or et sont vêtus de riches étoffes dont les dessins indiquent leur rang. Leurs maisons sont recouvertes de plomb et de tuiles, alors que le «commun du peuple ne couvre qu’en chaume». L’agriculture est pratiquée sur les rives du grand lac Tonlé.
A la chute d’Angkor, vaincue et pillée par les Siamois en 1432, le roi et sa cour quittent le lieu dévasté. La forêt prend possession des ruines. Les édifices en bois, les écrits sur feuilles de latanier et peaux grattées disparaissent, victimes des assauts du climat humide et des insectes.
Entreprise dès la fin du
XIXe siècle, la lecture des inscriptions et des scènes représentées sur les bas-reliefs sculptés dans la pierre des temples apporte des éléments précieux permettant d’établir des chronologies historiques, de visualiser des images mythologiques, des batailles ainsi que des scènes de la vie quotidienne: chasse, pêche, marché, habitat.
Aujourd’hui, dans les villages, cette vie s’organise de la même façon qu’elle fut figée dans la pierre à l’époque. La charrette en bois qu’on entend grincer au détour d’une route est identique à celle du bas-relief. La marchande assoupie devant son étal au marché de Siem Reap, la capitale provinciale (75 000 habitants) située à sept kilomètres d’Angkor, se repose dans la même posture que sa lointaine ancêtre saisie par un sculpteur. Sur le bassin du Srah Srang, situé au cœur du site et bordé par deux villages, le pêcheur qui lance son filet circulaire reproduit le même geste qu’à l’époque angkorienne.
Loin d’être un simple site-musée, Angkor abrite une vie religieuse et rurale qui s’organise dans et autour des temples. A l’intérieur des sanctuaires effondrés ou dans les pagodes bouddhiques construites plus récemment, la fumée de l’encens monte devant les statues des dieux anciens et du Bouddha. Au seuil d’un temple ou sur un amas de pierres disjointes, le regard se pose sur des cigarettes, feuilles de bétel roulées et bougies déposées par une main anonyme. Il s’agit d’offrandes à l’un des multiples neakta, ces génies fonciers qui habitent souvent les statues d’Angkor.

L’œuvre de divinités
Ainsi, le génie Ta Pech occupe une termitière géante dans le pavillon sud de la première enceinte d’Angkor Vat. Il est réputé maléfique. Un moine rapporte: «Les gens disent que quand un avion survole Angkor, il doit tourner trois fois autour de Ta Pech; sinon il risque de sombrer dans le lac. Si on donne du vin et des cigarettes à Ta Pech, il peut aussi livrer les chiffres gagnants de la loterie».
D’autres traces de l’activité humaine se lisent dans le paysage actuel. Derrière l’écran végétal qui enserre nombre de temples, on remarque le quadrillage des rizières toutes proches. Pas toujours visible depuis les circuits touristiques, une vingtaine de villages se devinent derrière les bosquets de palmiers à sucre. Ils comptent environ 22 000 personnes sur un périmètre de 300 kilomètres carrés. Cette concentration humaine sur un site archéologique s’explique autant par la configuration du terrain que par l’attrait économique suscité par les temples.
Les conditions topographiques sont en effet propices à l’implantation de l’habitat actuel. Les hommes du passé avaient fortement marqué le sol en façonnant des réseaux de routes-digues qui sont autant de traces d’une gestion permanente de l’eau. Les empreintes et vestiges de ces travaux d’ampleur modèlent encore la plaine.
On ne peut éviter de se poser la question de l’ancienneté d’occupation des lieux par les populations actuelles et de leur lien avec Angkor. Nous ne disposons malheureusement que de maigres données sur l’importance et la localisation des villages anciens. Les quelques récents écrits locaux ont disparu dans la tourmente khmère rouge. Les missions d’exploration françaises
3 de la fin du xixe siècle ont accordé plus d’intérêt aux temples qu’aux habitants de l’époque. Seuls cinq à six villages semblent avoir été relevés. Il s’agissait de groupes de deux à dix maisons installées sur des tertres au cœur de la forêt.
Les populations locales se considèrent-elles comme les héritières de la tradition d’Angkor? L’étude de l’histoire de ces hommes s’avère être un exercice difficile: la mémoire villageoise ne remonte guère au-delà de deux ou trois générations. Quelques bribes d’histoires anciennes nous parviennent oralement sans qu’on puisse établir avec certitude ce qui relève du réel ou de l’imaginaire, de l’Histoire ou de son interprétation. La construction des temples est située dans un temps mythique où évoluent des personnages mi-divins, mi-humains. Pour les villageois, ces monuments si imposants ne peuvent être que l’œuvre de divinités ou de personnes venues d’ailleurs, avec une connaissance de l’architecture et de la sculpture qui dépasse leurs compétences actuelles.
La légende de la fondation du temple d’Angkor Vat raconte ainsi l’histoire de Preah Ket Melea, fils du roi de l’étage céleste et d’une femme de condition humaine: les divinités célestes se disent gênées par l’odeur d’homme de Preah Ket Melea et demandent à son père le roi de le faire redescendre à l’étage des hommes. Le roi doit s’incliner. Il propose alors à son fils de choisir un bâtiment de l’étage céleste afin d’en construire la réplique sur Terre avec l’aide de Preah Visnukar, l’architecte céleste que les villageois invoquent encore lors de la construction d’un édifice. Modeste, Preah Ket Melea choisit l’étable. Un bœuf est lâché dans la plaine d’Angkor et l’endroit où il s’allonge est désigné pour la construction du temple d’Angkor Vat.

La cité hydraulique a vécu
Du passé vécu et transmis oralement, les villageois évoquent surtout les guerres, assorties de razzias et de déplacements de populations, contre les Siamois et les Chams, un peuple venu du Champa, royaume disparu qui était situé dans le centre du Vietnam actuel. «Nous, les Cambodgiens, on a l’habitude des guerres. Quand on regarde les bas-reliefs, on voit de nombreuses scènes de batailles du temps d’Angkor. Depuis, on n’a pas arrêté de reproduire ces images», commente un paysan. Ces événements renvoient à des temps lointains appelés boran (ancien, en khmer), ou muoy roy chnam (100 ans), sans qu’on puisse les situer avec précision, comme l’illustre cette remarque d’un villageois: «Mon père dit que, quand il est né, les temples étaient déjà là. Ils doivent être très vieux».
D’une manière générale, les populations locales conçoivent difficilement qu’il puisse exister un lien entre elles et les bâtisseurs d’Angkor. Dans un village situé au nord d’Angkor Thom, on signale cependant des familles qui se disent liées aux rois d’Angkor. Au début du siècle, elles habitaient encore au pied du palais royal, dans de petites masures en bois. Suite aux travaux de restauration des temples entrepris par les Français, elles durent se déplacer vers le Nord. Leurs conditions de vie actuelles ne diffèrent pas de celles de leurs voisins, mais on leur accorde une certaine forme de reconnaissance.
Aujourd’hui, la cité hydraulique angkorienne a vécu et les paysans ne comptent plus que sur la pluie pour alimenter en eau leurs rizières, qui restent leur principale ressource économique. Le manque d’irrigation et la mauvaise qualité des terres argilo-sableuses ne permettent qu’une maigre récolte par an (moins d’une tonne à l’hectare). Des activités complémentaires sont nécessaires comme la pêche, le maraîchage, la fabrication et la production de sucre de palme, la vente d’objets d’artisanat aux touristes, ainsi que le travail salarié sur les chantiers de restauration des temples. On relève également l’émergence de métiers techniques tels que réparateurs de motos, de radios et télévisions, chargeurs de batteries, etc.
Angkor est donc un lieu qui génère du travail pour la population locale. Avec la reconnaissance de la valeur historique et artistique des temples à la fin du xixe par les missions d’exploration françaises, les pierres un peu oubliées dans la forêt ont pu revoir le jour lors des premiers travaux de débroussaillement et de restauration entrepris dès 1907 par la Conservation d’Angkor (ancien siège des archéologues français et actuel lieu d’entreposage des sculptures). Les quelques villageois qui habitaient sur place étaient recrutés pour travailler comme «coolies» sur les chantiers. A la fin des années 60, plus de 1 000 ouvriers travaillaient sur le site.

Le patrimoine immatériel
Avant la guerre qui suivit le coup d’Etat contre le prince Norodom Sihanouk en mars 1970, une petite production d’objets d’artisanat en bois avait débuté: instruments de musique (flûtes, violons) et autres (charrettes à bœufs en modèle réduit, couteaux, haches et cannes ouvragées). La fabrication et la vente de ces objets ont repris avec le retour des touristes à partir du début des années 90. En 1999, on estimait le nombre de visiteurs à 350 000 et ce chiffre devrait tripler d’ici 2005.
Les habitants du site pénètrent très peu dans les temples, même s’ils sont proches de leur maison. «Nous ne sommes que des paysans. J’ai entendu mon grand-père dire qu’à l’époque d’Angkor, les gens de ma condition n’étaient pas admis à l’intérieur de l’enceinte murée de la capitale Angkor Thom, raconte un villageois. Seules les personnes de noble condition, les fonctionnaires et les commerçants avaient le droit d’y pénétrer. C’était la même chose pour les temples, seuls les religieux et les dignitaires y avaient accès.»
Réminiscences d’une époque révolue? Aujourd’hui, les rituels religieux dans les temples sont surtout pratiqués par des maîtres de cérémonie, qui viennent y honorer les neakta. La population pratique le culte de ces génies plutôt dans les villages, en ayant recours à un médium dans lequel s’incarnent ces êtres surnaturels. Les marques de dévotion devant les statues du temple d’Angkor Vat sont davantage le fait de touristes nationaux venus d’autres provinces ou d’étrangers asiatiques pour qui Angkor est aussi la destination d’un pèlerinage religieux. L’activité religieuse locale se concentre également dans des pagodes bouddhiques plus récentes. Particulièrement nombreuses dans l’enceinte d’Angkor Thom, celles-ci sont construites à proximité immédiate des temples: une façon d’honorer les nouvelles divinités à l’ombre des anciennes. Ainsi la trame angkorienne est-elle toujours perceptible dans la vie quotidienne de la population locale.
Alors que la paix s’installe et que le site s’apprête à connaître un développement touristique majeur, les habitants d’Angkor doivent désormais relever de nouveaux défis et gérer des équilibres fragiles. L’extension des villages le long des routes-digues s’accélère et l’habitat, autrefois dispersé, est devenu relativement dense dans certains villages. C’est une conséquence directe de l’accroissement de la population, dans un pays où la fin de la période khmère rouge (1975-1979) a été suivie d’une explosion démographique: aujourd’hui, une famille moyenne compte cinq enfants et un Cambodgien sur deux a moins de 16 ans.
Les rizières gagnent du terrain sur la plaine arbustive. Des décrets royaux veillent à la protection du site d’Angkor: ils limitent l’extension des terres de culture et la coupe du petit bois de chauffe. Les activités secondaires traditionnelles, comme la fabrication du sucre de palme et du charbon de bois, ne sont presque plus pratiquées. A Angkor, une équation à multiples facteurs doit être posée. Elle comporte la préservation des temples (notamment du pillage), la protection de l’environnement, la démographie galopante et le développement touristique.
La perte des valeurs traditionnelles, accélérée par une ouverture trop rapide vers l’extérieur, est un autre sujet de préoccupation. Le fil de la transmission orale s’est détérioré pendant la période khmère rouge et certaines pratiques anciennes n’ont pu être reconstituées. La télévision, qui est maintenant dans tous les villages, accélère ce processus de déculturation. Au même titre que la défense du patrimoine monumental d’Angkor, il serait souhaitable de songer à sauvegarder son patrimoine immatériel: les contes, les légendes, les toponymes, que les habitants des lieux sont les seuls à connaître.


1. Les fonctions précises de ces ouvrages hydrauliques sont débattues par les spécialistes. On retient la fonction d’irrigation ainsi que la fonction symbolique de l’eau dans le cadre d’une conception architecturale cosmogonique (les temples sont la représentation sur terre de la cité des dieux ceinturée par des océans). En grande partie asséché ou comblé aujourd’hui, ce système d’irrigation n’est plus opérationnel excepté le baray occidental qui, suite à des travaux de réhabilitation, alimente aujourd’hui encore quelques rizières de saison sèche situées en aval.
2. Pelliot Paul, Mémoires sur les coutumes du Cambodge de Tcheou Ta-kuan, Librairie d’Amérique et d’Orient, Paris, 1961.
3. Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos, Bibliothèque rose illustrée, Paris, 1868.