
Dans les faubourgs de Lima, Nela Julcarine sort d’un centre de santé. Avec
d’autres travailleurs sociaux, elle a dénoncé les agents de l’Etat
qui poussaient les femmes à se faire stériliser.
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Le mâle est supérieur
par nature, et la femelle inférieure; l’un gouverne et l’autre est gouvernée.
Aristote,
philosophe grec
(384-322 av. J. C.)
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Afin que les femmes retrouvent
la maîtrise de leur fécondité, deux organisations féministes
sont parties en guerre contre les méthodes coercitives des services de planification
familiale.
Les
premiers rayons de soleil pénètrent par la fenêtre et déjà
l’eau bout. Il faut ramasser le linge sec et réveiller les enfants. Dans sa
modeste masure de la banlieue sud de Lima, capitale du Pérou, Damiana Barrientos
entame une journée pas comme les autres: elle doit se rendre au tribunal.
En février 2000, Damiana a obtenu du ministère de la Santé péruvien
la gratuité des soins jusqu’à ce qu’elle se remette des suites d’une
opération pratiquée contre sa volonté. «Tout a commencé
à la maternité de Lima, en mars 1998. J’ai accouché par césarienne
d’un bébé qui est décédé quelques jours après
sa naissance. Ils m’ont ligaturé les trompes en falsifiant ma signature sur
le formulaire. Puis sont venues les complications. Maintenant, je souffre d’une éventration.»
Damiana a porté plainte. La justice a reconnu qu’il y avait eu «des
problèmes de qualité des soins» mais a prononcé un non-lieu.
Grâce aux avocates du Comité pour la défense des droits de la
femme d’Amérique latine et des Caraïbes (CLADEM-Pérou) et du Mouvement
général des femmes (MAM), son cas a été
porté devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme où
il est examiné. Le CLADEM-Pérou a déjà
dénoncé 243 cas de stérilisations forcées1.
En 1996, des preuves ont été réunies sur de graves violations
des droits humains lors de l’application du programme de planification familiale
lancé en 1995 par les autorités, en particulier dans son volet baptisé
«chirurgie anticonceptionnelle volontaire» (ligatures des trompes ou
stérilisation). Le CLADEM et le MAM
ont tenté d’obtenir du gouvernement qu’il modifie ce programme qui visait
à faire baisser le taux de natalité dans les zones rurales de 5,6 à
2,5 enfants par femme avant l’an 2000. «Nous voulions que les femmes puissent
choisir librement entre tous les moyens contraceptifs disponibles, explique Giulia
Tamayo, avocate du CLADEM. Il fallait donc obtenir du
gouvernement qu’il informe les femmes et n’impose pas la ligature des trompes comme
le seul choix possible.»
«Fêtes
de la santé»
Le programme
de planification familiale, présenté par le président péruvien
Alberto Fujimori comme un progrès afin que les femmes deviennent «maîtresses
de leur destin», s’est transformé en 1996, selon le CLADEM,
en une politique coercitive de stérilisation, afin d’atteindre les objectifs
fixés. Pour promouvoir ces méthodes de stérilisation, de nombreuses
« fêtes de la santé» ont été organisées.
«Nous ne voulons pas plus de deux enfants. Voilà pourquoi nous avons
choisi la méthode de la ligature des trompes et nous en sommes très
heureux!»: des slogans de ce type figuraient sur les banderoles multicolores
annonçant aux villageois ces fêtes, qui duraient jusqu’à trois
jours et proposaient des activités sportives ainsi que des concerts de musique
populaire. On y promettait en outre des campagnes de vaccination, de dépistage
du cancer du sein et de l’utérus ou des soins dentaires, même si ces
services n’étaient pas toujours effectivement offerts.
Aucun chiffre officiel n’est disponible sur le nombre exact de ces « fêtes»
organisées entre 1996 et 1998. Le ministère de la Santé se contente
d’indiquer qu’au premier semestre de 1996, 463 « campagnes» de planification
familiale ont touché 120 000 personnes vivant dans des zones rurales éloignées.
«Ces campagnes massives, raconte Giulia Tamayo, étaient précédées
de visites médicales à domicile dont le but était de repérer
les femmes ayant plus de quatre enfants et toujours fertiles. La population des villages
concernés vivait dans une angoisse permanente.» Selon les informations
recueillies par le CLADEM, on expliquait aux couples
les avantages de la ligature des trompes, présentée comme l’unique
option, et on les obligeait à signer un document. A celles qui subissaient
l’opération, on offrait 15 kilos de nourriture. Le personnel médical
qui réussissait à convaincre une femme de subir l’intervention recevait
une prime.
Le CLADEM a réuni énormément
de plaintes, attestant que les conditions sanitaires dans lesquelles se pratiquaient
ces ligatures entraînaient de graves complications, dont la mort. Leur nombre
prouve qu’il ne s’agissait pas de cas isolés, comme le prétendait le
gouvernement, mais bien d’une pratique systématique et à grande échelle.
Devant l’inertie des autorités, le CLADEM a mobilisé la presse
fin 1997, pour que ces cas soient connus du grand public.
«Tout n’est pas mauvais dans le programme de planification familiale, précise
Maria Esther Mogollon du MAM. Nous ne nous y opposons pas
en tant que tel mais nous voulons dénoncer les séquelles et les traumatismes
d’une politique coercitive.» En 1998, ce mouvement a voulu vérifier
le bien-fondé des plaintes, tant à Lima qu’en province. «Cinquante
de nos bénévoles ont visité les hôpitaux de 19 des 25
départements où se pratiquait la ligature des trompes pour y rencontrer
des patientes et des médecins, dit Maria Esther Mogollon. Parmi les problèmes
les plus graves constatés figurent la négligence médicale et
la désinformation des femmes.» Le MAM a donc décidé
de distribuer des brochures dans lesquelles figurent les droits des usagers de tout
service de santé et un numéro de téléphone à appeler
en cas d’abus.
Selon des chiffres officiels, les services de santé publics péruviens
ont reçu en 1998 près de 800 000 couples, parmi lesquels 3,5% ont choisi
une stérilisation. Le nombre total de stérilisations pratiquées
jusqu’à présent est d’environ 300 000, dans une proportion de 10 femmes
opérées pour un homme. Des chiffres officieux indiquent cependant que
plus d’un demi-million de personnes seraient concernées.
Les campagnes du CLADEM et du MAM
ont largement contribué à ce que le ministère de la Santé
inclue la brochure du MAM dans son programme et organise
deux séances d’information préalables. Lors de la première,
l’ensemble des moyens contraceptifs sont présentés. Durant la seconde,
des suppléments d’information sont donnés sur la méthode que
le couple a choisie, les éventuelles complications sont évoquées
de même que le caractère irréversible des stérilisations.
Un délai de trois jours de réflexion a aussi été instauré
entre l’accord donné et l’opération.
Un an après l’entrée en vigueur de ces mesures, aucune «fête
de la santé» n’a été organisée et, selon les autorités,
les demandes de ligatures ont chuté de 30%. L’objectif premier des organisations
féminines était de dénoncer les conséquences de ces opérations
à tous les niveaux. Leur action a aussi permis à des paysannes pauvres
de planifier leur vie familiale et d’assumer pleinement leur maternité.
1. Ces 243 plaintes, dont
30 portent sur des cas de mort, sont répertoriées et détaillées
dans un rapport publié en 1999 et intitulé Droits de l’homme, rapport
sur l’application de la chirurgie anticonceptionnelle au Pérou. Son auteur,
l’avocate Giulia Tamayo, a reçu cette année le prix Ginetta Sagan d’Amnesty
International pour l’ensemble de son travail en faveur des droits des femmes.
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