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«Allo, je vous appelle de Parulia»

LES MOBILES DU DÉVELOPPEMENT

Asbel Lopez, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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Au Kosovo, où la guerre a en partie détruit les infrastructures de communication, une Albanaise appelle son fils en Allemagne grâce au portable.







Même si les quatre cinquièmes des abonnés vivent dans le monde industrialisé, ce sont les pays en développement qui, dans les années 1990, ont connu les plus forts taux de croissance

Dans les pays en développement, le marché du portable s’élargit à certaines couches défavorisées. Mais les plus pauvres n’en profiteront pas sans un engagement fort de leur gouvernement.

Dans des régions reculées de Côte-d’Ivoire, des groupes de petits paysans partagent entre eux un téléphone portable pour suivre, heure par heure, les fluctuations des cours du café et du cacao. Ainsi vendent-ils aux exportateurs lorsque les prix sur les marchés internationaux sont à leur avantage. Il y a encore quelques années, il leur était impossible d’avoir accès à ce genre d’information. Les producteurs négociaient sur la base d’informations transmises par les acheteurs.
Le téléphone portable, devenu une star de la communication, a été intégré rapidement par les acteurs de certains pays en développement. Babacar Fall, expert en communication à l’Unesco, estime que «la communication est un besoin universel». «Ce qui varie, poursuit-il, c’est la manière dont la société s’approprie cette technologie. Si le téléphone portable est souvent individuel, en revanche dans certains pays d’Afrique où il existe une culture du partage des moyens de communications, il est perçu comme un bien collectif.»

Concurrence féroce
Babacar Fall cite ainsi en exemple ces immigrés sénégalais qui ont offert à leurs parents un téléphone portable pour leur permettre de rester en contact avec leur famille. Bien souvent, ces familles vivent dans des zones où elles n’ont aucune chance de voir un jour installer une ligne fixe. Elles rechargent leur portable en le branchant sur des batteries de voitures et le partagent avec leurs voisins: les enfants jouent les «messagers» et courent prévenir les intéressés qu’un fils ou un parent les rappellera de New York ou de Rome d’ici quelques minutes.
La concurrence féroce, à coup de panneaux publicitaires gigantesques, a banalisé l’image du téléphone portable, à l’instar du Coca-Cola. Au point que l’humour africain s’en est emparé. Telle cette anecdote. Un homme se rend compte qu’on vient de lui voler son portable. Il demande à quelqu’un dans la foule de bien vouloir composer son numéro. Aussitôt, il entend son téléphone sonner… dans la poche du policier qui était censé l’aider à le retrouver.
Le portable doit sa popularité à la carence d’infrastructures téléphoniques. En 1998, le nombre de lignes pour 100 habitants était de 37 en Europe contre 2 en Afrique. En République démocratique du Congo (RDC, ancien Zaïre), on compte aujourd’hui une ligne pour 2 500 habitants et une pour environ 2 000 au Mali et au Niger. En Asie, 7,34% de la population en moyenne est connectée, presque deux fois plus que dans certains pays latino-américains comme Cuba (3,21%) ou le Nicaragua (3,13%).
Le téléphone portable a donc commencé à combler ce déficit. Et même si, aujourd’hui, les quatre cinquièmes des abonnés vivent dans le monde industrialisé, ce sont les pays en développement qui, dans les années 1990, ont connu les plus forts taux de croissance. En 1998, l’Union internationale des télécommunications (UIT) estimait le nombre d’abonnés africains à 3,5 millions et remarquait que 70% d’entre eux étaient Sud-Africains, pays où l’expansion du portable a dépassé toutes les prévisions. Sur la totalité des lignes en service en Afrique, 17% correspondent à des téléphones portables. En Asie, ce chiffre atteint 30% et, dans des pays peu ou moins développés comme les Philippines, la Bolivie, l’Azerbaïdjan ou l’Estonie, le portable s’est répandu beaucoup plus rapidement que prévu.
«Plus un pays est sous-développé, plus il est intéressant d’y investir dans les télécommunications», explique Nagib Callaos, professeur à l’Université Simón Bolivar de Caracas. «Il est inutile de chercher à y créer un besoin qui, de toute façon, est latent. Au Venezuela, par exemple, le sous-équipement en infrastructures téléphoniques traditionnelles a induit une croissance du marché du portable beaucoup plus rapide qu’aux Etats-Unis», précise-t-il.

Vertus sécurisantes
Quarante millions de personnes attendent dans le monde l’attribution d’un téléphone fixe. Au Venezuela, le délai moyen d’attente était de cinq ans, ce qui favorisait les passe-droits. Aujourd’hui, avec le téléphone portable, on peut commencer à utiliser sa ligne 24 heures après le début de l’abonnement. Une chance inespérée pour les Vénézuéliens qui profitent, selon Nagib Callaos, des «éternels embouteillages de la capitale pour s’acquitter de leurs coups de fils». On a aussi découvert ses vertus sécurisantes, ajoute-t-il avant d’avouer «ne jamais laisser [sa] fille sortir la nuit sans téléphone portable afin de pouvoir l’appeler toutes les heures, voire toutes les demi-heures et [s’assurer] que tout va bien.»
Un réseau de téléphonie cellulaire a, de plus, l’avantage de pouvoir être installé et commercialisé beaucoup plus rapidement qu’un réseau fixe. En Roumanie, Mobifon a commencé à vendre des abonnements 18 mois seulement après l’attribution de la licence d’exploitation. De plus, comme les travaux de gros œuvre ne sont plus nécessaires, les investissements sont moins coûteux et le retour sur investissement beaucoup plus rapide. Il est inférieur à trois ans dans un pays comme le Venezuela. Le développement du portable a été spectaculaire dans des pays qui sortent d’une guerre prolongée comme le Liban et le Cambodge, où les infrastructures sont inexistantes. Ces deux pays se retrouvent de fait au même niveau en terme de développement du portable que la Finlande.
Pour l’UIT, la proportion entre lignes fixes et cellulaires démontre le dynamisme de cette industrie dans les pays du Sud. En moins d’un an, les portables, qui sont arrivés au Cambodge en 1992, ont dépassé en nombre les lignes traditionnelles. Aujourd’hui, 72% sont des lignes de téléphonie mobile, contre 28% pour les fixes. L’utilité même d’un réseau de téléphonie fixe en arrive à être débattue. Au Liban et au Paraguay, où la téléphonie mobile représente déjà plus 40% des lignes, cette dernière devrait bientôt supplanter le téléphone classique.
Le cas du Paraguay, qui n’a pas connu de guerres, illustre une autre raison de l’explosion de ce marché. Les opérateurs de téléphonie cellulaire sont, dans leur majorité, des entreprises privées à capitaux étrangers. Les usagers ont préféré profiter de la concurrence acharnée que se livrent les quatre entreprises de téléphonie mobile du pays. «L’inefficacité de l’Etat en matière d’équipements téléphoniques est patente. Aujourd’hui, son rôle doit donc se limiter à ouvrir le marché, créer un climat favorable aux investissements étrangers et, surtout, se maintenir à l’écart.» Si l’opinion de Michael Minges a l’avantage de la clarté, il n’en considère pas moins que l’Etat conserve un rôle fondamental de régulation pour «faciliter la concurrence, veiller à la régularité des prix et à la compatibilité des systèmes, par exemple entre équipements cellulaires et fixes».

Baisse des prix et pré-paiement
Au début des développements de la téléphonie mobile, on pensait que cette technologie ne servirait qu’aux classes aisées. Les gouvernements n’accordaient en effet qu’une seule et unique licence par pays. Aujourd’hui, près de la moitié des pays qui ont choisi de développer un réseau mobile ont accordé au moins deux licences. La concurrence de ces dernières années a eu un effet positif sur la baisse des prix. Mais ces conditions favorables n’expliquent pas à elles seules l’explosion actuelle. Celle-ci est en grande partie le résultat de l’instauration du système dit de pré-paiement.
Le mode le plus conventionnel retenu pour le règlement des services de téléphonie mobile est l’acquisition d’un forfait minimum de consommation, par exemple deux heures par mois pendant un an. Pour accéder à cette forme de crédit, un client doit prouver sa solvabilité bancaire, signer un contrat, disposer d’une adresse fixe. Dans certains pays, ces conditions sont impossibles à remplir pour le plus grand nombre.
Avec le système de pré-paiement, mis en place pour élargir l’accès du portable, il suffit d’acheter des cartes numérotées programmées pour un temps donné de communication, qui peut aller de cinq minutes à une heure. L’usager dispose de plusieurs semaines pour dépenser ce «crédit horaire». Il contrôle ainsi ses dépenses et conserve un droit d’accès au réseau à un prix modique. Ces cartes téléphoniques sont généralement en vente à tous les coins de rues.
Cette démarche commerciale a ouvert un énorme marché. En 1998, trois ans après que le lancement du premier service de pré-paiement, 40 millions de personnes avaient adopté ce système, soit 13% du total mondial des abonnés. En Afrique du Sud, pour la seule année 1998, la moitié des nouveaux clients ont opté pour le pré-paiement. Cette proportion est encore supérieure au Mexique. L’année dernière, un opérateur a choisi cette méthode de commercialisation au Sénégal. En deux mois, il gérait déjà un portefeuille de 4 000 clients. Selon une étude du Strategis Group, un bureau d’études spécialisées américain, le pré-paiement a élargi de 200 à 300% le marché potentiel en Amérique latine.
Le pré-paiement est bel et bien le «mariage parfait» du marketing et de la technologie qui a permis de vulgariser l’utilisation du portable. Mais il ne faut pas pour autant oublier que sa contribution au développement des pays pauvres est de portée limitée. Les taxis de la capitale malaisienne, Kampala, sont devenus plus efficaces grâce aux portables. Quelques propriétaires terriens des environs de Lubumbashi, dans le sud-ouest de la RDC, qui ont équipé leurs vigiles pour mieux lutter contre le vol, sont parvenus à augmenter de façon spectaculaire leur production de maïs. Au Sénégal, se sont les radios qui ont doté leurs journalistes de portables pour couvrir les dernières élections présidentielles (
voir encadré p. 68).
Mais, une fois de plus, les plus pauvres sont écartés des bénéfices de cette technologie. Le coût des communications reste en effet relativement élevé. En voyant s’équiper les vigiles de Lubumbashi, les paysans des alentours ont demandé à l’opérateur de baisser le prix des communications pour leur permettre d’appeler l’école la plus proche – qui est à plusieurs heures de marche –, afin de vérifier que leurs enfants y étaient arrivés sans encombre.
Le défi consistant à satisfaire ce type de besoins n’a pas encore été relevé. Il reste à faire du téléphone portable un outil pour combattre l’enclavement et contribuer au «développement socio-économique des peuples»: c’est en tout cas le but que se sont fixés, en 1999, les pays participants au premier forum du développement africain d’Addis Abeba.
Le projet de la Grameen Bank au Bangladesh a démontré que les plus pauvres, y compris dans les zones rurales les plus reculées (
voir article suivant), pouvaient avoir accès au portable. Cependant, «beaucoup de gouvernements considèrent encore le portable comme un luxe et refusent d’admettre qu’il s’agit d’une opportunité inégalée d’amener la communication dans les régions les moins développées», s’indigne Michael Stocks, ancien président de GSM Association. Le rôle de l’Etat est en effet fondamental, non seulement pour susciter une concurrence entre opérateurs mais aussi pour encourager des projets ambitieux. Puisqu’il existe des subventions pour faciliter l’accès des populations déshéritées à l’eau potable et à l’électricité, l’UIT suggère que des programmes d’aide similaires soient mis en place pour la téléphonie mobile. Pourquoi ne pas, par exemple, distribuer gratuitement et massivement des cartes pré-payées? Des mesures de cette ampleur donneraient une impulsion décisive à une révolution technologique dont le développement reste, pour le moment, tributaire de la débrouillardise de quelques-uns et du porte-monnaie de tous les autres.


World Telecommunication Development Report 1999, Union internationale des télécommunications, Genève.
• Rapport mondial sur la communication et l’information 1999-2000, UNESCO, Editions de l’UNESCO.