Le Courrier

sommaire dossier
d'ici... opinion notre planete
ethiques signes connexions dires
apprendre
 

L'Europe en ordre dispersé

ÉTATS-UNIS: LES PARENTS FONT ÉCOLE... À LA MAISON

Jeff Archer, journaliste à l’hebdomadaire américain Education Week.
photo
Image idyllique de l’enseignement à la maison.







photo
Activités extrascolaires pour maintenir le contact avec des enfants venant d’autres milieux.

Pour des raisons religieuses ou par choix d’une pédagogie alternative, un nombre croissant de parents américains font classe à leurs enfants chez eux. L’Etat a fini par les absoudre.

Il y a 20 ans, Christopher et Eileen Herman auraient enfreint la loi. Ces parents, qui refusent le système scolaire traditionnel, font l’école à leurs deux enfants, chez eux. Dans l’État de Washington où ils résident, seuls les enseignants diplômés d’État étaient autorisés à le faire jusqu’en 1985. Aujourd’hui, les Herman n’ont plus lieu d’être poursuivis. Ils peuvent de plus recourir à toute une série d’aides et de supports pédagogiques. Membres de trois associations locales de parents enseignant à la maison, ils assistent à de nombreux congrès sur ce thème et demandent régulièrement conseil, sur Internet, à des familles vivant la même expérience.
«Presque tout le monde connaît quelqu’un qui assure l’éducation scolaire de ses enfants, dit Eileen Herman. Les gens pensent peut-être encore que c’est un peu bizarre, mais les réactions de méfiance ou d’hostilité sont moins fréquentes.»

Issu de l’école alternative
Et pour cause: les Herman font partie d’un courant en plein essor. D’après certaines estimations, le nombre des enfants concernés aux États-Unis est passé d’environ 50 000 au milieu des années 80 à au moins un million actuellement – voire 1,8 million, selon d’autres sources. Ils ne représentent que 3% (tout au plus) de tous les enfants en âge d’être scolarisés mais leur nombre est en forte croissance. L’école chez soi est actuellement la forme d’éducation privée la plus répandue aux États-Unis, après l’enseignement dépendant de l’Église catholique.
«L’école à la maison est devenue une option pédagogique viable: c’est l’une des grandes réussites de ce mouvement. Elle a réussi à se tailler une petite place dans l’éventail des choix éducatifs qui s’offrent aux parents américains», estime Mitchell Stevens, sociologue au Hamilton College de Clinton (État de New York) et auteur d’un livre à paraître sur le sujet.
Ce mouvement est très complexe à analyser. Et plus il prend de l’ampleur, plus il devient difficile de définir le profil type du parent enseignant à domicile. Mitchell Stevens distingue deux sous-groupes très différents. L’un, né à la fin des années 60, est issu du mouvement de l’école alternative: ces parents estiment que l’enfant apprend mieux lorsqu’il est libre de choisir en fonction de ses centres d’intérêt, hors des structures rigides des systèmes classiques. L’autre sous-groupe est composé de certaines familles protestantes conservatrices: elles ont commencé à redouter, dans les années 60 aussi, que les écoles publiques ne contribuent plus à former correctement leurs enfants. «L’organisation bureaucratique du système public inspire la même méfiance aux deux groupes, qui ne veulent plus laisser à d’autres le soin d’éduquer leurs enfants», ajoute Mitchell Stevens.
Jusque dans les années 80, l’enseignement à domicile était la plupart du temps clandestin parce que non reconnu légalement. Mais, avec la multiplication de ses adeptes, les juges et les procureurs se sont montré plus disposés à accepter que des enfants ne fréquentant aucune école soient «scolarisés autrement». L’Association pour la défense de l’école à la maison a été fondée en 1983 avec deux objectifs: faire pression sur les élus des Parlements des États pour légiférer sur le sujet et assurer la défense des familles concernées devant les tribunaux.
Aujourd’hui, le home schooling est officiellement autorisé partout dans le pays, avec une réglementation très variable suivant les États. L’Idaho, par exemple, n’impose presque aucun contrôle aux parents enseignant à leurs enfants et n’exige même plus qu’ils transmettent leurs programmes pédagogiques aux autorités fédérales ou locales. En revanche, l’Oregon oblige les familles à soumettre périodiquement leurs enfants à des évaluations de connaissances, sous l’égide d’une «personne neutre et qualifiée». En général, les parents ne sont plus tenus d’avoir un diplôme d’enseignant mais quelques États exigent qu’ils aient un certain niveau d’éducation ou qu’ils suivent une formation spécifique.
Les lois des États fixent souvent un nombre de journées d’études par année scolaire et dressent les grandes lignes des contenus pédagogiques. Les parents doivent consigner les progrès de leurs enfants mais il leur est rarement demander de transmettre ces «bulletins» aux instances officielles. «Les États aux réglementations les plus strictes reconnaissent aussi que les rythmes d’apprentissage peuvent être différents d’une enfant à l’autre», dit Patrick Farenga, président de Holt Associates, éditeur de manuels scolaires à Cambridge (Massachusetts).
Les réactions des autorités scolaires locales sont diverses. Certains responsables d’établissement permettent aux enfants éduqués à la maison de participer à des sorties pédagogiques ou à certains cours, d’autres pas.
Les parents protestants semblent être les plus nombreux adeptes de l’école à la maison mais le mouvement se diversifie. Il a attiré des catholiques, des juifs et des musulmans, qui ont créé leurs associations, de même que bon nombre de familles laïques. D’après les sondages réalisés par l’Institut de recherche sur l’éducation à domicile de Salem (Oregon), l’argument le plus souvent cité pour justifier le choix de l’école à la maison est d’ordre religieux. Mais cinq autres facteurs entrent aussi en jeu: la crainte que les écoles de quartier dispensent un enseignement «au rabais», le sentiment que la meilleure éducation est aussi la plus individualisée, le désir de resserrer les liens familiaux, le souci de limiter les influences négatives de certains camarades de classe et la peur que les écoles deviennent de moins en moins sûres. Souvent, ces motivations s’additionnent.
Diverses méthodes sont utilisées pour enseigner à la maison. Dans un pays où il n’y a pas de programme scolaire national, c’est aux États qu’ils revient de fixer les normes. Elles sont généralement appliquées sans trop de rigueur aux enseignants à domicile. D’ordinaire, les parents établissent eux-mêmes leur projet pédagogique. Des centaines d’éditeurs publient des livres adaptés à l’école à la maison et les vendent, via Internet notamment, dans le monde entier. Ces ouvrages reflètent une vaste gamme d’approches et de philosophies pédagogiques, depuis les cours par correspondance pour les laïques jusqu’à ceux «basés sur la vérité biblique».

Préférence à l’école publique
D’après les rares études à grande échelle réalisées aux États-Unis, les enfants éduqués à la maison auraient plutôt tendance à obtenir, lors des évaluations, des résultats bien supérieurs à la moyenne. Toutefois, les chercheurs font remarquer que les parents qui soumettent leurs enfants à ces tests sont confiants qu’ils les réussiront. Ils notent aussi que de nombreux parents enseignants à la maison demeurent clandestins et que leurs enfants ne passent donc pas de tests. Autant de facteurs qui incitent les chercheurs à la prudence dans leurs conclusions.
L’un des meilleurs signes de la réussite de l’éducation à la maison est peut-être qu’elle est reconnue par un nombre croissant d’universités américaines. Une enquête effectuée récemment par l’Association de défense de l’école à la maison auprès de 500 établissements d’enseignement supérieur a montré que tous sauf deux prévoyaient, dans leurs procédures d’admission, une évaluation spécifique pour les élèves instruits à la maison, qui ne disposent donc pas du traditionnel livret scolaire. Nombre de ces institutions acceptent aujourd’hui que les parents leur soumettent les appréciations des progrès de leurs enfants ainsi que leurs travaux.
Cependant, des parents sont encore traduits en justice pour n’avoir pas respecté la réglementation de leur État. A l’issue d’un procès qui a défrayé la chronique en 1999, une mère du Vermont a passé deux semaines en prison pour avoir refusé que son fils de 15 ans se soumette à une évaluation de ses connaissances. Les autorités arguaient de la nécessité de s’assurer que le garçon, qui avait eu des difficultés d’apprentissage dans des établissements locaux, progressait bien à la maison.
Mieux considérée, l’école à la maison ne fait toutefois pas l’unanimité. Selon un sondage réalisé en 1997 par l’institut Gallup pour le compte de l’organisation pédagogique Phi Delta Kappa, 57% des Américains pensent encore que cette pratique «n’est pas une bonne chose». Ils étaient 73% de cet avis 12 ans plus tôt. Pour l’Association de l’éducation nationale, le syndicat d’enseignants le plus important du pays, «les programmes d’éducation à domicile ne peuvent fournir un enseignement complet aux élèves». Partageant ce point de vue, l’Association nationale des directeurs d’école primaire ajoute que les autorités devraient «s’assurer que les parents qui choisissent cette option sont considérés comme strictement responsables des résultats scolaires et de l’évolution émotionnelle des enfants». Ceux-ci, redoute l’Association, risquent d’être insuffisamment préparés au contact avec des enfants venant d’autres milieux.
Les parents-enseignants n’entrevoient pas l’avenir de leur mouvement de la même façon. Certains prévoient son expansion, d’autres estiment qu’il a atteint son apogée. D’après les sondages, les Américains, dans leur grande majorité, restent satisfaits de leurs écoles publiques, que fréquentent près de 90% des élèves du pays. Mais la plupart des spécialistes s’accordent à dire que l’école à la maison a durablement imprimé sa marque aux Etats-Unis. Comme le dit l’éditeur (et parent) Patrick Farenga, «le concept d’éducation n’est plus cloîtré entre les murs de l’école, comme le moine dans son monastère».